1978

Exilé de Russie depuis sept ans, Hermann Hermann est un industriel de la chocolaterie dans l'Allemagne de décembre 1929. Dans son luxueux appartement de Berlin, il vit avec sa femme, la plantureuse Lydia, un peu écervelée mais attachante et soumise. Tout juste Hermann se plaint-il des odorantes chaussettes rouges abandonnées sous leur lit par Ardalion, le cousin de Lydia. Mais pourquoi, lorsque Lydia se parfume le soir, Hermann va-t-il se réfugier derrière un fauteuil pour se regarder faire l'amour avec elle, la dominant dans sa robe de chambre en peau de tigre ? Le lendemain, Lydia le conduit à la chocolaterie, toute contente qu'il lui remonte la jupe et effleure ses bas. Elle ne manque pourtant pas de se remettre du rouge lorsqu'il la quitte.

Les affaires de la chocolaterie ne vont pas au mieux. Les recettes sont incertaines entre chocolat sucré ou chocolat amer et, depuis la crise de Wall street, les Américains ont rapatriés leurs capitaux ce qui fragilise les entreprises artisanales qui ne peuvent se développer en recourant au crédit. Müller, le chef de la production, milite au sein du jeune parti nazi et souhaite que l'Allemagne ne rembourse pas la dette de guerre exigée par le traité de Versailles.

En rentrant chez lui, Hermann a la désagréable surprise de trouver Ardalion dans sa salle de bain alors que Lydia lui a préparé un goggle-moggle, son cocktail préféré, et non le sien, son chocky-wocky. Il fait néanmoins bonne figure et pendant que Lydia se prépare, accompagne Ardalion dans la taverne où ils doivent diner. Là, Hermann tente de convaincre Ardalion que la longue fréquentation entre mari et femme lui permet de connaitre sur Lydia des choses qu'il ignore. Il sait qu'elle ne finit jamais ses cigarettes et qu'elle oublie toujours quelque chose. Ardalion présente alors son ami Orlovius à Hermann qui découvre avec stupéfaction qu'il n'est pas psychiatre, comme il paraissait l'être, mais agent d'assurance. Il cesse ainsi de lui parler de la dissociation du moi, de l'homme qui sort de lui-même mais ne peut s'empêcher de lui décrire sa mère. Orlovius lui propose une assurance-vie ce qui fait rire Ardalion.

Au cinéma, Hermann, Ardalion et Lydia regardent un film où s'affrontent deux frères jumeaux, le bandit Silbermann et le sergent Brown. Une ligne mince et non une barre sépare les deux personnages sur l'écran, trace qu'ils sont interprétés par le même acteur. Hermann est à nouveau victime d'une dissociation de son moi. Dans le film, Silbermann a tué Brown et tente de s'enfuir sous les habits de policier de son frère. Mais la police n'est pas dupe et l'abat avant de rendre hommage au sergent Brown.

Dans son usine, Hermann croit reconnaitre dans un de ses ouvriers un acteur de la veille. Le soir, il se voit de nouveau faire l'amour à Lydia, déguisé en soldat botté. Lydia le réveille de son fantasme en exigeant qu'il lui apporte son livre pour dormir.

Le lendemain, Hermann décide de partir pour Düsseldorf afin de s'agrandir en fusionnant avec une entreprise de chocolat au bord de la faillite. Un lapsus révèle que cette fusion est comme un meurtre d'entreprise (merger/ murder). Il se doute bien que Lydia saura profiter de son absence pour appeler son cousin.

A Düsseldorf, Mayer se plaint d'avoir trop de monde à payer ce qui est un meurtre d'entreprise, ou conduit à une fusion répond Hermann. Hugenberg est trop mou affirme Mayer, ouvertement antisémite. Il interroge Hermann sur son prénom qui redouble son nom. Celui-ci se laisse aller a décrire sa généalogie russe et juive... ce qui provoque le refus de Mayer de traiter avec lui.

Abandonné à lui même, Hermann Hermann erre dans le palais des glaces d'une fête foraine où il croise Felix Weber, un vagabond, mi-chômeur mi-forain, en qui il croit avoir trouvé son double parfait. Felix lui demande de l'aider à trouver du travail et lui fixe rendez-vous dans une quinzaine à Homburg où il doit se rendre.

