Roubaix, une lumière

2019

Genre : Film noir

Cannes 2019 Avec : Roschdy Zem (Yacoub Daoud), Léa Seydoux (Claude), Sara Forestier (Marie Carpentier), Antoine Reinartz (Louis Cotorelle), Sébastien Delbaere (Descamps), Philippe Duquesne (Dos Santos), Mamadou Coulibaly (Le boulanger), Betty Catroux (De Kayser), Abdellatif Sedegui (M. Hami), Sylvie Moreaux (Mme Duhamel), Diya Chalaoui (Fatia Belkacem), Anthony Salamone (Kovalki), Ilyes Bensalem (Farid), Bouzid Bouhdida (L'oncle Alaouane), Maïssa Taleb (Soufia Duhamel-Hami). 1h59.

Cartons d'introduction : "Ici, tous les crimes, dérisoires ou tragiques, sont vrais. Victimes et coupables ont existé. L'action se déroule de nos jours"

Roubaix, la nuit de Noël. Le commissaire Yacoub Daoud sillonne la ville qui l’a vu grandir. Une voiture est en flamme et Daoud demande l'intervention de brigades spécialisées. Dans un autre lieu de la ville, la police intervient dans une maison où une violente altercation a été signalée. Des jeunes gens, frères et cousins, saouls, s'insultent et se cognent les uns sur les autres. Les policiers ont du mal à les séparer avant de leur passer les menottes.

Un homme arrive titubant devant le commissariat, c'est Dos Santos qui vient porter plainte car quatre arabes l'auraient menacé avec un chalumeau, lui brulant la gorge et enflammant sa voiture. L'inspecteur Descamps et le commissaire Daoud prennent sa déposition en notant soigneusement les détails.

L'inspecteur, Louis Cotorelle, fraîchement diplômé fait équipe avec la l'inspectrice De Kayser pour intervenir dans un quartier chaud de la ville où un boulanger vient d'être victime d'une attaque à main armée. Son apprenti a été braqué avec un automatique et lui-même avec un fusil à pompe. Il est amer de ce cinquième cambriolage dans l'année alors qu'il n'a qu'une pauvre recette, une vingtaine d'euros, et du pain à faire.

Au petit matin, Daoud met Dos Santos devant ses contradictions : son arnaque à l'assurance est trop évidente. Il lui suggère de ne pas continuer à faire une fausse dénonciation calomnieuse qui pourrait lui couter 10 ans de prison et de se contenter d'une amende pour avoir lui-même enflammé sa voiture.

Le commissaire convoque ses inspecteurs pour répartir les affaires en cours. Il demande à Louis de ne plus faire de maraude la nuit sauf astreinte, car il doit se concentrer en priorité sur les enquêtes à mener. Ce matin il devra se rendre sur le lieu d'un incendie criminel.

Louis inspecte la maison brulée et interroge deux voisines, Claude et Marie. Elles craignent des représailles et refusent de parler mais Louis les convainc de venir au commissariat où, sur des photographies, elles dénoncent comme auteurs de l'incendie, Kovalki et Marco. Le premier est trouvé chez son frère et le second chez sa mère. Ils nient et il est bientôt établi qu'ils ont un solide alibi. Le second dénonce un certain Farid, bien connu de la police. Daoud et Louis le recherche en voiture près d'un pont où il deale du shit. Ils l'attrapent après une course poursuite. Mais, là encore, Farid dispose d'un alibi.

Pendant ce temps, Yacoub Daoud reçoit M. Hami et Mme Duhamel, un couple de sexagénaires qui s'inquiète de la disparition de leur fille de 17 ans, Soufia, qui a fugué depuis quinze jours.

Le soir, Louis retrouve par hasard Daoud dans le bar select d'un hôtel près du commissariat. Daoud s'y révèle passionné des chevaux pariant pour le plaisir. Louis se dit adepte des statistiques et pourvoir lui faire gagner de l'argent sur ses paris. Daoud décline son offre. Il souhaite un jour posséder un cheval pour le faire courir. Du haut du toit de l'hôtel, Daoud montre à Louis les quartiers où il a grandi. Louis rentre chez lui prie pour garder la foi. Plus jeune, il fut tenté par la prêtrise.

