"A mon avis tout le monde a besoin de dire : Où et comment puis-je aimer ? Puis-je être amoureux ? Pour pouvoir vivre, pour pouvoir vivre en paix. C'est pour ça que mes personnages dissèquent vraiment l'amour, en discutent, le tuent, le détruisent, se blessent etc... Dans cette polémique verbale de la vie. Le reste ne m'intéresse pas vraiment. Ca en intéresse peut être d'autres, mais moi j'ai une idée fixe. Tout ce qui m'intéresse c'est l'amour."

Caméra toujours en mouvement, s'accrochant aux gestes des acteurs, elle semble constamment tâtonner, chercher fébrilement, les visages, les corps dans de longs plans séquences, caméra à l'épaule. Elle n'est pas isolée mais comprise dans l'action. Le montage incarne une autre forme de mouvement, plus libre, privilégiant le télescopage : le raccord part sur un mouvement esquissé de l'acteur, mais ensuite changement brusques d'axes. Panoramiques ultra rapides, séries spasmodiques de gros plans non raccordés, inserts.

Le rythme ne correspond plus à la capacité visuelle moyenne du spectateur. Il répond, comme dans l'art informel, à la constitution d'un espace du toucher plus que de la vue ou, plus exactement, d'un espace où la vue est subordonnée au toucher.

Acteur et réalisateur américain d'origine grecque, John Cassavetes est né à New York 9 décembre 1929. Il fait ses études au Colgate College puis à l'Academy of Dramatic Arts de New York. Jusqu'en 1960, il reste un acteur de second plan, inconnu en France, qui travaille pour la télévision dans la plupart des grandes séries américaines, notamment "Johny Staccato" et "Alfred Hitchcock présente". Ses interprétations d'Axel Nordmann, jeune déserteur qui se prend d'amitié pour un camarade de travail noir dans le film de Martin Ritt et celle du révolté devenu tueur suicidaire dans Libre comme le vent font vraiment état de son tempérament. Enseignant parallèlement le théâtre, John Cassavetes attire brusquement l'attention sur lui avec Shadows, un film improvisé sur le thème du racisme. Deux ans plus tard, il tourne La ballade des sans espoir puis Un enfant attend, qui marque la dernière apparition de Judy Garland à l'écran. Le film déplait au producteur Stanley Kramer qui le remonte contre le gré de son réalisateur.

Cassavetes quitte alors le système hollywoodien pour réaliser des films indépendants avec sa femme, l'actrice Gena Rowlands, qu'il a épousé en 1953 et ses amis.

Après le tournage de Opening night en 1978 (qui ne sortira en France qu’en 1992), John Cassavetes revient au théâtre en tant qu’auteur et metteur en scène : ainsi, de 1980 à 1987, il monte cinq pièces à Los Angeles avec pour interprètes son fils Nick, Peter Falk ou Gena Rowlands. Parallèlement, il tourne (toujours avec Sam Shaw à la production) son film qui obtiendra le plus large succès public, Gloria. Polar tourné à New York, il met en scène la mafia de la ville à la poursuite d’une certaine Gloria Swenson (hommage non dissimulé à Swanson), jouée par l’épouse du cinéaste. Présenté au festival de Venise, le film obtient le Lion d’or.

Cependant, les inconditionnels du cinéaste sont quelque peu déçus de cette «dérive commerciale» bien que la mise en scène ne corresponde toujours pas aux codes hollywoodiens. John Cassavetes reviendra ensuite à un cinéma bien plus autobiographique avec Love streams. Adapté d’une pièce de théâtre signée Ted Allan et mise en scène par le cinéaste en 1981 (avec Gena Rowlands et Jon Voight), le film est, de manière détournée, le bilan du couple Cassavetes-Rowlands et se déroule en grande partie dans leur propre maison, où l’on retrouve les décors de Faces et les quelques tableaux peints par le réalisateur. Bien qu’il s’agisse d’une importante production (le film est produit par Cannon), l’œuvre n’en souffre pas, Cassavetes ayant eu les mains libres. On y retrouve les thèmes chers au réalisateur, comme la folie, la mort et la solitude. Mais c’est aussi le grand retour de John Cassavetes à l’interprétation dans un grand rôle. C’est alors la consécration du public et de la critique car le film est considéré comme étant la somme de toute une carrière. Présenté avec succès au festival de Berlin en 1984, Love streams obtient l’Ours d’or, a ainsi bénéficié une large publicité qui a aidé sa diffusion et permis la réédition en France de Meutrtre d'un bookmaker Chinois, précédemment distribué en France sous le titre Le bal des vauriens, mais amputé de près de trente minutes par rapport à la version voulue par Cassavetes. Le film est alors découvert dans son intégralité par une nouvelle génération, ce qui lui donne une seconde carrière, prélude à la reconnaissance de l’œuvre de Cassavetes.