Rentré à Berlin, sa secrétaire lui apprend que Müller a démissionné. Hermann s'emporte en croyant qu'il s'agit de son chef de la production et se trouve ridicule quand il comprend que c'est du chancelier social-démocrate dont parle sa secrétaire. Müller surgit soudain, habillé en uniforme nazi, pour lui proposer une nouvelle recette.

Le samedi, Hermann vient chercher Ardalion pour un pique nique au lac. Dans son atelier, il voit un tableau marqué au dos d'une croix gammée. Il s'en inquiète mais Ardalion lui dit qu'il s'agit d'une marque faite par le du fils du concierge. Hermann l'examine mais refuse de le payer 35 marks demandés par le peintre.

Dans les herbes autour du lac, Ardalion se décide enfin à faire le portait d'Hermann, but initial du pique-nique. Hermann pense que son visage n'a rien d'exceptionnel. Il se voit dans une maison délabrée, le soir, heureux de voir son double prendre soin de lui. Quand il se penche vers lui-même, c'est le visage de Felix Weber qui apparait. Ce n'était qu'un rêve. Une nouvelle fois, Hermann était désemparé dans le lit conjugal.

Hermann signe la police d'assurance qu'Orlovius lui propose lors de la réception organisée pour montrer le tableau d'Hermann par Félix. Les discussions politiques vont bon train. Tant qu'il n'y aura pas d'élection, les fascistes n'approcheront pas du pouvoir.

Attablé à une terrasse de café pour écrire une lettre, Hermann voit un groupe de nazis briser les vitrines d'un commerçant juif. Il se décide alors enfin à poster la lettre qu'il écrivait. Alors qu'Ardalion est de nouveau chez lui, Hermann annonce son départ pour Homburg. Là, il tente de convaincre Felix d'accepter un emploi de doublure de cinéma car il se prétend acteur. Felix refuse, trouvant malhonnête le métier d'acteur. Il s'enfuit et Hermann doit le rattraper sous la pluie. Alors que Félix se déshabille pour enfiler des vêtements secs, Hermann découvre son corps sculptural et focalise son regard sur un tableau représentant une pipe et deux roses, persuadé que c'est le tableau marqué d'une croix gammée qu'il avait vu chez Ardalion. L'aubergiste, qui entre alors, lui affirme pourtant qu'il a ce tableau depuis toujours. Hermann convainc Felix de lui servir d'alibi pour une opération où il a besoin qu'on le reconnaisse alors dans un autre lieu. Il lui offre 1000 marks.

Rentré à Berlin, Herman se précipite chez Ardalion. Il trouve Lydia en petite tenue mais semble ne pas la voir tant il est préoccupé de retrouver le tableau marqué d'un svastika afin de retrouver les deux roses et la pipe qu'il a vu sur le tableau à Homburg. Il ne trouve sur le tableau marqué de la croix gammée que deux pommes et une corbeille vide qui le déçoivent. Il voit alors enfin sa femme et l'embrasse sans se préoccuper de sa tenue légère.

Il se rend ensuite dans le local lugubre de la poste récupérer une lettre qu'il s'est adressé lui même, poste restante, au nom de Pouchkine. Elle sert la machination qu'il a décidé d'exécuter. Il la montre en effet à Orlovius comme une lettre de menace d'un maitre chanteur déséquilibré. Il tente pourtant une dernière fois d'éloigner Ardalion de sa femme mais celui-ci prétexte le manque d'argent pour s'éloigner du couple. Lorsqu'un étranger vient frapper à la porte, Hermann est persuadé qu'il s'agit de Felix et, tremblant de peur devant ce qu'il s'apprête à commetre bientôt, le fait renvoyer par la bonne. Lydia, rentrée sur ces entrefaites, dit n'avoir pas croisé de double de lui dans l'escalier. Il s'y précipite alors et découvre que son visiteur était Perebrodov, un peintre d'icones sur métal.

Un après-midi, Herman explique à Lydia qu'il a retrouvé son frère disparu depuis longtemps et que celui-ci, désespéré d'avoir tué sa femme infidèle, veut se suicider. Il va trouver là l'occasion de recommencer avec elle une nouvelle vie en escroquant l'assurance. Il tuera son frère qui le lui demande avec insistance, le fera passer pour lui, et endossera son identité alors que Lydia touchera la prime d'assurance et le retrouvera en Suisse.