Louis convoque Claude et Marie pour une identification des suspects. Mais Claude se dit terrorisée par les conséquences d'une nouvelle dénonciation pour son enfant et refuse d'en dire plus. Louis se plaint à De Keyser de n'arriver à rien. Celle-ci le ramène sur terre : ils ne sont pas supposés résoudre des énigmes ni faire justice, mais maintenir l'ordre

Daoud est parti voir Fatia Belkacem, l'amie de Soufia qui ne sait pas où est celle-ci se cache. Elle n'est probablement pas partie se prostituer à Lille comme trop de jeunes femmes fragiles sont amenées à le faire. Plus probablement est-elle chez son oncle Alaouane, en Belgique. Or Daoud connait bien Alaouane, un héros de son enfance, mais celui-ci se dit impuissant à ramener sa nièce chez ses parents. Si elle a passé quelques jours chez lui, il ignore où Eric, son compagnon, l'a emmenée. Daoud n'a pas plus de chance en revenant voir son neveu en prison qui le déteste.

On prévient Daoud qu'un viol sur une jeune fille de 13 ans vient d'avoir lieu à la gare de Roubaix. Il confie l'interrogatoire à l'un de ses inspecteurs mais la reconstitution ne laisse que peu d'espoir de retrouver le criminel qui a déjà commis quatre viols au préalable en se défie des cameras de surveillance.

Daoud se rend en Belgique, appelé par Alaouane qui a vu revenir Soufia. Il rappelle à la jeune fille la grandeur passée de son oncle et celle-ci, après un moment d'énervement, se réconcilie avec lui et se laisse prendre en photo par Daoud.

La brigade est appelée par Marie et Claude dans la nuit pour une agression. On découvre le cadavre de Lucette, 83 ans, dans l'une des maisons adjacentes. Daoud devine immédiatement que l'incendie allumé quelques jours plus tôt avait pour but de faire diversion, laissant croire un quartier perpétuellement sous tension. Il devine aussi que les jeunes filles sont certainement coupables des deux crimes. Il demande leur arrestation immédiate. Daoud, tout aussi rapidement, perce à jour Claude : autrefois très jolie, elle fut, enfant, admirée de ses parent puis, adolescente, par tous les garçons du collège et du lycée. Reine de beauté déchue, elle se laisse aller aujourd'hui à la drogue, la saleté et l'alcool et n'a trouvée qu'en Marie un être qui l'admire et l'aime encore éperdument. Du coup, Claude avoue que c'est Marie que est allée chez Lucette pour voler quelques menues affaires de ménage, lui avouant le meurtre au retour.

La sachant pas prête d'aller plus loin, Daoud la laisse être interrogée par Louis. Il se charge en revanche de l'interrogatoire de Marie, bien plus vulnérable. Avec la révélation de Claude, il lui fait admettre être entrée dans la maison pour voler Lucette et être monté à l'étage où Claude, dit-elle, l'a étouffé. Revenant vers Claude, Daoud lui fait admettre sa participation au vol mais Claude charge Marie, seule responsable de l'assassinat. Confrontées à leur déclarations mutuelles, Marie admet avoir étouffé Lucette après lui avoir fait boire un somnifère. Claude l'a néanmoins aidée. Une reconstitution sur un mannequin confirme cette version des faits.

Daoud va voir les parents de Sofia et leur montre la photo de leur fille bientôt majeure et qui s'est simplement émancipée de leur amour trop étouffant. Les parents le remercient.

Lors de la reconstitution, Marie et Claude, soulagées par leurs aveux, se montrent très coopératives, admettant le rôle de chacune. Il se confirme bien que c'est Marie qui a posé les oreillers et étouffé Lucette. Mais Daoud ne croit pas à ce surgissement soudain de la violence. Marie déclare alors que tout s'est fait en douceur car le crime était prémédité depuis l'après midi. Claude tente en vain de faire revenir Marie sur cette déclaration accablante. Marie s'obstine dans la préméditation croyant sans doute que tout dire va les laver du crime et les ramener à leur situation amoureuse d'antan. Claude lui jette un dernier regard dans le car de police lui vouant une haine sans recours pour les avoir rendu coupable d'un crime prémédité.

On informe le commissaire que le violeur a été arrêté à Lille. C'est au champ de course que Daoud se rend alors pour admirer courir le cheval qu'il va peut-être acheter. Louis le rejoint dans la soirée, content d'avoir parié sur la course qui débute.

