La rue de la honte (Kenji Mizoguchi, 1957)
Un homme qui crie (Mahamat-Saleh Haroun, 2010)

 

Un drame social réussi cherche à réinventer l'agencement des articulations entre les groupes pour leur rendre autonomie et puissance de rupture. C'est le fonctionnent des groupes les uns par rapport aux autres qui est analysé. Quel énoncé chacun peut-il formuler comme représentatif de son groupe ? Le drame social est alors une façon de décrire un "vivre ensemble" de la cité au sens large. C'est une construction quotidienne et à long terme des conditions d'appartenance, fussent-elles conflictuelles, à un monde commun lui-même composé de collectivités de tailles variables qui s'incluent plus ou moins les unes aux autres.

Le drame social réaliste prend en charge un personnage, nous fait partager ses désirs et nous montre la réalité qu'il tente d'atteindre (victorieusement pour Dheepan ou qui va les broyer dans Sweet sixteen de Ken Loach). Dans le drame social naturaliste (Los Olvidados de Buñuel) s'expriment les pulsions des personnages dans des plans qui sont souvent proches du surréalisme. Et puis, il y a les films néo-réalistes, dans la lignée de ceux de Rossellini, où le réel montré est déformé par la conscience du personnage. Des films où le metteur en scène prend le risque de composer l'image avec un effet de sens tout en restant toujours dans le vraisemblable.

Le danger du drame social réaliste est souvent de se cantonner à l'analyse d'un seul milieu social, le pouvoir restant abstrait et l'engagement absent (Qu'elle était verte ma vallée contrairement aux Raisins de la colère). La Nouvelle vague anglaise, dont Ken Loach est l'héritier, a ainsi dangereusement renouvelé le genre, perverti plus encore par les fictions de gauche française de triste mémoire (Costa-Gavras). L'intention de faire bouger les choses ne garantit en effet pas que s'ébranle la matière même brassée par le film. Livrant des constats implacables, certains films découragent l'action par cette implacabilité même. Classe pauvre solidaire et système social implacablement inhumain, la découpe de Moi Daniel Blake est si nette qu'elle semble définitive, et inspire le sentiment que le désastre n'est plus amendable. Peut-on parler de drame social là où tout semble fatal ?

Gilles Deleuze propose deux caractéristiques principales pour définir un cinéma social moderne : la mise en scène privilégiant "la mise en transe" des différentes composantes sociales (privé-public, exploitants/exploités...) et "la production d'énoncés collectifs non unanimistes" par appel à la mémoire ou à la fabulation.

C'est ce dont rendent compte La vie est belle de Frank Capra, Le crime de monsieur Lange de Jean Renoir ou Douches froides : une mise en crise du dispositif social, de l'irruption dans l'ordre du monde de ce qui permettrait de le mettre en cause, hypothétiquement de le transformer en rompant avec l'ordre antérieur.

Proche du drame social est le documentaire ethnographique qui s'attache à décrire un mode de vie et des comportements induits par des conditions particulières qu'elles soient géographiques ou climatiques ou bien politique, religieuses ou sociales. (Sociétés lointaines : Afrique, Asie, Océanie; Exclus, quart-monde, migrants ; Ouvriers et classe ouvrière, étudiants Paysans, pêcheurs; Comportements nationaux, urbains). Plus abstraits sont, d'une part, le documentaire social qui fait le constat d'un état du système social souvent au travers d'un domaine particulier (Éducation, justice, santé, média) et, d'autre part, le documentaire politique qui s'attache à décrire et critiquer les institutions économiques et politiques.

Principaux drames sociaux
       
120 battements par minute Robin Campillo France 2017
Moi, Daniel Blake Ken Loach G-B 2016
La loi du marché Stéphane Brizé France 2015
Dheepan Jacques Audiard France 2015
Gone girl David Fincher U.S.A. 2014
Promised land Gus van Sant U.S.A. 2014
Deux jours, une nuit Luc et J.-P. Dardenne Belgique 2014
L'Apollonide, Souvenirs de la maison... Bertrand Bonello France 2011
The social network David Fincher U.S.A. 2010
Un homme qui crie Mahamat-Saleh Haroun Tchad 2010
White material Claire Denis France 2010
Fish tank Andrea Arnold G-B 2009
Les bureaux de Dieu Claire Simon France 2008
Le silence de Lorna Luc et J.-P. Dardenne Belgique 2008
United red army Koji Wakamatsu Japon 2007
La graine et le mulet Abdellatif Kechiche France 2007
4 mois, 3 semaines, 2 jours Cristian Mungiu Roumanie 2007
Still life Jia Zhang-ke Chine 2006
Douches froides Antony Cordier France 2005
Intervention divine Elia Suleiman Palestine 2002
Moolaadé Sembene Ousmane Sénégal 2002
Respiro Emanuele Crialese Italie 2002
The Magdalena sisters Peter Mullan G-B 2002
Sweet sixteen Ken Loach G-B 2002
La ville est tranquille Robert Guédiguian France 2000
Rosetta Luc et J.-P. Dardenne Belgique 1998
La promesse Luc et J.-P. Dardenne Belgique 1995
Ariel Aki Kaurismäki Finlande 1988
Les liaisons dangereuses Stephen Frears G-B 1988
Nashville Robert Altman U.S.A. 1975
Le droit du plus fort Reiner W. Fassbinder Allemagne 1974
Pourquoi Monsieur R. est-il... Reiner W. Fassbinder Allemagne 1969
La poursuite impitoyable Arthur Penn U.S.A. 1965
Samedi soir et dimanche matin Karel Reisz G- B. 1960
La rue de la honte Kenji Mizoguchi Japon 1957
Umberto D Vittorio de Sica Italie 1952
Qu'elle était verte ma vallée John Ford U.S.A. 1941
Les raisins de la colère John Ford U.S.A. 1940
La règle du jeu Jean Renoir France 1939
La vie est à nous Jean Renoir France 1936
Le crime de monsieur Lange Jean Renoir France 1935