Deux ou trois choses que je sais d'elle


1966

Genre : Drame social

Avec : Marina Vlady (Juliette Jeanson), Joseph Gehrard (Monsieur Gérard), Anny Duperey (Marianne), Roger Montsoret (Robert Jeanson), Raoul Lévy (John Bogus), Jean Narboni (Roger). 1h30.

Les deux ou trois choses que nous savons d'elle sont les suivantes. Elle, tout d'abord, c'est la banlieue parisienne avec ses immeubles de béton, ses quartiers en éternelles constructions, ses terrains vagues, ses ruines, sa désolation.

Mais elle, c'est également Juliette Janson. Elle vit dans l'un de ces grands ensembles campés dans la périphérie de la cité tentaculaire qu'est Paris. Juliette est mariée à Robert. Ils ont un enfant qui s'appelle Christophe. Les Janson ont un ami commun, Roger. Avec celui-ci, Robert fait de la radio amateur. Marianne est la principale amie de Juliette, elle travaille dans un salon de coiffure.

"Apprenez en silence deux ou trois choses que je sais d’elle. Elle, la cruauté du néo-capitalisme. Elle, la prostitution. Elle, la région parisienne. Elle, la salle de bains que n’ont pas 70% des Français. Elle, la terrible loi des grands ensembles. Elle, la physique de l’amour. Elle, la vie d’aujourd’hui" dit la bande son.

Avec la complicité de Marianne, Juliette se prostitue occasionnellement dans les hôtels, petits et grands, du quartier de l'Étoile. Mais le lieu de prostitution ne se limite pas aux seuls hôtels ; des appartements d'H.L.M. sont également transformés en de véritables maisons de passe. C'est ainsi que M. Gérard troque son appartement contre toutes sortes de choses jusqu'à des tablettes de chocolat. Les principaux clients de Juliette et de Marianne sont américains. Ces activités clandestines se déroulent l'après-midi tandis que Roger est à son travail et que Christophe est à l'école.

"Deux ou trois choses que je sais d'elle est beaucoup plus ambitieux que Made in USA. A la fois sur le plan documentaire, puisqu'il s'agit de l'aménagement de la région parisienne et sur le plan de la recherche pure, puisque c'est un film où je me demande continuellement moi-même ce que je suis en train de faire. Il y a bien sûr le prétexte qui est la vie, et parfois la prostitution dans les grands ensembles ; mais l'objectif réel, c'est d'observer une grande mutation comme celle que subit aujourd'hui notre civilisation parisienne, et de m'interroger sur les moyens de rendre compte de cette mutation."

Alors qu'il pensait au départ à une adaptation du Signe de Maupassant, Godard tombe, dans Le Nouvel observateur du 23 mars 1966 sur une enquête de Catherine Vimenet (les "étoiles filantes ") sur la prostitution occasionnelle née avec le développement des grands ensembles dans la région parisienne. Le sujet du film est trouvé

La somptueuse scène de la chaîne sexuelle de Sauve qui peut (la vie) dira plus tard l'essentiel de ce que l'homme godardien cherche dans la prostitution : le pouvoir de mettre en scène des corps loués qui ne peuvent se dérober à incarner ses fantasmes. Le patron est en train de faire une mise en scène de cinéma : il règle d'abord le son et l'image séparément, puis lance la première prise. Les prostituées convoquées pour l'occasion et les employés de ce grand patron subissent exactement le même traitement et les mêmes humiliations : il n'y a plus aucune différence entre un petit cadre soumis au pouvoir de son patron et une prostituée qu'il loue le temps d'une mise en scène de son fantasme. Dans Deux ou trois choses le client cherche comment mettre en scène ces deux femmes plutôt qu'une satisfaction sexuelle immédiate, visiblement tout à fait secondaire à ses yeux. Dans Belle de jour, réalisé au même moment ou presque, les clients de Catherine Deneuve sont pour la plupart aussi les metteurs en scène de leurs fantasmes avant d'en être les consommateurs sexuels.

Au tournage comme à son habitude, Godard renonce à tourner de son scénario tout ce qui ne serait que conjonctif, relèverait du raconter pour s'en tenir à un voir brut, aux fameux faits rosselliniens, ajustés à sec, côte à côte. Sont adjoints également une vingtaine de "choses à filmer", gags ou scènes autonomes

La scène du garage : "Elle passe donc voir Robert qui achève son service à la station d'essence du parking des Champs-elysées où il est chef de station" réalise le projet expérimental de Godard :articuler deux sujets d'échelles différentes : un moment de la vie d'une femme et un moment de la vie du paysage urbain. C'est un assemblage de sensation déconnectées de toute logique de narration linéaire : feuillage des arbres, reflet du soleil sur une carrosserie rouge, coup de klaxon. Godard repense le monde en isolant et réaticulant au montage les sensations qui en composent notre perception globale.

Godard n'a cessé de déplorer que ses acteurs, pratiquement tous ne rentrent pas dans le jeu de sa théorie des exercices, mi-pratiques mi-spirituels, qu'il leur conseille à la façon d'un maître zen au début de chaque tournage. Sur le tournage de deux ou trois choses Marina Vlady avait demandé ce qu'elle devait faire pour jouer ce rôle : " au lieu de prendre un taxi pour venir au tournage, tu n'as qu'à venir à pied. Si tu veux vraiment mieux jouer, c'est la meilleure chose à faire. " Tout ce que je voulais, ajoute-t-il c'est qu'elle pense à ce qu'elle disait. Mais penser ne veut pas forcement dire réfléchir. Je voulais qu'elle pense à ce qu'elle disait, tout bêtement. Si elle devait poser une tasse sur une table, qu'elle ait dans sa tête l'image d'une tasse et d'une table en bois. Or ce simple exercice de venir chaque jour à pied au tournage l'aurait fait agir et parler d'une certaine façon qui pour moi était la bonne. Ce que je lui demandais était beaucoup plus important qu'elle ne le croyait car pour arriver à penser, il faut faire des choses très simples qui vous mettent en bonne condition."

 

Source : Godard au travail, Alain Bergala. Ed. Cahiers du Cinéma, 2006