Le redoutable

2017

Genre : Biopic

Avec : Louis Garrel (Jean-Luc Godard), Stacy Martin (Anne Wiazemsky), Bérénice Bejo (Michèle Rosier), Micha Lescot (Jean-Pierre Bamberger). 1h47.

Paris 1967. Jean-Luc Godard, le cinéaste le plus en vue de sa génération, vient de tourner La Chinoise avec la femme qu'il aime, Anne Wiazemsky, petite-fille de François Mauriac, de 20 ans sa cadette. Ils sont heureux, amoureux, séduisants. Au petit déjeuner, alors que Anne se repose encore, Jean-Luc écoute une émission de radio sur le sous-marin nucléaire Le Redoutable, majestueux dans les grands fonds alors que le speaker décrit comment ça va à bord du Redoutable

Jean-Luc envisage une tournée en Chine mais il revient découragé de l'Ambassade. Les diplomates chinois ont détesté le film au point que, s'ils en avaient eu le pouvoir, ils auraient interdit le titre. Si bien que pour promouvoir le film, il ne reste plus qu'Avignon et son festival

Jean-Luc tourne en dérision l'envie de sortie de Anne. Lui il aime faire les choses que personne ne fait tel marcher en arrière, mais finalement il accepte bien vite de sortir se promener. Ils dinent avec leurs amis, Michèle Rosier et Jean-Pierre Bamberger qui s'interrogent pourquoi partir de New York si tôt. Jean-Luc leur fait remarquer que l'on dit New York city et explique qu'il veut qu'Anne reprenne ses études et ait une vraie éducation politique.

En lisant le journal, il fait deviner à Anne le prénom qua donné la famille 'Nous" à sa fille. La réponse est Marion. "Marions-nous, mon amour" lui propose-t-il.

Lors de la présentation à Avignon, les journalistes ne sont intéressés que par une seule chose: le mariage du grand cinéaste avec la petite-fille de François Mauriac. Jean Vilar a bien du mal à recadrer le débat sur le film qu'il appelle souvent La Tonkinoise, ce dont s'amuse Godard. La réception du film, projeté dans la cour d'honneur du palais des papes, est glaciale. Les journaux du lendemain sont plus critiques encore parlant de la révolte d'un petit bourgeois.

Toujours avec Michèle Rosier et Jean-Pierre Bamberger, Jean-Luc pense que la révolution est pour bientôt. La contestation gagne la rue et semble lui donner raison. Il est pourtant un peu à côté de la plaque au slogan "De Gaulle pompe à merde, Pompidou pompe à merde", les manifestants, plus prosaïques réclament la libération de leurs camarades. Une jeune femme lui demande de refaire des films séduisants : A bout de souffle, Le mépris. Il finit par rompre la conversation. La manifestation se termine dans la violence, ils fuient. Jean-Luc glisse et casse ses lunettes.

A la Sorbonne, on lui demande de prendre la parole; il n'est pas très sur de lui, exigeant que la révolution se fasse d'abord à l'intérieur de soi. Lors d'une seconde manifestation, Jean-Luc est pris à partie par Jean-Jacques qui se rit de ses intentions d'aller à Cannes alors que tout se passe à Paris. Il casse de nouveau ses lunettes

Anne veut aller à Cannes. Jean-Luc ne le souhaite pas. Avec ses amis, il veut interrompre le festival. Anne profite de la villa du beau-père de Michèle Rosier, Pierre Lazareff, journaliste ami du général de gaulle et donc détesté par Godard. Celui-ci arrive enfin mais de mauvaise humeur. Il insulte Anne qui veut se baigner, la traitant de petite conne. Une fois qu'il a réussi à arrêter le festival, il veut rentrer à Paris négligeant la grève générale qui a crée une totale pénurie de carburant.

Sur le chemin du retour, l’ami Michel Cournot se plaint de l'interruption du Festival de Cannes qui aurait permis la promotion de son film, les gauloises bleues. Jean-Luc cruel, ne cache pas son dédain pour le film de son ami.

