Pierrot le fou

1965

Voir : Photogrammes, extrait sonore

Avec : Jean-Paul Belmondo (Ferdinand/Pierrot), Anna Karina (Marianne), Graziella Galvani (Maria, la femme de Ferdinand), Dirk Sanders (Fred), Jimmy Karoubi (le chef des gangsters), Georges Staquet (Franck), Samuel Fuller, Raymond Devos. 1h50.

L'après-midi, Ferdinand Griffon achète des livres à la libraire Le meilleur des mondes. Le soir, dans sa baignoire, il lit à sa petite fille des pages d'Elie Faure consacrées à Velázquez. Il a permis à la bonne d'aller voir Johny Guitare au cinéma. Ex professeur d'Espagnol, ex stagiaire à la télévision, il s'est marié à une richissime italienne par intérêt. Frank, son beau-frère a emmené une jeune fille, Marianne, qu'il présente comme sa nièce, pour garder les enfants.

Chapitre 2. Les Griffon se rendent en effet à une réception bourgeoise chez les beaux-parents de Ferdinand, Les Expresso, où chacun débite des slogans publicitaires (voitures Oldsmobile, déodorant Practil, laque pour cheveux), exception faite de Samuel Fuller, un producteur venu tourner Les fleurs du mal qui parle de cinéma (le film est comme une bataille : l'amour la haine, l'action, la violence et la mort ; en un seul mot l'émotion). Ferdinand s'ennuie " J'aimerai être unique, j'ai l'impression d'être plusieurs" et jette un gâteau au visage des invités. Il quitte la soirée. Il retrouve Marianne endormie chez lui et, le dernier métro étant passé, la raccompagne chez elle. Ils se sont aimés, il y a cinq ans et demi. On peut dire mon ami Ferdinand, lui dit-il quand elle l'appelle Pierrot. Il décide de partir avec elle.

Au matin, un cadavre git sur un lit de l'appartement parisien de Marianne qui porte le petit déjeuner à Ferdinand. Elle lui chante "Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerais toujours, ô mon amour". Bientôt Frank survient, qui comme le soupçonnait Ferdinand est l'amant de Marianne. Il est probablement lié à un trafic d'armes avec pour clients l'OAS, le Congo ou l'Angola. Ils l'assomment d'un coup de bouteille et s'enfuient en prenant les clés de la Peugeot 404. Après avoir assommés trois pompistes pour faire le plein de la voiture, ils décident de partir pour Nice et l'Italie. Dans les phares clignotants dans la nuit, ils s'embrassent.

Le lendemain, ils arrivent dans une petite ville du centre de la France non loin d'Auxerre. Le couple apprend par la radio qu'il est poursuivi par la police. A cours d'argent, ils décident de raconter des histoires aux clients du café. Il y a là Laszlo Kovacz, étudiant de Saint-Domingue chassé par le débarquement américain, Liliane Blassel vendeuse, un figurant. Ils se proposent de raconter le suicide de Nicolas de Staël, la prise de Constantinople, le double de William Wilson, héros de la nouvelle d'Edgar Allan Poe : "Il avait croisé son double dans la rue. Il l'a cherché partout pour le tuer. Une fois que ça a été fait, il s'est aperçu que c'était lui-même qu'il avait tué, et que ce qui restait, c'était son double"; ou bien encore l'histoire du neveu de Guillaume d'Orange, ou du désir des amants de respirer l'air tiède du soir.

Ils font flamber la 404 pour simuler un accident et Ferdinand laisse sciemment brûler une valise de dollars dans le coffre au grand mécontentement de Marianne qui aurait aimé aller à Chicago, ou Las Vegas ou Monte Carlo. Ferdinand préfère Florence, Venise, Athènes.

Chapitre 8 : Une saison en enfer. Le couple traverse la France et passe la Durance à guet, privilégie les sous-bois et les chemins de campagne et passe par le café de van Gog à Arles. Ils volent une Ford galaxie et approchent de Nice. Par défi, Ferdinand plonge la Galaxie dans la mer.