Hermann s'en va alors en forêt où il a donné rendez-vous à Felix et le tue. Tout se passe pour le mieux. Félix meurt en lui adressant un "Merci" de gratitude. L'inspecteur Schelling prévient Lydia du meurtre de son mari. Orlovius lui verse la prime d'assurance. Et Lydia, toute de blanc vêtue, retrouve son mari en Suisse qui...a pris l'apparence de Felix. Ce n'était qu'un rêve. Car Félix s'est écroulé sans un mot. L'inspecteur Braun prévient Lydia qu'un corps a été retrouvé avec le passeport d'Hermann mais qu'il ne lui ressemble pas du tout.

En Suisse, le passeport de Felix que présente Hermann suscite l'interrogation de la propriétaire de l'hôtel. A l'un des clients, il dit qu'accomplir le crime parfait serait qu'il ait été commis par la victime. Le sien ne l'est pas car le journal annonce que c'est l'assassin supposé de Félix Weber qui avait pris une assurance sur la vie.

Hermann, réfugié dans un hôtel de montagne, est reconnu par Ardalion, lequel guide la police jusqu'à lui. Hermann bascule alors définitivement dans la folie : "Comme c'est puéril, braves gens ! Nous tournons un film ici. Dans un instant, je vais sortir ? Retenez la police car je dois m'échapper. Je suis un acteur. Me voici. Ne regardez pas la caméra. Me voici."

Avec Despair, Rainer Werner Fassbinder réalise sa première production internationale en langue anglaise, réunissant Dirk Bogarde (Mort à Venise) et Andréa Ferréol (La grande bouffe). Le budget du film est douze fois plus important que ceux des précédents (6 millions de marks contre un demi-million environ auparavant) mais Fassbinder ne choisit pas la facilité en adaptant La méprise, un roman de Nabokov écrit en 1932. Le spectateur ne comprend sans doute la motivation du personnage principal lors de la dédicace finale, juste avant le générique. Sans cette clé essentielle il ne peut vraisemblablement pas gouter pleinement ce grand mélodrame virtuose même sil peut apprécier la métaphore entre crise sexuelle d'Hermann et la crise économique et la réflexion sur le l'identité et le double que Fassbinder mène de bout en bout.

Une adaptation du roman de Nabokov fidèle seulement dans ses péripéties.

Dans sa préface datée du 1er mars 1965, Vladimir Nabokov explique qu'il a d'abord écrit Otchayanié (désespoir en russe) en 1932 à Berlin. La revue "Sovremenyié Zapiskie", émigrée à Paris, le publia en russe sous forme de feuilleton pendant l'année 1934, et la maison d'édition émigrée Pétropolis de Berlin publia le livre en Russie en 1936 où il est immédiatement interdit. A la fin de 1936, encore à Berlin, Nabokov traduit Otchayanié pour John Long, éditeur anglais basé à Londres avec pour titre Despair. "Le livre se vendit fort mal et tout le stock fut détruit par une bombe". En 1939, Nabokov, émigré à Paris, supervise la traduction de son texte en français à partir de la version anglaise et choisit d'en changer le titre. Ce sera La méprise, publié juste avant la guerre. En 1965, Nabokov, installé aux Etats-Unis depuis 1942, traduit de nouveau son premier texte russe en anglais en le révisant et en ajoutant un passage important. Il maintient le titre Despair. En 1972, la traduction allemande gardera aussi le titre Verzweiflung. En 1991, Marcel Stora traduit la version anglaise de 1965 en maintenant le titre français initial choisi par Nabokov, La méprise (voir : résumé des chapitres)

L'adaptation est signée Tom Stoppard, à cette époque une star du monde littéraire, d'une renommée au moins égale à celle d'Harold Pinter. Elle suit assez fidèlement les péripéties de l'intrigue : la méprise d'Hermann sur sa ressemblance avec Félix, la tentative d'escroquerie à l'assurance jusqu'à la folie finale où Hermann se prend pour un acteur de film.

