Arnaud Desplechin

né en 1960
12 films
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histoire du cinéma : Nouvelle vague

1 - Mise en scène

Desplechin se reconnaît lui-même comme un héritier de la nouvelle vague. On retrouve dans ses films un équilibre entre le documentaire et la dramaturgie ou la fantaisie, âptre ou légère a également une large place. Une attention aux gestes du quotidien comme une passion pour un imaginaire emplis de citations cinématographiques et culturelles. Comme Truffaut ou Hitchcock, Desplechin propose sous une trame narrative heurtée qui absorbe l'attention consciente du spectateur une seconde lecture cachée, psychanalytique où revient tout un passé qu'il faut réarranger pour transformer ce qui pourrait n'être qu'un règlement de compte en une œuvre d'art.

Au cours du déroulement de ses films, l'esprit du spectateur est sollicité par deux modes de perception différents et complémentaires. Tandis que notre attention est mobilisée par le réseau complexe d'un récit qui, à force d'ellipses, de rebondissements et d'énigmes narratives, retient toute notre énergie, une lecture inconsciente est suscitée par une série de rimes, répétitions, retours, parallélismes qui provoquent le plaisir et l'émotion.

Desplechin travaille moins les rapports de couple que ceux de la relation filiale, fraternelle ou confraternelle (entre gens du même monde qui se heurtent pour se connaître). Il met en scène un autre qui appartient à la même communauté et donc avec qui l'échange est possible pour interroger sa perception du réel, sa remise en cause et dégager un avenir. La famille devient ainsi un lieu privilégié d'observation et ce dans ses différentes strates généalogiques où même les morts ont leur mot à dire. On sera ainsi toujours attentif dans ses films à tout ce qui revient : les morts, les haines (les pères trahis, les mères sans amours, les femmes mal choisies), l'espoir devant un monde qui pourrait être autre si les juifs y avaient une plus grande part, les films anciens, les films de Desplechin lui-même. Ces retours bousculent la trame narrative tout autant que les sentiments jusqu'alors solidement établis.

Desplechin est ainsi loin d'être un cinéaste subtil, plutôt un artiste incroyablement violent qui charrie la philosophie de Nietzsche, la mythologie et la littérature mais aussi l'histoire du cinéma et sa narration classique.

Comme l'indique Sébastien David "En chaque film jaillissent des évènements inattendus et pourtant déterminants, comme si des forces invisibles venaient troubler le monde, logeaient en son épaisseur et animaient les personnages et leurs relations. C'est toujours d'abord la prééminence du symbole qui vient irradier le récit et renier l'ordre habituel des choses dans le cinéma d'Arnaud Desplechin. Ainsi, dans Un conte de Noël, seul face au public recueilli, Abel (Jean-Paul Roussillon) déclare : "Mon fils est mort.. Je n'éprouve pas de chagrin. La souffrance est une toile peinte (...) En mourant mon fils devient mon fondateur. Cette perte est ma fondation". Plus tard, informée de sa maladie, Junon (Catherine Deneuve) compagne d'Abel, se rend à l'hôpital pour apprendre que seule une greffe de moelle osseuse pourra la sauver, les chances de trouver un donneur sont infimes d'autant que Junon n'a ni plus ni aïeul ni frère, alors seuls donneurs que la médecine parait admettre. Devant la possibilité, émise par son mari, que ce soit les enfants ou petits-enfants qui soient les donneurs, le médecin demeure interdit, rejetant cette possibilité : la réciproque apparait comme la violation d'un tabou. Interloquée, Junon affirme au contraire que rien en s'oppose à ce que ses enfants lui "donnent la vie". Apogée de l'ambivalence quant à une réappropriation symbolique, les personnages violent la nécessité de l'ordre naturel, le rendent réversible. Transgression suprême, contre toute causalité ordinaire et visible, dans Un conte de Noël, les enfants, et parfois leur mort, octroient ou rendent la vie à leurs ascendants.

A cette dimension symbolique vient s'ajouter une reconfiguration de l'image. En effet, si tout plan de cinéma fait signe vers ce qui le compléterait, si le cadre est d'abord un cache, les films d'Arnaud Desplechin impliquent bien davantage en créant des formes d'entre-expressions entre les présents et les absents, les mots et les choses, les morts et les vivants, en mettant en scène des ondes de chocs traversant sourdement les plans et vibrant de personnages en personnages.