Chapitre 8: Une saison en enfer. L'amour est à réinventer. La vraie vie est ailleurs. C'était le premier, c'était le seul rêve. Près de la mer, Ferdinand raconte à Marianne, l'histoire de l'unique habitant de la lune. Il trouve ses jambes et sa poitrine émouvantes.

Chapitre 7 : un poème qui s'appelle revolver. Ils vivent quelques jours comme des naufragés sur une île déserte. Ferdinand avec son perroquet comme dans Les enfants du capitaine Grant de Jules Verne. Il écrit son journal mais ne note presque rien du mardi au vendredi. Elle lui ramène Guignol's band de Céline dont il lui lit un passage : Heureux jusqu'aux larmes, transi de bonheur, je palpite, je brûle, je suis flamme". Je ne te quitterai jamais bien sur, bien sur dit-elle. "Qu'est-ce que j'peux faire ? Je ne sais pas quoi faire" se plaint-elle le long de la page. "Tu me parles avec des mots, je te regarde avec des sentiments" dit-elle à Ferdinand qui réplique: " Avec toi, on ne peut pas avoir de conversation: t'as jamais d'idées, toujours des sentiments". "Mais c'est pas vrai, il y a des idées dans les sentiments" lui fait-elle remarquer. Il lui demande ce qu'elle aime ce dont elle a envie : "Les fleurs, les animaux le bleu du ciel, le bruit de la musique je sais pas moi, tout et toi". "L'ambition, l'espoir, le mouvement des choses, les accidents, tout". Mécontente, Marianne conclut : "Tu vois j'avais raison il y a cinq ans : on se comprend jamais". Elle reprend "Qu'est-ce que j'peux faire ? J'sais pas quoi faire". Les jours passent du jeudi au lundi. Il dit en imitant Michel Simon : "Ne plus décrire la vie des gens mais seulement la vie, la vie toute seule ; ce qu'il y a entre les gens, l'espace, le son et les couleurs. Je voudrais arriver à ça. Joyce a essayé, mais on doit pouvoir faire mieux". Il s'énerve quand Marianne ramène un disque et le jette : "Un disque tous les cinquante livres : la musique après la littérature". Marianne s'énerve. Elle veut partir, "C'est fini Jules Vernes, maintenant on recommence comme avant : un roman policier". Ferdinand accepte, tout en citant Joan Miró : "Le courage consiste à rester chez soi, près de la nature qui ne tient aucun compte de nos désastres". Puis il écrit sur son journal : "Au fond, la seule chose intéressante, c'est le chemin que prennent les êtres. Le tragique, c'est qu'une fois qu'on sait où ils vont, qui ils sont, tout reste encore mystérieux. Et la vie, c'est ce mystère jamais résolu".

Pour gagner leur vie, ils dessinent devant les touristes (esclaves modernes). Ceux-ci étant américains, ils jouent une pièce sur la guerre du Viêt-Nam : Le neveu de l'oncle Sam contre la nièce de l'oncle Ho... et raflent des dollars.

Chapitre suivant : désespoir, espoir, la recherche du temps disparu. Ce que je veux moi, c'est vivre dit Marianne. Elle chante "Ma ligne de chance". "On est arrivé à l'époque des hommes doubles. On n'a plus besoin de miroir pour parler tout seul." dit Ferdinand puis, dans la haute végétation, il continue de réciter d'une voix monocorde et hachée et en la modifiant La mise à mort d'Aragon : Peut-être, que je rêve, debout. Elle me fait penser, à la musique. Son visage. Quand Marianne dit "Il fait beau", rien d'autre. A quoi elle pense ? D'elle, je n'ai que cette apparence, disant : "ll fait beau", Rien d'autre. A quoi bon, expliquer ça ? Nous sommes, faits, de rêves, et, les rêves, sont faits, de nous. Il fait beau, mon amour, dans les rêves, les mots et la mort. Il fait beau, mon amour. Il fait beau, dans la vie".