La différence fondamentale réside dans le fait que, dans le roman, ces péripéties ne sont pas seulement racontées mais écrites et commentées par le protagoniste lui même, Hermann Karlovitch (anagramme de Vladimir Nabokov à une lettre près) qui fait de sa vie un roman qu'il a l'intention de présenter à un écrivain russe en qui tout lecteur reconnait Nabokov. De l'emboitement à quatre niveaux Nabokov, Hermann romancier, Hermann se dédoublant, Hermann dans la réalité, Stoppard et Fassbinder ne retiennent que les deux derniers sur lesquels ils insistent d'ailleurs en changeant le nom du personnage principal en Hermann Hermann. En contrepartie, Fassbinder rajoute une dimension politico-économique absente du livre et une réflexion sur le double au cinéma.

Condenser l'ironique roman de Nabokov en mélodrame

Le ton est aussi très différent. Le roman est raconté par un personnage incroyablement infatué de sa personne, partiellement fou, et profondément ridicule. On suit fasciné son incroyable récit, peinant parfois à croire qu'il ait vraiment pu avoir ce genre de raisonnement, mais y croyant quand même -grâce au considérable talent de Nabokov- hésitant tout au long entre le rire et la consternation.

Le Hermann interprété par Dirk Bogarde est un personnage fassbinderien typique qui se sent emprisonné et qui réfléchit à des échappatoires possibles tout en devinant que la fuite ne fera que l'empêtrer plus profondément et plus irrémédiablement encore dans son enfermement sans issue. Le film, est bien plus touchant encore si on est en possession de la dédicace finale précédant le générique de fin. Le film est en effet dédié à Antonin Artaud (1896-1948), Vincent van Gogh (1853-1890) et Unica Zürn (1916-1970), artiste et écrivain allemande, autant d'artistes qui ont pris le risque de la folie pour aller jusqu'au bout d'eux-mêmes.

De l'ironie de Nabokov au mélodrame de Fassbinder

Ce qui singularise le Hermann de Fassbinder c'est son refus d'endosser le rôle que la vie veut lui faire jouer : celui d'un mari jaloux et trompé dans la relation triangulaire qui l'unit à sa femme Lydia et à son amant Ardalion. Au lieu de quoi, il ferme les yeux sur ces amours incestueuses et réprime toute forme de savoir concernant cette situation, en continuant à se prendre pour un amant irrésistible et un époux modèle.

"Il y a, dans la vie de toute personne, un moment où l’on comprend qu’au fond tout est fini, que même si la vie continue, elle n’est plus qu’une répétition et une appropriation consciente de sentiments. Despair parle de quelqu’un qui ne s’arrête pas là, qui se dit qu’une vie faite uniquement de répétitions n’est plus une vie. Mais au lieu de se suicider comme dans Le Diable probablement de Bresson, il décide très volontairement de devenir fou. (Fassbinder) "

Le roman montre les réticences d'Hermann à s'engager dans la voie du crime et de la folie. C'est sa terreur lorsqu'arrive Perebrodov ce qui l'amènerait, si c'était Félix qui surgissait alors, au crime plus tôt que prévu. L'épisode de l'éloignement d'Ardalion pour éviter le crime est aussi utilisé par Fassbinder dans ce sens. Ces épisodes d'analyse psychologique fonctionnent mieux chez Fassbinder où ils disent la voie périlleuse et dangereuse dans laquelle s'engage Hermann que dans le roman où ils ont pour fonction d'accentuer le coté bouffon du personnage.

L'origine homosexuelle de la dissociation

La plupart des éléments présents chez Nabokov sont réorganisées pour rendre plus percutant le drame intime vécu par Hermann. Le film ne cesse de donner des indices quant à savoir ce qui peut bien inciter Hermann à se méprendre et à considérer la rencontre présumée avec un double comme possibilité d'un échange de rôle et cet échange comme une possibilité de fuite ou de salut. Fassbinder expose en effet plus clairement que le livre la raison de l'impuissance d'Hermann. Il transforme le complexe oedipein en refoulement de l'homosexualité.