Roubaix,  une lumière, le titre résonne comme une ville en enfer qui aurait besoin d'un rédempteur. C'est à dire un homme qui sache avoir une pitié totale pour des êtres amenés à commettre des actes criminels. Ceux-ci ne témoigneraient que de la présence du mal qui surgit parfois au cœur de l'humain.

Roubaix, une nuit métaphysique

Arnaud Desplechin avait déjà filmé la ville où il a grandi dans L’aimée (2007), Un conte de Noël (2008), Trois souvenirs de ma jeunesse (2015) et Les fantômes d’Ismaël (2017). Il adapte ici le documentaire  Roubaix, commissariat central, affaires courantes de Mosco Boucault, diffusé en 2008 sur France 3. L'action est néanmoins transposée en 2019 comme l'indiquent les cartons du début.

Nouvellement muté, Louis Cotorelle décrit Roubaix  comme la plus pauvre des villes de plus de 100.000 habitants. Autrefois capitale de l’industrie textile devenue désormais l’une des villes les plus pauvres de France avec 75% de son territoire classé en zone sensible et 43% de la population vivant sous le seuil de la pauvreté.

C'est bien l'enfer qui sert de métaphore à la ville : le générique sur un fondu des illuminations de Noel, sa nuit couleur flammes avec les voitures en feu, le pas de porte éclairée de la lumière orange d'un lampadaire, la ville éclairée dans cette même tonalité orange vue depuis le haut de hôtel de ville.

Le commissaire rédempteur

Cette ville en enfer mérite son rédempteur, celui qui fera que la vie continue malgré tout. Daoud, d'origine maghrébine, est le seul à ne pas être retourné dans le bled car il tient à la mémoire des lieux de son enfance, le collège, le parc où il jouait enfant. Il s'est incarné ici. Rien à voir avec la photographie presque abstraite du bled qu'il garde dans son salon. Il approuve Claude d'avoir placé son enfant en foyer car il a confiance dans les institutions de la république ; celle là comme le commissariat et la Caf, décriées parfois, mais qui sont les derniers refuges lorsque l'on a plus rien.

Daoud, patron charismatique, que tous appellent respectueusement commissaire ou monsieur, cultive un jardin secret qui le maintient debout. Il voudrait posséder un cheval et le voir courir sur un champ de courses. Il ne  se laisse ainsi jamais envahir par le doute ou la colère qui grondent partout autour de lui, dans la rue, chez ceux qui se disputent et s'insultent ou, comme un bruit de fond, dans la prison.

Daoud étant mutique, c'est donc à Louis Cotorelle, le nouveau venu, d'assumer la voix off, celle de l'empathie, alors que le commissaire reste mystérieux. De Kayser le rappelle, ils ne sont pas supposés résoudre des énigmes ni faire justice, mais maintenir l'ordre. L'ordre, c'est que la vérité advienne et qu'un nouveau jour puisse se lever sur Roubaix. Un nouveau départ comme celui des chevaux qui s'élancent, plan qui termine le film.

Les faux-semblants s'effacent alors. Marie comprendra que Claude ne l'aime pas. Celle-ci ayant retrouvé seulement en elle l'admiration éperdue qu'elle rencontrait plus jeune grâce à sa seule beauté. En ce sens, le choix de Léa Seydoux se révèle très approprié.

Le crime est un acte absurde mais  humainement compréhensible dont il est nécessaire de se purger. Desplechin revendique ainsi sa filiation avec Crime et châtiment : alors que Claude et Marie ont l'âge de Raskolnikov, Daoud serait le nouveau commissaire Porphiri Pétrovitch. Daoud sait démêler le vrai du faux, identifier ceux qu’il croise et partager leur humanité. Le crime témoignage seulement de l’existence du Mal. Sa reconstitution permet de s'en expurger par les mots d'abord et surtout par les gestes. Un mouvement trop brusque ne peut intervenir dans un crime tout en douceur ; il implique la lente et méticuleuse action préméditée.

Pourtant inscrit dans un contexte social bien défini, Roubaix une lumière ne décrit ainsi pas le crime comme une sorte de revanche sociale inéluctable tel Claude Chabrol dans La cérémonie (1995), pas plus qu'il ne fait de son héros charismatique un flic justicier à la Melville. Il se rapproche bien davantage des films noirs métaphysiques tel La griffe du passé ou du cinéma de Bresson.

Jean-Luc Lacuve, le 24 août 2019