Par la suite, ces succès aideront la sortie en France de plusieurs autres films rares ou inédits comme Faces et Ainsi va l'amour. Tout de suite après, Cassavetes a l’intention de tourner un scénario intitulé «Son» qui conte les mésaventures d’un messie une nuit de noël à New York. Ce sujet abandonné, il enchaîne aussitôt sur Big Trouble. Cette comédie, interprétée par Peter Falk, Alan Arkin et Robert Stack est produite par la Columbia. Elle ne fut distribuée en salle que de manière éphémère. Curieusement, il n’est pas diffusé en Europe, malgré l’intérêt du public aux œuvres de Cassavetes et la notoriété des interprètes.

Après ce rude échec, John Cassavetes, alors âgé de 57 ans, et bien que déjà malade, espère néanmoins refaire un film. Plusieurs projets se succèdent (dont la suite de Gloria, certainement dans un esprit de reconquête du public, et un film pour Sean Penn, «She’s Delovely») mais n’aboutissent à rien de concret. Parallèlement, il met en scène une pièce de théâtre en 1987, «A Woman of Mystery» avec son épouse et Carol Kane. La même année, il espère pouvoir réaliser un film intitulé «Begin the Beguine» avec Peter Falk et Ben Gazzara, ses amis de toujours. Contrairement aux habitudes, le projet est présenté sous forme de lectures (comme celui d’une pièce de théâtre) à un public restreint, mais le tournage ne verra jamais le jour.Auteur et personnage indépendant, en marge du cinéma de son pays, John Cassavetes est mort le 3 février 1989 à Los Angeles.

Ses interprétations les plus marquantes : Face au crime (Don Siegel, 1956), L'homme qui tua la peur (Martin Ritt, 1957), Libre comme le vent (R. Parrish,1958) A bout portant (Don Siegel, 1964), Les douze salopards (R. Aldrich, 1967), Rosmary's babby (Roman Polanski,1968)

Bibliographie :

Thierry JOUSSE : "John Cassavetes", 1989, ed. Cahiers du Cinéma, collection Auteurs

Filmographie :

1961 Shadows
Avec : Lelia Goldoni (Lelia), Ben Carruthers (Ben), Hugh Hurd (Hugh), Anthony Ray (Tony), Rupert Crosse (Rupe). 1h27.

Dans un bar new-yorkais, une bande de garçons drague des filles. L'un deux, Hugh, est le cadet d'une famille de Noirs. C'est un instable, nerveux, obsédé par le problème racial. Il est de coloration presque blanche et voudrait s'intégrer à la communauté blanche. Il a besoin d'argent et va demander dix dollars à son frère Ben. Lelia, la jeune soeur, rencontre Tony, un jeune garçon avec lequel elle connaît ses premiers rapports. Il raccompagne la jeune fille chez elle et découvre par l'arrivée inopinée de Ben que celle-ci est une Noire, ce qui, de par son teint très clair, ne se voyait pas...

   
1962 La ballade des sans espoirs

(Too late blues). Avec : Bobby Darin (John 'Ghost' Wakefield), Stella Stevens (Jess Polanski), Everett Chambers (Benny Flowers). 1h43.

John Ghost Wakefield est le pianiste et la vedette d'un groupe de jeunes musiciens de jazz. Leur idéalisme rigoureux les condamne à ne jouer que pour les arbres des squares et les vieilles dames des ventes de charité. Un soir, au cours d'une party, l'un des musiciens rencontre la très belle Jess Polanski, dont il tombe amoureux...

   
1963 Un enfant attend
(A child is waiting). Avec : Burt Lancaster (Dr. Matthew Clark), Judy Garland (Jean Hansen), Gena Rowlands (Sophie Widdicombe). 1h48.

Jean Hansen est embauchée comme professeur de musique dans une institution pour enfants déficient mentaux dirigée par le docteur Matthew Clark. Très vite leur méthode les opposent. Jean pense que seul l'amour peut aider les enfants. Elle s'attache tout particulièrement à l'un d'eux, un garçon âgé d'une douzaine d'années

   
1968 Faces

Avec : John Marley (Richard Forst), Gena Rowlands (Jeannie Rapp), Lynn Carlin (Maria Forst), Seymour Cassel (Chet). 2h09.

Un important homme d'affaires, Richard Forst, entouré de ses collaborateurs, se prépare à regarder un film. Richard et une relation de travail, Freddie, vont chez une call-girl, Jeannie. Ils font la fête ensemble. Les deux hommes se disputent au sujet de Jeannie. Freddie s'en va et Jeannie se dévoile un peu, ce qui fait partir Richard...

   
1970 Husbands
Avec : Ben Gazzara (Harry), Peter Falk (Archie Black), John Cassavetes (Gus Demetri), Jenny Runacre (Mary Tynan). 2h18.

Trois amis, le publiciste Harry, le journaliste Archie et le dentiste Gus, assistent aux obsèques de celui dont ils étaient inséparables. C'est l'occasion d'une confuse prise de conscience de leur ennui conjugal et du désenchantement de leur réussite professionnelle. Prolongeant leurs retrouvailles, ils assistent à un concours de chansons, animent une beuverie interminable et décident de prendre l'avion pour Londres...