Alors qu'ils se disputent sur un bateau, Marianne repère, à son grand déplaisir, un nain, membre de la bande rivale. Il, emmène Marianne pendant que. Dans le dancing attenant, Ferdinand boit deux demis et reçoit la visite amicale d'un homme qui lui a prêté de l'argent et dont la femme a couché avec lui. Au téléphone, Marianne l'appelle au secours. Le nain exige de retrouver l'argent brulé dans la 404. Marianne manipule des ciseaux devant le nain qui la menace d'une arme. Quand Ferdinand vient à son secours, il découvre le nain assassiné d'un coup de ciseau (belle et grande mort pour un petit homme) et Marianne enfuie. Ferdinand est torturé par deux complices qui savent qu'il était avec Marianne quand Donovan a été assassiné et qu'il s'est tiré avec 50 000 dollars. Ferdinand indique que Marianne doit se trouver où ils se sont quitté, au dancing de la marquise. Il erre, désespéré : "le sang je ne veux pas le voir. A quelles terribles cinq heures du soir (Federico García Lorca, Le coup de corne et la mort)". Assis sur la voie, il tente de se suicider mais se lève à l'arrivée du train.

Ferdinand débarque à Toulon où il loge au Little palace hotel. Il tient son journal. En effet, "même si elle est compromise dans l'horizon quotidien, le langage souvent ne retient que la pureté". Dans un cinéma permanent, il regarde les actualités du Viet-Nam et un extrait du Grand escroc tout en relisant Elie Faure. Il mange du gruyère sur le voilier de la princesse Aicha Abadir, reine du Liban en exil, où il s'est fait engagé comme équipier. Soudain Marianne surgit. Elle dit avoir retrouvé Fred et lui par hasard à Toulon (je te crois menteuse). Elle a retrouvé son cahier et ajouté un poème (Tendre et cruel, Réel et surréel, Terrifiant et marrant, Nocturne et diurne, Solite et insolite, Beau comme tout..; Pierrot est fou) Jacques Prévert. Ferdinand voudrait arrêter le temps (Dieu aussi je lui dis non) mais Marianne l'oblige à continuer leur aventure pleine de bruit et de fureur. Ils prennent le bateau dans un décor qui ressemble à celui de Pépé le Moko. Ferdinand avoue être un point d'interrogation dressé face à l'horizon méditerranéen. Elle lui raconte l'amour de ses parents qui jamais ne se séparèrent et l'origine de l'argent de Fred, son frère : la guerre au Yémen où il fournit des armes au gouvernement royaliste.

Marianne présente Ferdinand à Fred qui lui propose de participer à un hold-up. Dans un petit port comme dans les romans de Conrad, un voilier comme dans les romans de Stevenson, un ancien bordel comme dans les romans de Faulkner, un Stewart devenu millionnaire comme dans les romans de Jack London; ils retrouvent les deux type qui lui ont cassé la figurée comme dans un roman de Raymond Chandler. Le coup réussit : alors que la bande rivale va acheter le voilier, ils dérobent l'argent. Marianne tue les deux hommes de la bande rivale avec un fusil à lunette mais le possesseur du voilier est tué aussi.

Chapitre suivant : Désespoir. Chapitre suivant : Liberté, Amertume. Avec l'argent, Ferdinand propose à Marianne de partir pour Tahiti dès l'après midi. "On dit évidemment et les choses ne sont pas du tout évidentes" réplique celle-ci. Il lui laisse la valise et compte jusqu'à 137 pour la laisser retrouver Fred et s'expliquer avec lui. Mais, lorsque Ferdinand arrive au port, Marianne est partie avec Fred... qui est son amant. Pierrot écoute un homme lui raconter l'air qu'il a dans la tête : "Est-ce que vous m'aimez ?" et, à sa demande, le traite de fou.

Il prend un bateau. Il abat Fred puis Marianne; "Je la tins dans mes bras et me mis à pleurer". Elle lui demande "Pourquoi ?" auquel il répond "Fallait pas faire ça". Marianne agonise "Je te demande pardon Pierrot" sont ses dernières paroles.