Ainsi, au début de La vie des morts, alors que dans le jardin deux personnages révèlent que Patrick est entre la vie et la mort, un plan montre Pascale dénudée (Marianne Dénicourt), dans la salle de bain, prise de soubresauts et de nausées. Le cadre laisse apparaître son corps à moitié immergé et tout se passe comme si la violence de la révélation, faite ailleurs et à un autre personnage, trouvait un écho dans ce plan et dans l'organisme de la jeune femme. Plus tard, ce sont ainsi les menstruations de Pascale qui apparaissent au moment précis où son cousin rend son dernier souffle, manifestations dont ne saurait dire si elles sont le signal de l'agonie, le soulagement d'un poids enfin délesté, ou l'expression de la béance d'une blessure que Pascale aurait souhaitée et qui achèverait ainsi de tuer le membre de la famille, jusque-là seulement presque mort.

De la même manière, dans Rois et reine, la terrible lettre de Louis (Maurice Garrel) lue par ses soins d'outre-tombe, laisse sur le ventre de sa fille Nora une meurtrissure sensible comme provoquée par l'horreur des paroles, affliction visible plusieurs plans plus tard, expression d'une intériorité affectée, voire infestée, qui inscrit à la surface de la peau nue une véritable plaie du sens.

L'image dans les films d'Arnaud Desplechin n'est alors pas seulement un champ de formes, mais sillonnée de forces invisibles et efficientes. A sa manière, l'auteur réactualise ainsi le montage des attractions cher à Eisenstein qui ne "limite plus les possibilités expressives au déroulement logique de l'action mais concourt à établir un effet thématique final" (Le montage des attractions, S. M. Eisenstein, Le film sa forme/ son sens, Christian Bourgois, Paris 1976). Tressaillement de l'ordre des choses, de la cohérence narrative, ce montage qui pointe une forme d'entre-expression et de communication entre les êtres et les absents, entre les événements et les personnages, s'impose comme une sollicitation au spectateur, démultipliant la violence symbolique ressentie.

Sébastien David conclut sur la nécessaire participation du spectateur. Les films d'Arnaud Desplechin ne peuvent être des expériences si viscérales, si intenses, si personnelles que si les spectateurs acceptent ce surgissement d'une doublure du visible par l'invisible, le jaillissement d'une logique qui transcende la représentation, dévoilant que tous les personnages et tous ces corps ne trouvent leur incandescence qu'à être les ombres d'idées ou d'affects qui les font agir. L'attention du spectateur devient l'écran qui les reflète et les fait être, confère de la chair à ces êtres de lumière et, en retour, leur rayonnement pénètre son intimité.

 

2- Biographie

Un moyen métrage, La Vie des morts, lui valut tout de suite, en 1991, l'éloge passionné de la critique et une image de jeune prodige. En fait, Arnaud Desplechin avait déjà intégré l'Idhec (devenu la Femis) dix ans auparavant et affichait une grande maîtrise du cinéma et de sa théorie. De ce premier film, où quatre familles réunies attendent la mort d'un jeune suicidé, il affirmait qu'il s'agissait d'un western. Un peu comme l'année d'après, il qualifia de film d'espionnage La Sentinelle, récit initiatique, estudiantin et méandreux autour d'une tête de mort façon Jivaro, entre un laboratoire de médecine légale et les coulisses de l'ENA.

" J'ai déjà fait un film pour dire du mal de ma famille (la Vie des morts), j'ai déjà fait un film pour dire du mal de mon pays (La Sentinelle), maintenant, j'aimerais bien faire un film pour dire du mal de mes fiancées", déclarait Desplechin aux Inrockuptibles en 1996 à propos de la genèse Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle). Avec son seul vrai succès public à ce jour, Desplechin devient le symbole du "jeune cinéma français", leader supposé d'un bande de cinéastes amis (Noémie Lvovsky, Pascale Ferran, Eric Rochant...) et d'une troupe d'acteurs (Emmanuelle Devos, Marianne Denicourt, Jeanne Balibar, Mathieu Amalric, Emmanuel Salinger...). Impressionnant, le film fait un sort au genre florissant de l'époque, ce "cinéma de chambre de bonne" peuplé de trentenaires parisiens et lettrés, accumulant ruptures sentimentales et crises existentielles.

Comme son maître François Truffaut avait tourné outre-Manche Fahrenheit 451, Arnaud Desplechin a lui aussi "fait [son] film anglais", Esther Kahn, adapté d'une nouvelle de Symons, subtile réflexion costumée sur le théâtre et le statut d'actrice, mais mal aimé à Cannes en 2000, et peu vu en salles. Le théâtre est de nouveau au coeur de son adaptation d'Edward Bond, Léo en jouant "Dans la compagnie des hommes", film quasi-expérimental qui intègre au récit les répétitions des comédiens tournées en vidéo. La même année, il retrouve deux de ses acteurs-fétiches Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric pour le virtuose Rois et reine, oeuvre tragi-comique présentée à Venise et lauréate du Prix Louis-Delluc.

