Apocalypse now

redux
1979

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Avec : Marlon Brando (Colonel Walter E. Kurtz), Martin Sheen (Capitaine Benjamin L. Willard), Robert Duvall (Lieutenant Colonel Bill Kilgore), Frederic Forrest (Jay 'Chef' Hicks), Sam Bottoms (Lance B. Johnson), Laurence Fishburne (Tyrone 'Clean' Miller), Albert Hall (Sergent major Phillips), Christian Marquand (Hubert de Marais), Aurore Clément (Roxanne Sarrault), Harrison Ford (Colonel Lucas), Dennis Hopper (Le photo journaliste), G.D. Spradlin (Général Corman). 3h14.

Saïgon, 1969. Le capitaine Benjamin L. Willard, mal rasé et imbibé d'alcool, s'ennuie et est submergé de fantasmes. Mais l'état-major ne l'a pas oublié. Réveillé et emmené rudement, il apprend du général Corman et du colonel Lucas de la C.I.A., qu'il doit partir tout de suite pour le Cambodge, neutre. Sa mission est de supprimer le colonel Kurtz qui, retranché dans un temple, avec des milliers d'hommes sous ses ordres, en demi-dieu, fait la guerre pour son propre compte.

Willard embarque donc sur un petit patrouilleur, L'US PBR commandé par le sergent major Phillips avec "Chef", "Lance", et "Clean" pour compléter l'équipage. Ils remontent le Nung, un fleuve vietnamien jusqu'à la boucle côtière. Là, ils sollicitent l'aide du lieutenant-colonel Bill Kilgore, du 1er commandant de cavalerie, pour remonter le bateau plus loin sur le Nùng. Kilgore refuse avant de se lier d'amitié avec Lance lorsqu'il découvre son expérience de surf. Il accepte alors de les accompagner après un raid en hélicoptères avec napalm sur un village au son de la chevauchée des Walkyries

Willard prend le commandement du PBR lorsque Phillips tente de donner la priorité à d'autres objectifs par rapport à la recherche de Kurtz. Willard révèle en partie sa sa mission à Phillips pour atténuer ses inquiétudes au sujet de la priorité de sa mission. Au fur et à mesure que la nuit tombe, le PBR atteint l'avant-poste American de Do Lung Bridge sur la rivière Nùng. Willard et Lance tentent vainement de trouver des informations sur leur route en amont. Willard rencontre l'animateur de la soirée et négocie avec lui deux bidons de gasoil contre une heure et demie en compagnie des playmates. "Chef" passe son temps avec Miss Mai dans l'hélico de la troupe et Lance avec la playmate de l'année dans un entrepôt . Clean, quant à lui, attend son tour sous la pluie. Le matin qui suit la soirée avec les playmates, Clean raconte à Philips l'histoire d'un sergent américain qui a tué un soldat vietnamien pour une stupide histoire de magazine Playboy confisqué. Willard ordonne à Phillips de repartir lorsqu'un ennemi invisible lance une attaque sur Do Lung Bridge.

Le lendemain, Willard apprend qu'un autre agent a été envoyé avant lui, le capitaine Colby, avec une mission identique à la sienne, et a rejoint Kurtz. Pendant que l'équipage se repose, Lance déclenche un fumigène et attire ainsi l'attention d'un ennemi camouflé. M. Clean est tué.

Willard et ses hommes sont chaleureusement accueillis par Hubert De Marais, propriétaire d'une plantation française ; Clean, tout juste abattu, obtient des funérailles militaires ; Le dîner familial tourne au débat politique. Ayant chacun un point de vue différent, les membres de la famille française se disputent entre eux avant de quitter tour à tour la table ; Willard passe la nuit avec Roxanne Sarraut.

Plus haut sur le Nung, Phillips est tué par une lance lancée par les indigènes et tente de tuer Willard en l'empalant. Willard l'étouffe et Lance envoie le corps de Phillips dans la rivière. Willard révèle sa mission à Chef. Malgré sa colère envers cette mission, Chef rejette l'offre de Willard de continuer seul et insiste pour qu'ils terminent la mission ensemble.

Le PBR arrive à l'avant-poste de Kurtz et l'équipage survivant retrouve le photojournaliste freelance américain, qui respecte le génie de Kurtz. Pendant qu'ils se promènent, ils rencontrent un Colby hébété avec d'autres militaires américains maintenant dans l'armée renégate de Kurtz. En retournant au PBR, Willard prend Lance avec lui, laissant Chef derrière avec l'ordre de lancer une attaque aérienne sur le camp de Kurtz s'ils ne rentrent pas. Chef est plus tard tué par Kurtz.