Le premier indice de dissociation du Moi apparait dès la première séquence. Lydia et Hermann sont dans la salle de bain de leur appartement berlinois. Lydia s'approche d'Hermann, tout en se vaporisant de parfum, de façon lascive et provocante, dans le creux de son aisselle fraichement rasée. S'exprime ici de façon métonymique l'angoisse et la menace qui parcourent tout le film : l'exposition d'un manque, d'une partie manquante dans le contexte du désir et du fantasme sexuels. Le regard de Lydia est une invite qu'Hermann préfère décliner en trouvant refuge derrière un fauteuil surdimensionné. Il croit alors se regarder en train de faire l'amour avec sa femme et s'aperçoit soudain assis à l'autre bout du couloir. C'est ensuite au cinéma qu'il se voit tendre son mouchoir à Lydia qui l'a appelé "mon chéri" alors qu'il sait et qu'il voit que c'est d'Ardalion qu'elle attend le mouchoir. La troisième dissociation répète la première : cette fois Hermann est botté et porte casquette et cravache militaire et Lydia lui baise les bottes. Hermann mime alors les caresses sexuelles assis dans son fauteuil et est brutalement rappelé à la réalité par Lydia qui lui demande son livre. A noter que Nabokov parle d'un livre rouge, couleur qui a été utilisée précédemment pour les chaussettes laissées par Ardalion. Le soir de l'exécution du portrait par Ardalion, Hermann se voit aussi avec son double, lui même transformé en Félix, première annonce de la grande substitution à venir.

Animé par un désir irrépressible de faire disparaitre son personnage social et de le soustraire ainsi à de multiples obligations, Hermann tente d'échapper à l'identité précaire contre un rôle stable, que l'anéantissement physique de l'ancien "moi" transforme en réalité fixe à tout jamais

Meurtre et tableau dédoublés

Désir plein
Désir vide

L'homosexualité d'Hermann est aussi suggérée par Fassbinder avec l'épisode des deux tableaux, présents aussi chez Nabokov mais utilisés dans un autre sens. Hermann voit la pipe et les deux roses dans son hôtel avant sa rencontre avec Félix, indice qu'il est travaillé par l'infidélité de sa femme qui profite d'Ardalion pendant son absence. Lorsqu'il découvre le tableau avec les deux pêches et le cendrier de verre chez Ardalion à son retour en revanche il s'agit bien du même sens d'un désir enfuit, castré probablement d'origine œdipienne.

Le meurtre commis sur la personnalité physique est à vrai dire un suicide symbolique. En liquidant son double, Hermann se débarrasse du même coup de lui-même, de ce moi qu'il juge indigne, pour renaitre de l'autre côté de la frontière, sur le territoire neutre de la Suisse. Plutôt que de persévérer dans la misère de la castration, Hermann peut désormais vivre une vie indépendante.

L'acte de métamorphose qui transforme Félix en Hermann, a tous les traits d'une histoire d'amour, exprimée par une série de gestes et d'échanges sans paroles : gros plans de main, de pieds, d'oreilles, de nuque, de cuir chevelu, d'orteils tandis qu'Hermann lave Félix, le rase, lui soigne les pieds et les mains et lui coupe les cheveux avant de lui enfiler ses vêtements. Ces séquences très sensuelles deviennent un rituel extrêmement érotique, un rapport amoureux qui s'achève par le coup de revolver meurtrier dans le dos de Félix.

Le meurtre opère effectivement comme une décharge et un soulagement, car le "Moi" dissocié d'Hermann disparait ici pour un instant dans l'image d'un amour et d'une mort que les deux hommes vivent réciproquement comme une apothéose et un orgasme. Lorsqu'Hermann fait feu, Fassbinder cadre Félix de face dans un plan semi rapproché, le regard droit dans la caméra, et l'on entend le personnage murmurer presque imperceptiblement : "Merci" avant de s'effondrer à terre.

Le scenario imaginaire de l'accomplissement d'un désir

La détonation est couverte par le bruit de la sonnette à la porte d'entrée de Lydia. C'est dans un enchaînement très rapide que le film passe ensuite sur l'enquête criminelle, sur l'enterrement et le paiement de la prime d'assurance à Lydia. Pour finir nous vouons Lydia, toute de blanc vêtue, se précipiter bras ouverts en direction de la caméra en criant le nom d'Hermann, qu'on aperçoit de dos, en costume blanc lui aussi, sur un pont des rives du lac de Genève. Lorsqu'il se retourne, c'est Félix et non Hermann, mais Lydia ne parait pas s'en soucier et le couple s'embrasse avec passion. On comprend alors que toute la séquence n'était qu'une vision, le scenario imaginaire de l'accomplissement d'un désir dans lequel le plan d'Hermann aurait été couronné d'un double succès : la police a donné dans le panneau et Lydia accepte la substitution. Félix remplace Hermann et l'épouse authentifie l'échange.