Thème de prédilection du cinéaste, la famille, ses secrets et ses névroses, est au coeur de son tout premier documentaire (L'Aimée, 2007), et de son film suivant Un conte de Noël, film-fleuve à la distribution étincelante, présenté en 2008 au Festival de Cannes.

Après la réalisation de Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) , présenté en compétition officielle au festival de Cannes en 2013, Arnaud Desplechin se voit confier par Muriel Mayette, l'administratrice de la Comédie-Française, et la chaîne franco-allemande Arte l'adaptation télévisuelle de la pièce La forêt, écrite en 1871 par le dramaturge russe Alexandre Ostrovski dans le cadre d'une collection destinée à revisiter le répertoire classique de l'institution et diffusée sur Arte le 10 juiillet 2014.

Dans Trois souvenirs de ma jeunesse (2015), le personnage de Paul Dedalus revient sur ses premieres amours, jamais reniées et vues rétrospectivement au travers du lyrisme et de l'exaltation de la jeunesse. Pour donner corps à cette façon de voir le monde, faite de choix et de défis incessants, Desplechin, fait intervenir différentes strates de son existence, cinq si l'on inclut le prologue et l'épilogue qui entourent les chapitres Enfance, Russie et Esther. Celles-ci sont constitutives d'une personnalité qui perfectionne son identité.

Dans Les fantômes d’Ismaë (2017), présenté en ouverture du Festival de Cannes, Mathieu Amalric reprend pour la cinquième fois, le personnage de Dedalus-Vuillard, sorte d'alter ego, chaque fois ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, d'Arnaud Desplechin. Il semble bien toutefois ici qu'un cap a été franchi. Ismaël a dorénavant près de cinquante ans et se débouille comme il le peut avec ses cauchemars et sa nouvelle vie. Non seulement sa femme revient mais il doit aussi faire avec les souvenirs d'un frère qui ne fut pas aussi formidable que dans la fiction qu'il lui consacre et faire face aussi aux difficultés de son métier et à une situation géopolitique bien plus embrouillée qu'il y a vingt ans.

3 - Bibliographie :

Arnaud Desplechin : L'intimité romanesque. Eclipses n°52, Volume coordonné par Youri Deschamps. 131 pages. 12 euros. Juin 2013. Voir tout particulièrement l'article de Sébastien David.

4 - Filmographie :

1991 La vie des morts
Avec : Thibault de Montalembert (Christian MacGillis), Roch Leibovici (Yvan), Marianne Denicourt (Pascale). 0h54.

A la suite de la tentative de suicide de Patrick, un des cousins de Christan, la famille se réunit en province. Tandis que Patrick lutte contre le coma, la famille et les invités s'installent. Les langues se délient, la complicité s'établit, mais la tristesse demeure...

   
1992 La sentinelle
Avec : Emmanuel Salinger (Mathias Barillet), Emmannuelle Devos (Claude), Thibault de Montalembert (Jean-Jacques). 2h19.

Mathias, fils de diplomates français en poste outre-Rhin, revient en France pour suivre des études de médecine légale. Dans le train où il retrouve Jean-Jacques, un ami, il est agressé sans raisons apparentes par Bleicher, de la Police des Frontières. Il découvre ensuite dans sa valise une tête humaine momifiée...

   
1997 Comment je me suis disputé - ma vie sexuelle
Avec : Mathieu Amalric (Paul Dédalus), Emannuelle Devos (Esther), Marianne Denicourt (Sylvia) Jeanne Balibar (Valérie). 2h58.

Paul Dédalus, presque trente ans, végète comme assistant de philosophie à la faculté de Nanterre. Il n'arrive ni à terminer sa thèse, ni à quitter Esther, qui partage sa vie depuis dix ans mais qu'il n'aime plus...

   
2000 Esther Kahn
Avec : Summer Phoenix (Esther Kahn), Ian Holm (Nathan Quellen), Fabrice Desplechin (Philippe Haygard). 2h30.

L'East End à Londres, à la fin du xixe siècle. Esther vit avec ses frères et sœurs dans une modeste famille de couturiers juifs. Elle est timide, se tait quand tous bavardent le soir, après le repas. Lorsqu'elle assiste à une représentation théâtrale, c'est le choc.

   
2003 En jouant dans la compagnie des hommes
Avec : Sami Bouajila (Léonard), Jean-Paul Roussillon (Henri Jurrieu), László Szabó (Claude Doniol), Anna Mouglalis (Ophélie). 1h58.

C'est l'histoire d'un cinéaste qui souhaite adapter la pièce d'Edward Bond, "Dans la compagnie des hommes ". Il convoque les acteurs pour des essais et des répétitions qu'il filme en vidéo.