Dans le camp, Willard est fait prisonnier et amené devant Kurtz dans un temple sombre. Torturé et emprisonné pendant plusieurs jours, Willard est libéré en donnant sa parole de ne pas s'enfuir. Kurtz lui expose ses théories sur la guerre, la condition humaine et la civilisation tout en louant le courage et le dévouement des Viêt-Cong. Kurtz discute de sa famille et demande à Willard de transmettre un message à son fils après sa mort.

Cette nuit-là, alors que les renégats abattent cérémonieusement un buffle d'eau, Willard entre furtivement dans la chambre de Kurtz, alors qu'il s'enregistre et le tue avec une machette. Mortellement blessé, Kurtz, murmure "... L'horreur ... l'horreur ..." et meurt. Tout le camp voit Willard partir. Mais, portant la collection des écrits de Kurtz, tous s'inclinent devant lui. Willard mène alors Lance au bateau et s'enfuit. Les derniers mots de Kurtz résonnent en lui alors qu'il s'enfonce dans la nuit.

La guerre du Viêt Nam dure de 1965 à 1975. Celle-ci terminée, Hollywood fait trois films majeurs, des ensembles analytiques complets sur cette guerre : Le retour (Hal Ashby, 1978), Voyage au bout de l'enfer (1978) et Apocalypse now (1979). La version redux que propose Coppola en 2001, sans en amoindrir la puissance en précise encore davantage le sens.

Le cinéma hollywwodien en retard

Durant les onze années de la guerre, Hollywood ne produit que deux films sur ce sujet qui dévaste l'Amérique. Les bérets verts (John Wayne, 1968) défend l'engagement américain. Hollywood se montre donc très timide sur la guerre du Viêt-Nam contrairement à ce que l'on dit. Nombreux sont en revanche les films métaphores. C'est à dire des films qui ne parlent pas du Viêt-Nam explicitement ; qui parlent d'autres conflits, mais qui sont porteurs de références explicites pour les spectateurs. L'archétype du film métaphore est The big shave (1967). C'est la mauvaise conscience de l'Américain moyen contre la guerre du Viêt-Nam qui retourne les objets du quotidien contre lui. Le contexte métaphorique peut être les guerres indiennes : Le soldat bleu (Ralph Nelson, 1970) et Little big man (Arthur Penn, 1970) sont des films pro-indiens qui dénoncent l'attitude des armées américaines pendant la guerre. Le contexte peut aussi être celui du thriller. Dans La dernière maison sur la gauche (1972), Wes Craven dit avoir été marqué par les images sadiques de guerre diffusées par la télévision et qu'il trouvait absentes des écrans de cinéma. Les guerres mondiales sont aussi un contexte favorable pour évoquer le conflit du Viet Nâm dans l'esprit du spectateur. Johnny got his gun (Dalton Trumbo,1971), est situé lors de la première guerre alors que Abattoir 5 de George Roy Hill et Catch 22 de Mike Nickols le sont au cours de la guerre de 45 et Mash (Robert Altman,1969) pendant la guerre de Corée. Mais le comportement des militaires américains y est dénoncé à chaque fois avec la même virulence.

Des documentaires très importants circulent dans les universités. Viêt Nam, année du cochon (Emile de Antonio, 1969) est une très longue analyse politique sur les raisons de l'intervention et l'histoire du Viêt Nam. Vétérans du massacre de My Lai (Joseph Strick, 1971) rassemble cinq témoignages du massacre du 16 mars 1968 où cent dix soldats américains éxécutent cinq cents vietnamiens, hommes femmes et enfants et les mutilent sans essuyer en retour un seul coup de feu.

Au coeur des ténèbres

Tout film de guerre prend pour sujet, la révélation de l'horreur que doit affronter celui qui y est confronté. La description apocalyptique de la guerre du Viêtnam n'est ainsi pour Coppola qu'un écho des ténèbres que la guerre génère, jusqu'à effacer toute trace d'humanité.

