Dans un bar new-yorkais, une bande de garçons drague des filles. L'un deux, Hugh, est le cadet d'une famille de Noirs. C'est un instable, nerveux, obsédé par le problème racial. Il est de coloration presque blanche et voudrait s'intégrer à la communauté blanche. Il a besoin d'argent et va demander dix dollars à son frère Ben.

Celui-ci, un chanteur noir sur le déclin, se résout à accepter une minable tournée en province au cours de laquelle il devra présenter les girls et raconter des histoires drôles. Le lendemain, Ben fait ses adieux à Lelia, sa jeune sœur. Hugh va passer quelque temps au Metropolitan Museum. La tournée de Ben est un échec. Un soir, dans un night-club, il ne peut placer un mot.

Au cours d'une soirée à Greenwich Village, Lelia rencontre Tony, un jeune garçon avec lequel elle connaît ses premiers rapports. L'amant est quelque peu troublé, craignant que cette aventure d'un soir ne tourne à la liaison. Cependant, il raccompagne la jeune fille chez elle et découvre par l'arrivée inopinée de Ben que celle-ci est une Noire, ce qui, de par son teint très clair, ne se voyait pas. Tony tente de s'esquiver, mais ne peut éviter les sarcasmes de Ben.

À une autre soirée à laquelle Tony n'a pas été invité, il tente de s'expliquer et de se réconcilier avec Lelia, qui l'aime mais éprouve du mépris pour lui. Elle se console avec un Noir. Une bagarre éclate.

Ben repart en tournée mais semble au bout du rouleau. Le jeune frère et ses amis se font agresser par deux colosses.

 

Shadows fut tourné à l'automne 1958 en 16 mm. Financé par deux producteurs indépendants, Maurice McEndree et Seymour Cassel, il avait coûté moins de 15 000 dollars. De façon plus éclatante que The Little Fugitive de Morris Engel, il prouvait -comme Mekas le proclamera triomphalement dans Film Culture - que les cinéastes de la nouvelle génération pouvaient désormais faire leurs films eux-mêmes. Pour marquer l'événement, Film Culture crée d'ailleurs un Prix du cinéma indépendant (Independent Film Award) dont elle donne l'étrenne à Cassavetes le 26 janvier 1959.

Dans ses attendus, la revue souligne que Shadows "plus qu'aucun film américain récent, présente la réalité contemporaine d'une manière neuve et non conventionnelle (…) les situations et l'atmosphère de la vie nocturne new-yorkaise y sont rendues de façon vive, cinématographique, vraie".

Mais, plus que son atmosphère et ses décors nocturnes -"texture de rues désertes et sombres, de bars, de néons" pus que son contenu (scènes de la vie de famille noire- deux frères et une sœur à new York) dont l'exemplarité et la portée seront d'ailleurs en partie contestées par la critique marxiste européenne, c'est la manière dont le film a été tourné que salue Mekas et sa revue. Originellement, le film était le résultat brut d'une série d'improvisations. Cassavetes, acteur formé à l'Actor's Studio, demande à ses acteurs de s'identifier totalement à leur personnage jusqu'à oublier qu'ils jouent. Ceux-ci, qui gardent leur propre prénom dans le film, n'ont pour se guider pendant tout le tournage que les quelques lignes d'un bref portrait psychologique. C'est sur eux, sur leur sensibilité que repose l'essentiel du film. D'autre part, le film n'a pas d'intrigue au sens traditionnel du mot, c'est à dire avec crescendo et decrescendo; la fin n'apporte ni véritable changement ni solution. De là vient qu'il soit "si convaincant, si spontané si vrai". Une autre caractéristique du film qui découle un peu de celle là est son "non professionnalisme", cette "certaine rudesse", cette "certaine impureté" ces imperfections artistiques que Mekas est beaucoup plus prompt à assumer ici que Cassavetes lui-même qui refera son film

En 1960, Cassavetes accepte d'arranger son film à la demande de ses distributeurs, pour des raisons commerciales. Des scènes sont retournées, des plans ajoutés, d'autres (notamment ceux qui comprenaient certains effets de caméra) supprimés; le montage était également différent. Le prix de revient du film atteint 40 000 dollars. C'est cette seconde version qui fut envoyée dans les festivals et exploitée dans le monde entier.

Source : Dominique Noguez: Une renaissance du cinéma, le cinéma "underground" américain.

 

Shadows
1961
Genre : Drame social
Avec : Lelia Goldoni (Lelia), Ben Carruthers (Ben), Hugh Hurd (Hugh), Anthony Ray (Tony), Rupert Crosse (Rupe). 1h27.