Mais cette vision subjective se heurte à la réalité et le plan suivant revient à la réalité de l'assassinat de Félix dans la forêt. La position de la caméra a changé, le visage de Félix n'apparait plus en gros plan, le personnage n'a plus cette expression heureuse qu'on lui avait vu précédemment et l'on ne l'entend pas murmurer ses derniers mots de gratitude. On revoit ensuite le détective chez Lydia mais la séquence s'achève immédiatement sur le regard méfiant qu'il jette sur le portait d'Hermann qui ne fait que confirmer ce qu'il soupçonne déjà : d'Hermann, le cadavre dans la forêt n'a que les vêtements et le passeport dans la poche de son costume. Il n'y a rien d'autre qui coïncide.

Crise de l'identité nationale Allemande

Fassbinder poursuit son projet politique de retracer les moments de crise de l'identité nationale dans l'histoire de l'Allemagne. L'impuissance d'Hermann, sa défaillance sexuelle, son incapacité à satisfaire sa femme coïncide avec la difficulté de ses relations avec son cousin Ardalion. Mais l'impuissance sexuelle sert aussi de métaphore pour d'autres signes d'incapacité, essentiellement d'ordre économique et politique. Les angoisses sexuelles d'Hermann tiennent donc lieu de symptôme plus général et en même temps de son refoulement. Nabokov situe le début de son action le 9 mai 1930 mais une seule allusion politique est faite. Dans le film de Fassbinder la discussion initiale entre Hermann et Lydia a pour sujet la chute de Wall Street d'octobre 1929 et les lumières clignotantes du sapin de Noël semblent indiquer que l'action démarre vers décembre 1929.

L'action du film relie la crise sexuelle avec la crise économique (le krach boursier de 1929, à la suite duquel seule une fusion peut sauver la petite entreprise familiale) et la crise politique (le retour du dernier chancelier social-démocrate Hermann Müller, qui ne fait que précipiter l'effondrement de la république de Weimar et l'irrésistible ascension du nazisme. Deux personnes, inventées par Fassbinder, renvoient symétriquement à Hermann : le chef de la production de la chocolaterie (qui se nomme lui aussi Müller) et Mayer, le directeur de la firme concurrente. Dans les deux cas, les discussions gravitent autour de certaines questions d'actualité politiques auxquelles Hermann peut seulement répondre par des confessions d'ordre privé, une première fois à propos de sa mère et la deuxième concernant le fait de vivre avec de faux papiers.

Dans les actions secondaires, la dissociation d'identité reste donc attachée de façon métonymique à la sphère économique : le développement du petit capitalisme et sa transformation progressive en capitalisme de monopole, la prolétarisation des classes moyennes qui sont prêtes à croire à une conjuration judéo-bolchevique d'envergure mondiale afin de pouvoir laisser libre cours à leurs angoisses et à leurs ressentiments. Les propos paranoïdes du chef de production Müller sur les juifs, les étrangers et le traité de Versailles le conduisent à adhérer au parti nazi pour soulager son amertume et sa haine. Il fait en quelque sorte du parti son double et son idéal du moi et lorsqu'il surgit un beau matin en uniforme dans les bureaux, les parallèles entre son personnage et les changements de costume de rôle et d'identité d'Herman deviennent évidents.

Le double au cinéma

Fassbinder a inventé la séquence au cinéma et filmé tout exprès le film dans le film avec les deux frères jumeaux qui sont l'occasion d'un commentaire sur le trucage liée à l'interprétation par un même acteur lorsque ces deux frères sont simultanément présents à l'écran.

Le film dans le film évoque la problématique du double

La plus ou moins grande ressemblance enter Félix et Hermann est finalement traitée de manière assez semblable dans le livre et le film. Félix, le présumé sosie d'Hermann n'a guère de ressemblance physique avec lui. Dans le roman, cette intuition ne fait que se révéler petit à petit au lecteur, tandis que la chose est plus claire pour le spectateur du film dès la première rencontre entre les deux hommes. Les conventions du cinéma étant ce qu'elles sont, on se laisse néanmoins plus ou moins à croire que la substitution pourra fonctionner comme Hermann le croit lui même dans le livre en constatant qu'il n'y a pas de différence majeure entre lui et Félix.