Pas même citée au générique, la nouvelle de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, parue en 1899 a largement inspiré Coppola. Apocalypse now, est une introspection douloureuse. Durant sa lente remontée du fleuve, Willard acquiert la confirmation que l'horreur peut détruire le cœur de l'homme et le renvoyer à l'animalité. La société archaïque que Kurtz reproduit autour de lui est l'aboutissement d'un état de guerre qui a détruit toute conscience. La guerre produit la monstruosité à l'intérieur même de l'homme. Elle le renvoie à un degré d'inhumanité bestiale qui font paraitre la totale inconscience du danger ou la préservation des avantages coloniaux acquis comme terriblement dérisoires, derniers rayons d'une humanité voués à la disparition.

L'humanité est encore présente chez le colonel qui compense l'horreur du bombardement au napalm par l'extravagance d'une partie de surf. Aux commandes des hélicoptères, les hommes ne sont que de simples rouages d’une machine infernale et la conscience ne se réveille que par le rappel désespéré de plaisirs enfuis. Une fois au sol, cependant les hommes changent de visage : le colonel donne à boire à un blessé, un jeune militaire fait du ski nautique derrière la vedette rapide

Même résistance des colons qui se battent pour un monde enfui. La vieille demeure coloniale semble en total décalage avec la réalité de la guerre : un certain luxe, avec des serviteurs vietnamiens; on maintient les traditions françaises comme l'éducation des enfants, la cuisine, mais dans une atmosphère de chaos, comme le montre la dispute qui gagne les convives à table. Ces tenants du colonialisme appartiennent bien au passé, et Coppola se livre à une sévère critique de la colonisation. Le réalisateur montre aussi l'inutilité de l'engagement américain dans le face à face qui oppose Hubert Desmarais, le propriétaire de la plantation, au capitaine Willard. "Vous les Américains, vous vous battez pour rien du tout".

Absurde, la guerre du Vietnam détruit la conscience des soldats. L'étrangeté d'Apocalypse now repose sur la retenue de son personnage principal. Malgré l'illusion d'une focalisation interne à travers le recours à la voix off, Willard reste à l'écran un spectateur silencieux, constamment en retrait de l'action. Son mutisme l'oppose au colonel Kurtz, dont la réputation énigmatique, pourtant bien entérinée au début du film, est désamorcée lors de la rencontre entre les deux hommes, Kurtz se livrant sans résistance à son assassin, verbalement puis physiquement. Willard évite ainsi de dire "je" et de s'abandonner à la désorganisation de la guerre. Il n'est pas le double d'un être monstrueux qui semble incarner la guerre elle-même mais celui qui doit sacrifier la bête. Le colonel Kurtz n'est pas différent de lui, ou des hommes qui ont ordonné cette mission. C'est la conscience qui est trop faible vis à vis de l'état de guerre.

L'armée américaine est gangrenée par la drogue et les trafics en tout genre, comme le montre la séquence à la base de ravitaillement : trafics de motos, d'alcool, de drogue sur laquelle l'armée ne peut que fermer les yeux tant l'horreur est à venir. "... L'horreur ... l'horreur ...", les derniers mots de Kurtz résonnent en Willard alors qu'il s'enfonce dans la nuit. C'est donc une arme lancée en temps de paix pour éviter toute guerre que lance Coppola.

Film de guerre, plus que sur la guerre du Viêtnam, le film obtint la palme d'or au festival de Cannes ex-aequo avec Le tambour de Volker Schlöndorff. Il a en effet contre lui la présidente du jury, Françoise Sagan, qui n'aime pas la guerre et la violence et qui comme Jules Dassin aimerait primer un film moins gros et idéologiquement moins ambigu (les morceaux de bravoure des hélicoptères) et qui préfèrent donc Le tambour. Le débat dans le jury devient de plus en plus tendu et Robert Favre le Bret leur force un peu la main en leur disant "vous ne pouvez pas ne pas lui donner la palme d'or". De son coté, Coppola qui avait déjà remporté la palme d'or cinq ans plus tôt avec Conversation secrète, avait insisté pour être de nouveau en compétition  : "Dès l'instant ou vous montrez un film, dira-t-il plus tard, vous êtes en compétition. Je ne comprends pas ce que veut dire, être hors compétition". Lorsque Rassam doit localiser Coppola pour lui annoncer qu'il doit prendre un vol d'urgence pour récupérer la palme d'or ex-æquo, le distributeur, retrouve le grand réalisateur à table au restaurant Le Duc à Paris. Coppola lui répond sans perdre son calme "Et bien qu'ils choisissent, je ne veux pas partager."