   
2004 Rois et reine
Avec : Emmanuelle Devos (Nora Cotterelle), Mathieu Amalric (Ismaël Vuillard), Maurice Garrel (Louis Jennsens). 2h30.

Deux histoires disjointes : d'une part le couronnement de Nora Cotterelle, qui s'apprête à se marier, et d'autre part la déchéance d'Ismaël Vuillard, interné par erreur dans un asile psychiatrique et sur le point d'en sortir en piètre état. Ces deux intrigues se rejoignent quand Nora propose à Ismaël l'adoption de son fils Elias

   
2007 L'aimée

1h05.

Arnaud Desplechin filme son père alors que celui-ci vient de vendre la grande maison familiale. Le déménagement est l'occasion d'ouvrir des tiroirs, de regarder de vieilles photos et de lire des correspondances. C'est l'occasion pour ce père de parler de sa propre mère, Thérèse, morte quand il avait 18 mois. De cette mère dont il ne garde aucun souvenir et qu'il a pourtant l'air de connaître si bien.

   
2008 Un conte de Noël
Avec : Catherine Deneuve (Junon, la femme d’Abel), Jean-Paul Roussillon (Abel), Anne Consigny (Elizabeth, l’aînée), Mathieu Amalric (Henri, le cadet), Melvil Poupaud (Ivan, le benjamin). 2h23.

Junon apprend qu’elle est atteinte d’une leucémie qu’aucune chimiothérapie ne pourrait guérir. Il lui faut maintenant trouver un donneur de moelle potentiel parmi les membres de sa famille. Enfants et petits-enfants se mettent chacun à effectuer les tests.

   
2013 Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines)
Avec : Benicio Del Toro (Jimmy Picard), Mathieu Amalric (Georges Devereux). 1h54.

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Jimmy Picard, un Indien Blackfoot ayant combattu en France, est admis à l’hôpital militaire de Topeka, au Kansas, un établissement spécialisé dans les maladies du cerveau. Jimmy Picard souffre de nombreux troubles : vertiges, cécité temporaire, perte d’audition... En l’absence de causes physiologiques, le diagnostic qui s’impose est la schizophrénie. La direction de l’hôpital décide toutefois de prendre l’avis d’un ethnologue et psychanalyste français, spécialiste des cultures amérindiennes, Georges Devereux.

   
2014 La forêt
  Téléfilm. Avec : Avec : Michel Vuillermoz (Guennadi), Denis Podalydès (Arkadi), Martine Chevallier (Raissa). 1h30.

Axioucha aime en secret Piotr, fils d'un riche moujik. Elle vit chez sa tante Raissa, qui entend lui faire épouser Alexei, un jeune aristocrate désargenté. Mais la vieille tante succombe peu à peu au charme d'Alexei. Pour constituer la dot de sa nièce, Raissa doit vendre une partie de sa forêt au père de Piotr. De plus, elle s'angoisse à l'idée de voir ressurgir son neveu Guennadi, qu'elle a laissé grandir loin d'elle dans le dénuement. Or, ce dernier, un comédien courant le cachet, se referait bien une santé chez sa tante…

   
2015 Trois souvenirs de ma jeunesse
Avec : Quentin Dolmaire (Paul, jeune), Lou Roy Lecollinet (Esther), Mathieu Amalric (Paul, adulte) Dinara Droukarova (Irina). 2h00.

Paul Dédalus va quitter le Tadjikistan. Il se souvient… De son enfance à Roubaix… Des crises de folie de sa mère… Du lien qui l’unissait à son frère Ivan, enfant pieux et violent…Il se souvient… De ses seize ans… De son père, veuf inconsolable… De ce voyage en URSS où une mission clandestine l’avait conduit à offrir sa propre identité à un jeune homme russe… Il se souvient de ses dix-neuf ans, de sa sœur Delphine, de son cousin Bob, des soirées d’alors avec Pénélope, Mehdi et Kovalki, l’ami qui devait le trahir… De ses études à Paris, de sa rencontre avec le docteur Behanzin, de sa vocation naissante pour l’anthropologie… Et surtout, Paul se souvient d’Esther. Elle fut le cœur de sa vie. Doucement, « un cœur fanatique ».

   
2017 Les fantômes d’Ismaël
Avec : Marion Cotillard (Carlotta), Charlotte Gainsbourg (Sylvia), Mathieu Amalric (Ismael Vuillard), Louis Garrel (Ivan Dedalus). 2h15.

À la veille du tournage de son nouveau film, la vie d’un cinéaste est chamboulée par la réapparition d’un amour disparu…