Dans Despair, le Moi est mis à nu avec encore moins de ménagement que dans les autres grands films sur la problématique de l'identité : L'avventura (1960), L'année dernière à Marienbad (1961), Huit et demi (1961), Le désert rouge (1964), Persona (1966), Mort à Venise (1970) ou Providence (1977). Tous traitent de la dissociation d'identité propre à la personnalité du grand bourgeois et sa chute soudaine en dehors de l'ordre symbolique. Pour Hermann Hermann, la personnalité est une charge négative, un état insupportable. Il tente de se débarrasser des restes de son existence bourgeoise et des derniers signes d'une vie civilisée pour les échanger contre des identifications qui sont aussi précaires que dangereuses.

Jean-Luc Lacuve le 24/03/2012 après la séance du ciné-club du jeudi.

 

Bibliographie : Thomas Elsaesser, R. W. Fassbinder : Un cinéaste d'Allemagne. Editeur : Centre Pompidou. 600 pages. 15 avril 2005. Vision très intéressante, et à laquelle nous sommes en partie redevable, mais un peu formaliste du film qui le prive d'émotion au profit d'une réflexion sur le cinéma. Pour Thomas Elsaesser :

"C'est lui-même que le spectateur va rencontrer dans le personnage d'Hermann Hermann qui assassine le vecteur fictionnel de l'action, se substituer à lui et lui fait revêtir l'apparence de sa propre image idéalisée. Ce qu'Hermann Hermann met en œuvre dans le paradigme (murder/merger, meurtre/fusion) ce sont moins ses fantasmes que ceux du spectateur. Au cinéma, le spectateur se suicide (provisoirement tout du moins) afin de vivre dans et à travers l'acteur. Fassbinder en déniant les processus d'identification, en utilisant faux raccords, zoom de mise au point pour diriger l'attention sur des phénomènes de visions et de perception, scènes imaginaires et des scènes anticipées (flash-forward) et dissonances spatiales cherche à rendre perceptible l'ontologie du spectateur de cinéma dont il montre la dimension pathologique.

Ce qui traverse une crise dans Despair, c'est le personnage de fiction lui-même dès lors qu'en démasquant son identité d'acteur, il révèle n'être qu'une projection paranoïde du spectateur. Et ceci parce que la mise en scène insolite de Fassbinder, ses faux raccords et ses dissonances spatiales bloquent et interdisent au spectateur toute possibilité de se retrouver de manière narcissique dans l'action.

La pathologie du sujet bourgeois reflète l'ontologie du cinéma qui est à son tour déterminée par la construction du film classique de fiction. Felix est pour Hermann ce qu'Hermann est pour le spectateur, la figure de l'autre qu'on s'approprie à force de violence, de dénie et de désaveu. Felix est le signifiant ultime du système, la condition de possibilité d'une unification du sujet, la garantie d'une forme de plaisir que Despair parait justement refuser à son spectateur. En conséquence c'est Felix et non Lydia qui est l'objet du désir, en même temps que la raison explicitant que ce désir doit être refoulé. La logique de ce processus incite à conclure qu'au cinéma, le plaisir est en définitive d'origine narcissique et qu'il met toujours en jeu, indépendamment du sexe de celui ou celle qui le regarde, une composante homosexuelle secrète.

La description, la définition croissante de la psychologie d'un personnage est souvent la garantie ultime du plaisir pris par le spectateur au cinéma. Or, ici, Hermann a une perception manifestement déficiente des évènements majeurs de l'intrigue. Il n'y a alors qu'un pas pour accuser le film de produire un formalisme creux, une fantaisie grand guignol sur une crise de la quarantaine dans le milieu des classes aisée."

 

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films. Septembre 2012. Nouveau master restauré HD Version Originale. 17 €

Suppléments :

  • Le documentaire inédit "Le cinéma et son double" (70 mn)
  • La bande-annonce.

 

 

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Genre : Drame psychologique
(Despair-Eine reise ins licht). Avec : Dirk Bogarde (Hermann Hermann), Andréa Ferréol (Lydia Hermann), Klaus Löwitsch (Felix Weber), Volker Spengler (Ardalion), Peter Kern (Müller), Alexander Allerson (Mayer), Gottfried John (Perebrodov), Hark Bohm (le médecin), Bernhard Wicki (Orlovius). 1h59.
Despair
Voir : photogrammes
Thèmes : Tableau , Film dans le film
dvd chez Carlotta Films