Ferdinand téléphone ensuite chez lui, demande ses nouvelles des enfants à la bonne. Puis, le visage peint en bleu, il se barde d'explosifs auxquels il met le feu. "Après tout je suis idiot" dit-il en tentant d'éteindre la mèche. Trop tard, il explose. La voix de Marianne murmure sur la mer étale : "Elle est retrouvée". "Quoi ?", "L'Éternité. C'est la mer allée. Avec le soleil (Arthur Rimbaud; L'éternité)".

Dixième long métrage de Godard, Pierrot le fou, peut-être son film le plus célèbre, constitue un premier bilan dans l’œuvre. Godard y maîtrise mieux que jamais son art et se livre à un véritable feu d’artifice narratif et visuel, où éclatent à chaque image les couleurs primaires : bleu, jaune, rouge. Il suspend la narration par une accumulation d'annotations poétiques avant d'en reprendre le fils un peu plus loin. Au-dessus de l'histoire se condensent ainsi un certain nombre d'archétypes, une succession de catégories comme pour oublier la mort, inéxorable.

Peindre le mystère des êtres et du monde

Film somme où le travail de collage atteint son maximum, la collure est souvent volontairement visible. Elle est soit du domaine du visuel, soulignée par les faux-raccords de la fuite de Paris soit du domaine de l’auditif par la répétition d’une phrase. Ainsi les chapitres répétés et alignés dans le désordre ou les deux autres prénoms de Ferdinand : Pierrot et Paul. La collure se caractérise aussi par l’irruption d’une musique ou sa brusque interruption. L’interruption est souvent signalée, soulignée par un espace vide : un bref écran noir ou un signal lumineux.

C'est la collure, l'interstice du "et" entre deux choses qui intéresse Godard. C'est le sens de la première partie de la citation d'Elie Faure à propos de Velázquez qui ouvre le film :

"Velázquez, après cinquante ans, ne peignait plus jamais une chose définie. Il errait autour des objets avec l'air et le crépuscule, il surprenait dans l'ombre et la transparence des fonds les palpitations colorées dont il faisait le centre invisible de sa symphonie silencieuse. Il ne saisissait plus dans le monde que les échanges mystérieux qui font pénétrer les uns dans les autres les formes et les tons, par un progrès secret et continu dont aucun heurt, aucun sursaut ne dénonce ou n'interrompt la marche. L'espace règne. C'est comme une onde aérienne qui glisse sur les surfaces, s'imprègne de leurs émanations visibles pour les définir et les modeler, et emporter partout ailleurs comme un parfum, comme un écho d'elles qu'elle disperse sur toute l'étendue environnante en poussière impondérable."

La recherche du entre est exprimé très clairement dans le chapitre sept, quand Ferdinand imite Michel Simon : "Ne plus décrire la vie des gens mais la vie toute seule ; ce qu'il y a entre les gens, l'espace, le son et les couleurs. Je voudrais arriver à ça. Joyce a essayé, mais on doit pouvoir faire mieux".

Cette tache est cependant impossible comme il en convient un peu plus tard : "Au fond, la seule chose intéressante, c'est le chemin que prennent les êtres. Le tragique, c'est qu'une fois qu'on sait où ils vont, qui ils sont, tout reste encore mystérieux. Et la vie, c'est ce mystère jamais résolu".