A Paris, il retourne à la Sorbonne avec Anne. Ces propos confus contre les Juifs d'Israël qu'il accuse d'être aujourd'hui semblables aux nazis d'hier (à moins que ce ne soit l'inverse) provoque le scandale.  Il est pris à partie par un étudiant qui lui reproche de ne plus avoir de couilles. C'est sous les huées qu'il repart avec Anne, consterné par le slogan Godard le plus con des Suisses prochinois.

Il s'enferme dans la détestation du vieux cinéma et se fâche en voyage à Rome avec Anne avec Bertolucci. Il laisse Anne jouer à contrecœur dans le film de Marco Ferreri. Il fait une tentative de suicide. Un an après ils se séparent; Godard plie sur sa volonté d'artiste devant la décision collective du groupe

Hazanavicius rend grâce au point de vue de Anne Wiazemsky tout en respectant Godard (scènes entre pastiches lyriques et inventions formelles personnelles) et en faisant de Jean-Luc un personnage peu aimable mais touchant parce que cherchant... et surtout très drôle

Anne Godard

Hazanavicius adapte le livre d’Anne Wiazemsky Un an après (2015) récit qui succède à Une année studieuse (2012) et raconte le mariage avec Godard, leur année 1968 et l’érosion de leur couple.

Anne, actrice débutante, de vingt ans la cadette de Godard semble effacée par rapport au monstre sacré qu'est Godard mais c'est pourtant par son regard que l'on prend conscience du tragique sabordage de celui-ci. Si Jean-Luc Godard est le personnage principal du film, il est vu sous le filtre du regard de Anne.  Et ce regard est aussi celui d'une amoureuse des films du cinéaste.

Lorsque l'amour est présent, lorsque l'amour est fusionnel, Anne se voit elle-même comme étant intégrée à l'univers de son mari, d'où une ressemblance, moins avec la vraie Anne qu'avec les héroïnes de Godard. Stacy Martin au jeu blanc y est parfaite, toute aussi humble devant l'acteur célèbre qu'est Louis Garrel que devait l'être Anne devant Godard. Et l'on retrouve parfois en elle la grâce de Jean Seberg dans A bout de souffle, de Chantal Goya dans Masculin-féminin, de Macha Meryl dans Une femme mariée ou d'Anna Karina dans Vivre sa vie. Si l'appartement du couple retrouve les couleurs et la disposition de La chinoise, la scène d'amour en noir et blanc est un pastiche d'Une femme mariée et Anne pleurant lorsqu'elle assiste à la projection de La passion de Jeanne d'Arc est un hommage à Vivre sa vie. La séquence mondaine est tirée de Pierrot le fou,  le passage, négatif/positif vient d'Alphaville.

Le travelling initial sur le corps de Anne allongée nue sur le lit alors que l'on entend les informations à propos du Redoutable rappelle celui de la scène culte du Mépris film découvrant le corps de Brigitte Bardot. Les séquences dans la baie de Cannes ressemblent à celles à Capri dans ce même film. La célèbre scène de ménage du film, entre chambre et salle de bain, est évoquée aussi la fin par un extrait des Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes sur le caractère infini de celle-ci. Il est lu, en voix off, par Michel Subor, l'acteur principal du Petit Soldat.

Ces séquences sont portées par le lyrisme de la musique (le mouvement final, le crépuscule des quatre derniers leaders de Strauss). Elles sont plus facile à aimer, parce que placées dans un contexte amoureux, que dans le contexte souvent clinique des films de Godard.

Quelques exemples de pastiches, toujours mis en situation romantique par Hazanavicius
 
 
 
 

Jean-Luc Hazanavicius

Le film s’ouvre sur l’échec de La Chinoise (1967), qui marque le début de la période maoïste de Godard, luttant pour rompre avec l'embourgeoisement des dirigeants de l'URSS et des principaux PC occidentaux. Il s'achève sur le tournage de Vent d’Est (1970), qui marque son effacement comme artiste au profit d'une organisation en cogestion du processus artistique.