   
1971 Ainsi va l'amour
(Minnie and Moskowitz). Avec : Gena Rowlands (Minnie Moore), Seymour Cassel (Seymour Moskowitz), Elsie Ames (Florence). 1h54.

Minnie Moore et Seymour Moskowitz sont deux êtres que tout oppose, lui, gardien de parking au look beatnik, elle, une femme élégante et raffinée travaillant dans un musée. Leur admiration inconditionnelle pour l’acteur Humphrey Bogart semble bien être leur seul point commun...

   
1974 Une femme sous influence

(A woman under the influence). Avec : Peter Falk (Nick Longhetti), Gena Rowlands (Mabel Longhetti). 2h35.

Mabel a trois enfants qui, sans être des saints, sont tout à fait convenables. Son mari, Nick Longhetti, d'origine italienne, gagne relativement bien sa vie comme conducteur de travaux. La famille habite une maison convenable. La grand-mère, Mama, aide énormément Mabel dans ses tâches ménagères.
En apparence, Mabel a une vie heureuse. Pourtant elle se sent terriblement seule...

   
1976 Meurtre d'un bookmaker chinois

(The killing of a Chinese bookie). . Avec : Ben Gazzara (Cosmo Vitelli), Timothy Carey (Flo), Seymour Cassel (Mort Weil). 2h15.

Pour Cosmo Vitelli, la quarantaine ordinaire, le cabaret Crazy Horse West, sur Sunset Boulevard, à Los Angeles, est toute sa vie. Il dirige, écrit les sketches, s'occupe des chorégraphies et surveille ses danseuses, plus en ami qu'en patron. C'est loin d'être un night-club de luxe, mais Cosmo s'en contente et en est même assez fier...

   
1978 Opening night

Avec : Gena Rowlands (Myrtle Gordon), John Cassavetes (Maurice Adams), Ben Gazzara (Manny Victor). 2h24.

Sur une scène de New Haven, Myrtle Gordon, belle quadragénaire, célèbre actrice de théâtre, est la vedette d’une pièce intitulée «The Second Woman». Sarah Goode, l’auteur, Manny, le metteur en scène, Maurice, son partenaire, le producteur, l’habilleuse, les machinistes, composent sa troupe habituelle et sa seule famille. Un soir, au sortir de l’Orpheum Theater, sous une pluie diluvienne, une admiratrice éperdue nommée Nancy est mortellement renversée par une voiture sous les yeux de Myrtle. De plus en plus, elle inquiète son entourage, d’autant qu’elle se plaint maintenant de Virginia, son personnage dans la pièce, qu’elle juge trop vieille pour la comprendre...

   
1980 Gloria
Avec : Gena Rowlands (Gloria Swenson), John Adames (Phil Dawn), Buck Henry (Jack Dawn) Julie Carmen (Jeri Dawn). 2h03.

Pour avoir été indiscret auprès du FBI sur les activités de la mafia, Jack Dawn voit son appartement investi par quelques tueurs qui l'abattent ainsi que toute sa famille. Peu avant, Jack a réussi à confier son jeune fils, Phil, à Gloria, une voisine de palier qui était venu emprunter du café. Gloria est une ancienne danseuse de cabaret qui vit solitaire entre ses souvenirs et son chat. Elle n'a que faire du petit Phil, et pourtant, devant le danger qui le guette, quitte l'immeuble et entraîne l'enfant dans un autre de ses appartements. Puis elle avoue à Phil que les gens qui ont tué sa famille sont des anciens amis. Mais Phil, après s'être montré méchant et agressif, ne veut plus la quitter...

   
1983 Love streams

(Torrents d'amour). Avec : Gena Rowlands, John Cassavetes, Diahnne Abbot, Seymour Cassel, Margaret Abbott, Jakob Shaw. 2h18.

Robert et Sarah sont frère et sœur. . L'un et l'autre traversent une crise grave.

Sarah Lawson, au comportement parfois fantasque, a toujours cru à l'amour ; mais si elle a consacré presque toute sa vie à son mari, Jack, et à sa fille, Debbie, leur mariage n'a pas résisté à sa soif d'aimer. Jack demande le divorce, il obtient la garde de Debbie.

Robert Harmon est un écrivain à succès. Ses principales sources d'inspiration : les amours éphémères qui sont devenues les siennes après un mariage raté; filles de la nuit : danseuses, chanteuses, prostituées....

   
1985 Big trouble

Avec : Peter Falk (Steve Rickey), Alan Arkin (Leonard Hoffman), Beverly D'Angelo (Blanche Rickey), Charles Durning (O'Mara), Robert Stack (Winslow). 1h33.

   
   
(1929 - 1989)
12 films
2
5
2
histoire du cinéma : résistance des corps