Le plaisir du collage

Si ce qu'il y a entre les êtres est difficile à cerner, leurs façons d'être différentes et changeantes peut aussi être rendue par le collage en associant un personnage ou une situation aux archétypes du passé. La peinture tient un rôle majeur. C'est d'abord Marianne qui est associée à Petite fille à la gerbe (1888) pendant que Ferdinand prononce off ses prénom et nom : Marianne Renoir. Elle est ensuite associée à la Femme à la cravate (Modigliani, 1917) et à la Jeune femme au miroir (Picasso, 1932). Les cartes postales sont d'autres identifications possibles : Femme nue (Renoir,  1880), Grand intérieur rouge (Matisse, 1948),  Conversation (Matisse, 1941) et La blouse roumaine (Matisse, 1940). Ferdinand se réveille lui devant trois cartes postales Les amants (Picasso, 1922), ce qu'il voudrait que son couple avec Marianne soit, Paul en Pierrot (Picasso, 1925) quand Marianne l'appellera Paul, il pourra l'appeler Virginie et Cap Ferrat (Chagall, 1952) flash-forward du road movie qui s'annonce.

Dans cet appartement parisien on voit aussi Les Capétiens partout (Mathieu, 1954) alors que des inserts sur les cartes postales apparaitront successivement dans le film. Lors du voyage vers le sud apparaitront en écho à la sensualité de l'été  Baigneuse couchée au bord de la mer (Renoir, 1892) et Terrasse du café le soir (Van Gogh, 1888). Il est aussi fait allusion au suicide de Nicolas de Staël.

Dans l'appartement où Marianne est enlevée puis Ferdinand torturé se trouvent le portrait de Sylvette (Picasso, 1954) et Jacqueline avec des fleurs (Picasso, 1954).

Marianne Renoir dit off : identification de Marianne à La petite fille à la gerbe (1888)
 
autres identifications de Marianne : Jeune femme au miroir (Picasso, 1932) et en cartes postales : Femme nue (Renoir,  1880), Grand intérieur rouge (Matisse, 1948),  Conversation (Matisse, 1941) et La blouse roumaine (Matisse, 1940)
 
Femme à la cravate (Modigliani, 1917), Femme nue (Renoir,  1880).
 
Identifications pour Ferdinand : Les amants (Picasso, 1922), ce qu'il voudrait que soit son couple avec Marianne ; Paul en Pierrot (Picasso, 1925) quand Marianne l'appellera Paul, il pourra l'appeler Virginie et Cap Ferrat (Chagall, 1952), flash-forward du road movie qui s'annonce
 
Les Capétiens partout (Mathieu, 1954) et inserts sur les emblèmes respectifs du couple
 
 Baigneuse couchée au bord de la mer (Renoir, 1892) et Terrasse du café le soir (Van Gogh, 1888) : Nouveaux tableaux comme des flashes pour évoquer des plaisirs du sud.
 
Dans l'appartement où Marianne est enlevée puis Ferdinand torturé se trouvent le portrait de Sylvette (Picasso, 1954) et Jacqueline avec des fleurs (Picasso, 1954).
 
Reprise du Portrait de Sylvette (Picasso, 1954) et Jacqueline avec des fleurs (Picasso, 1954) avec Inserts sur ce dernier pour mettre hors champs la séance de torture.

Si la peinture teint le premier rôle dans ces références,  la BD est aussi très présente avec l'album des Pieds Nickèles que Ferdinand promène partout avec lui (alors que Marianne promène un teckel en peluche) et les comics : Diadème de sang puis Rendez-vous avec la mort des Mister-X series.

Les affiches du pop art ne manquent pas non plus avec le sigle Total plein cadre et off : "c'était un film d'aventure, diadème de sang, tendre est la nuit, total c'était un roman d'amour, c'était un roman d'amour, tendre est la nuit". Le lettrisme avec les variations sur le mot vie : "Dans envie, il y a vie : j'avais envie, j'etais en vie" ou la Riviera.