Hazanavicius choisit de resserrer son propos sur la radicalisation de Godard. Il laisse dans l'ombre l'ample production de Godard à cette époque. Entre temps auront été tournés Caméra-œil, épisode du film collectif Loin du Vietnam ; Week-end (1967); Le gai savoir (1968) ; Un film comme les autres (1968) où Godard va rencontrer quelques-uns uns des acteurs de mai 68, des ouvriers et des étudiants et les filme sur une pelouse à côté de l'usine Renault Flint ; One plus one (1968) avec les Stones ; L'amour, épisode de La contestation tourné avec  Bellochio, Bertolucci, Lizzani et Pasolini et British sounds. Ici il n'est fait allusion qu'à Pravda que Godard va tourner avec Gorin pendant que Anne va tourner La semence de l'homme avec Marco Ferreri.

Si l'angle choisit par Hazanavicius est étroit, il est tenu avec constance et logique puisque c'est ce sabordage grandiose qui l'éloigne d'Anne. Masochiste, jaloux à la recherche d'une solution radicale, Godard sacrifie le Jean-Luc qu'Anne, mais aussi le public, aimait.

Le parallèle avec la situation actuelle de Hazanavicius est transparent. Il se refuse de faire un troisième avatar de OSS-117 et cherche une autre voie après The artist et l'échec de The search. Il aborde le sujet de la radicalisé politique au moment où notre époque en a peut-être besoin.

Hazanavicius insiste ainsi avec un beau comique de répétition sur sa propre recherche personnelle alors qu'on lui demande de revenir sans cesse aux OSS-117. Comme Godard lorsqu'il est  reconnu par des inconnus qui, sans relâche, lui assurent de leur admiration pour son œuvre... et de leur souhait de le voir revenir à un cinéma plus conforme à leurs attentes. La réaction de Godard se fait de plus en plus crispée : au début il stoppe gentiment la conversation (le jeune couple), se montre cassant (le vieil homme) et carrément insultant avec l'auteur de la thèse sur lui (On sait Godard d'autant plus méchant avec les critiques qui lui ont été proches).

Godard, solitaire, magnifique et misanthrope n'a jamais été proche du peuple. Hazanvicius fait lui le pari de l'accord possible avec le peuple. En témoigne le plus long plan du film, l'unique plan qui filme le retour du festival de Cannes 68 annulé, où six personnages se disputent dans une voiture jusqu'au coup de grâce où  Emile, l'homme à tout faire, rappelle que lui, il aime bien quand les films sont drôles, parce que la vie ne l’est pas.

C'est presque par modestie pour être fidèle à lui-même qu'Hazanavicius enchaine avec maestria les gags. Les jeux de mots (New York si tôt, New York city ; Mlle Marion Nous ;  le père de Josette), le dezingage des acteurs, capables de s'insulter eux-mêmes si le metteur en scène le leur demande. Aux voix off d'Anne, Jean-Luc et Michel Subor, il rajoute la sienne. Il use des caméos avec Jean-Pierre Mocky  jouant un vieux réactionnaire et Romain Goupil un CRS débonnaire. La séquence sous-titrée qui exprime les pensée des personnages alors que ne s'échangent que de banales paroles, le dialogue nu entre Garrel et Stacy lorsque leurs personnages dialoguent sur l'intérêt ou non de telles séquences dans le film, l'introduction du documentaire en noir et blanc sur Pierre Lazareff. Comique de répétition encore lorsque Godard casse ses lunettes à chaque manifestation.

Hazanavicius voudrait sans doute que l'on n'oublie pas le spectateur populaire dans la recherche contemporaine d'une radicalité de l'auteur. Il s'approprie un regard (celui d'Anne) et une œuvre (celle de Godard), leur rend un hommage personnel sans rien renier de sa personnalité, à la fois sensible et iconoclaste. C'est à une radicalité généreuse de l'artiste qu'en appelle Hazanavicius. Une radicalité qui n'oublie ni l'amour ni le rire. Son public ne semble pas avoir suivi et c'est dommage.

Jean-Luc Lacuve, le 28 septembre 2017.