La version redux de 2001

Lors de sa projection à Cannes en mai 1979, le film, projeté en copie 70 mm, ne comporte aucun générique, ni de début ni de fin. Le bombardement du camp de Wurtz constitue ensuite le fond du générique de fin dans la version exploitée commercialement en salle et en DVD jusqu'à la constitution de la version Redux en 2001.

Une nouvelle version considérablement rallongée est en effet distribuée à partir de 2001 sous la dénomination Apocalypse Now redux qui porte le métrage de 2h21 à 3h14. Elle a été accueillie de manières diverses. Certains considèrent les ajouts comme des digressions qui amoindrissaient la force du récit, car elles constituent des pauses dans la remontée du fleuve. Quoi qu'il en soit, Coppola a travaillé le nouveau montage à partir des éléments originaux et déclarait lors du Festival de Cannes, en mai 2001 où sa version redux est projetée en séance spéciale :

"Mon but avec Apocalypse Now Redux est de présenter une expérience plus riche, plus ample, plus texturée du film, qui comme l'original à l'époque donne aux spectateurs la sensation de ce que fut le Viêt Nam ; l'immédiateté, l'insanité, la griserie, l'horreur, la sensualité et le dilemme moral de la guerre la plus surréaliste et la plus cauchemardesque de l'Amérique. Qu'une culture puisse mentir sur ce qui se passe en temps de guerre, que des êtres humains soient brutalisés, torturés, mutilés et tués et que tout cela soit présenté comme moral, voilà ce qui m'horrifie."

Dans cette version Redux, six séquences ont été rajoutées : Le lieutenant-colonel Kilgore fait désormais son apparition en atterrissant avec son hélicoptère (dans la première version, il est déjà à terre). De ce fait, une réplique a été modifiée : lorsque le capitaine Willard demande à un soldat où se trouve l'officier-commandant, celui-ci lui répond "Avec le chapeau, vous ne pouvez pas le louper." dans la première version, puis "C'est le colonel. Il va se poser." dans la version Redux. Après avoir demandé un bombardement au napalm par radio, Kilgore fait rapatrier une Vietnamienne et son enfant puis remet à Lance un caleçon de bain de la part de sa cavalerie aéroportée. Kilgore se plaint du changement de vent, causé par le napalm, qui sabote les vagues pour surfer. Ensuite, Willard et l'équipage du bateau s'éclipsent, le capitaine dérobant au passage la planche de surf du lieutenant-colonel. Kilgore envoie ses hélicoptères afin de retrouver le bateau et ainsi récupérer sa planche, en vain.

Tandis que Lance fait du ski nautique au son des Rolling Stones (la scène avait été insérée bien plus tôt dans la première version), Willard lit un article écrit par le colonel Kurtz tout en mangeant du chocolat.

Alors qu'il pleut à torrent, le bateau fait escale dans un camp américain totalement désordonné. Willard y rencontre l'animateur de la soirée et négocie avec lui deux bidons de gasoil contre deux heures en compagnie des playmates. "Chef" passe son temps avec Miss Mai dans l'hélico de la troupe et Lance avec la playmate de l'année dans un entrepôt (il y découvre au passage le corps d'un soldat mort). Clean, quant à lui, attend son tour sous la pluie. Le matin qui suit la soirée avec les playmates, Clean raconte à Philips l'histoire d'un sergent américain qui a tué un soldat vietnamien pour une stupide histoire de magazine Playboy confisqué.

La fameuse séquence de la plantation française (Coppola l'avait retirée volontairement à l'époque car il l'avait jugée ratée) dans laquelle : Willard et ses hommes sont chaleureusement accueillis par Hubert De Marais, propriétaire de la terre ; Clean, tout juste abattu, obtient des funérailles militaires ; Le dîner familial tourne au débat politique. Ayant chacun un point de vue différent, les membres de la famille française se disputent entre eux avant de quitter tour à tour la table ; Willard passe la nuit avec Roxanne Sarraut.

Willard se réveille enfermé dans une boîte. Il reçoit la visite de Kurtz qui lui lit un vieil article du Time. Une fois la lecture terminée, le colonel décide d'accorder une liberté surveillée à Willard mais celui-ci s'évanouit à nouveau.

Le générique de fin est sur fond noir sans les images du bombardement du camp de Kurtz.

Jean-Luc Lacuve le 17/09/2017

Bibliographie :