Entre pop-art et lettrisme

La littérature fait l'objet de multiples citations : Balzac, César Birotteau (les trois coups de la 5e symphonie qui frappent dans sa pauvre tête), le double de William Wilson, héros de la nouvelle d'Edgar Allan Poe, Les enfants du capitaine Grant de Jules Verne, Guignol's band de Céline, Joyce et Joan Miró, La mise à mort d'Aragon, Le coup de corne et la mort de Federico García Lorca, un poème de Jacques Prévert et Arthur Rimbaud avec les titres de chapitres "une saison en enfer" et les dernières paroles du film tirées de L'éternité. On y voit aussi une couverture d'un roman d'espionnage, Le vent de l'est, et un hold-up raconté avec des références : Dans un petit port comme dans les romans de Conrad, un voilier comme dans les romans de Stevenson, un ancien bordel comme dans les romans de Faulkner, un Stewart devenu millionnaire comme dans les romans de Jack London; ils retrouvent les deux types qui lui ont cassé la figurée comme dans un roman de Raymond Chandler. Deux chansons dans le film, Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerais toujours, ô mon amour et Ma ligne de chance de Serge Rezvani, alias Cyrus Bassiak.

Les références au cinéma sont proportionnellement assez peu nombreuses. Allusion à Johnny Guitare, présence de Samuel Fuller, producteur venant tourner Les fleurs du mal, l'affiche tronquée du Petit soldat (1961), un extrait du Grand escroc (1963), une allusion à Pépé le Moko (Julien Duvivier, 1937). Il y a aussi les adresses au spectateur : "vous voyez, elle pense qu'à rigoler", le regard camera plein de duplicité et de défi sur "je t'aimerai toujours, sans doute" qui rappelle le défi de Monika face caméra, puis l'adresse au spectateur dans un monologue où Marianne affirme sa volonté de vivre.

La publicité pour la gaine Scandale chez lui, Gina Lollobrigida en couverture de Paris-Match en novembre 1954 chez Marianne ou les affiche érotiques dans l'appartement du nain redoublent le regard désabusé de Ferdinand : "Il y avait la civilisation athénienne, la Renaissance et maintenant on entre dans la civilisation du cul".

La fin d'un couple romantique

La trame policière initiale du récit de Lionel White, Obsession paru en France sous le titre Le démon d’onze heures, est totalement recouverte par une recherche désespérée et très rimbaldienne de l'amour fou et de l'aventure postromantique.

On retrouve la réflexion sur le couple menée par Godard : tout oppose l'impulsive Marianne, qui préfère les disques et la danse à l'intellectuel Ferdinand qui préfère la lecture et l'écriture. Cette opposition était déjà celle de Camille et de Paul dans Le Mépris alors que, dans A bout de souffle, Patricia était l'intellectuelle et Michel l'impulsif.

La seconde partie de la citation initiale d'Elie Faure qui ouvre le film dit l'inéluctable fin pessimiste d'un monde à l'agonie :

Le monde où il vivait était triste. Un roi dégénéré, des infants malades, des idiots, des nains, des infirmes, quelques pitres monstrueux vêtus en princes qui avaient pour fonction de rire d'eux-mêmes et d'en faire rire des êtres hors la loi vivante, étreints par l'étiquette, le complot, le mensonge, liés par la confession et le remords. Aux portes, l'Autodafé, le silence.. Un esprit nostalgique flotte, mais on ne voit ni la laideur, ni la tristesse, ni le sens funèbre et cruel de cette enfance écrasée. Velázquez est le peintre des soirs, de l'étendue et du silence. Même quand il peint en plein jour, même quand il peint dans une pièce close, même quand la guerre ou la chasse hurlent autour de lui. Comme ils ne sortaient guère aux heures de la journée où l'air est brûlant, où le soleil éteint tout, les peintres espagnols communiaient avec les soirées."

Ferdinand le pressant en quittant Paris "De toute façon, il était temps de sortir de ce monde dégueulasse et pourri. Reconnaissant deux des siens, la statut de la liberté nous adressa un salut fraternel". Puis, en descendant vers le sud "Je regarde le visage d'un type qui va se jeter à cent à l'heure dans un précipice... Je sens l'odeur de la mort dans les arbres, le paysage, les visages de femme, les autos".

L'homme et la femme, irréconciliés, ne peuvent se retrouver, apaisés, que dans l'éternité de l'art, l'éternité de la poésie de Rimbaud alliant le soleil avec la mer.

Jean-Luc Lacuve le 01/05/2016