Parasite

2019

Genre : Drame social
Thème : Les exclus

Cannes 2019 (Gisaengchung). Avec : Song Kang-Ho (Kim Ki-taek, le père), Chang Hyae Jin (Kim Chung-sook, la mère), Choi Woo-sik (Kim Ki-woo, le fils), Park So-Dam (Kim Ki-jung, la fille), Lee Sun-kyun (Mr. Park), Cho Yeo-jeong (Park Yeon-kyo, la femme), Jung Hyeon-jun (Park Da-so, le fils), Ziso Jung (Park Da-hye, la fille), Lee Jeong-eun (Moon-gwang, la gouvernante), Park Myeong-hoon (son mari). 2h12.

Les Kim habitent le sous-sol insalubre d’une maison coréenne dont les seules fenêtres donnent sur une rue bruyante et sale, souvent visitée d’un ivrogne qui vient uriner. Cette extrême précarité n’empêche pas les quatre membres de cette famille d’être soudés, toujours à la recherche d'un réseau wifi gratuit ou d'un travail. Ils ont ainsi dégotté un auprès de la pizzeria du coin : plier des cartons de pizza. Comme le job est mal payé, ils tentent de suivre la technique enseignée sur internet par une spécialiste.... Ce qu'ils ne sont pas et la responsable leur fait le reproche d'un travail mal fait qui leur fera perdre 10%. Ce qui ne les empêche pas de solliciter un emploi de livreur auprès d'elle.

Le salut vient toutefois d'un ancien camarade de classe de Ki-woo, le fils, qui devant partir pour un voyage d'études, le pistonne pour prendre sa place pour enseigner l’anglais pour la fille d’une riche famille de la capitale, les Park. Ki-Woo se fait faire un faux diplôme par sa sœur et se montre très directif auprès de Da-hye, lui prenant le pouls pour s'assurer qu'elle saura trouver le bon rythme le jour de l'examen. Il provoque un choc amoureux chez la jeune fille et impressionne aussi Mme Park qui a demandé à être présente au premier cours. Mme Park est aussi très attentive aux gribouillis de son fils qu'elle prend pour un futur génie de la peinture; Ki-woo lui dit connaitre une très réputée professeure de dessin. Il lui envoie ainsi sa sœur, Ki-jung, qui, avec quelques recherches sur internet et son autorité naturelle n'a pas de mal à la convaincre de lui laisser donner plusieurs cours par semaine d'art-thérapie. Ki-jung a en effet touché juste en parlant d'un probable traumatisme de l'enfant.

Se faisant reconduire par le chauffeur des Park, Ki-jung pense à faire embaucher son père à la place de celui-ci. Ayant remarqué qu'il l'aurait volontiers daguée, elle laisse sa petite culotte mal cachée sous le siège avant. Comme elle le pensait, Mr Kim la découvre et, dégouté par la vulgarité qu'il suppose à son chauffeur, s'en offusque auprès de sa femme et le renvoie au premier prétexte. Ki-jung n'a alors aucun mal à recommander son père qui met à jour ses connaissances des voitures modernes en visitant avec son fils les concessionnaires Mercedes. Il ne reste plus qu'à embaucher la mère ce qui permettra aussi de se débarrasser de la gouvernante qui risque de faire obstacle à leur prise de pouvoir sur la famille Park. Le fils ayant appris de Da-hye, de plus en plus amoureuse de lui, que la gouvernante était allergique aux pelures de pêches, ils les répandent derrière sa nuque. Contrainte ainsi d'aller à l'hôpital, parce qu'elle croit être allergique à un nouveau produit, la gouvernante se fait prendre en photo par Ki-taek qui fait alors croire à Mme Park que sa gouvernante lui cache la tuberculose parce qu'elle sait que ce pourrait être dangereux pour les enfants. Minutant une nouvelle crise d'allergie avec sa fille à leur retour de courses, Mme Park est convaincue d'une crise de toux de tuberculose d'autant plus que Ki-taek a imprégné le mouchoir qu'elle a laissé dans la poubelle d'une sauce de piment rouge. La gouvernante est renvoyée sur le champ sous un prétexte quelconque. Ki-taek donne une fausse carte de société de service à Mr Park qui laisse sa femme téléphoner à celle-ci, en réalité la maison des Kim où la fille recommande la mère pour la place de gouvernante.

Les Kim se félicitent d'être ainsi tous employés chez les Park et d'ainsi faire un large transfert de leurs richesses vers eux. Pour l'anniversaire du jeune Da-so, les Park ont décidé d'un week-end camping. Les Kim ont ainsi la grande maison pour eux et en profite pour gueuletonner et vider les bouteilles d'alcool profitant du confort du salon et de sa grande baie vitrée quand s'abat une pluie diluvienne à l'extérieur. Alors qu'ivres, ils sont près de s'endormir ils ont la mauvaise surprise d'entendre à l'interphone l'ancienne gouvernante qui demande à entrer pour reprendre un objet qu'elle a oublié...

Parasite obtient la palme d'or au festival de Cannes 2019, après celle attribuée l'année précédente à Une affaire de famille. Ces deux films asiatiques ont pour personnages principaux les membres d'une famille très pauvre qui tentent de survivre grâce à de petits trafics en marge d'une société d'abondance. La critique sociale du film sud-coréen est néanmoins bien plus baroque que celle du film japonais tant au niveau du fond que de la forme.

Ni affreux, ni sales, ni méchants

La prise de conscience du bien et du mal dans Une affaire de famille chez les Shibata était linéaire, progressive. Ici, le film est construit en plusieurs parties moins différentes qu'irréconciliables. La première est une suite de sketches menés tambours battants aux rythmes de musiques d'un registre à chaque fois différent. Elles concourent à souligner l'intelligence et la victoire provisoire des Kim. La seconde partie est la grande séquence de la maison des Park occupée par les Kim et de l'intrusion de la gouvernante avec le retour des Park. Là les pauvres s'y déchirent alors que les riches jouissent dans le salon et se moquent de l'odeur des Kim. Ceux ci sont littéralement renvoyés dans leur merde, les bas-fonds de la ville inondée rejetant les déjections par la cuvette des toilettes. La troisième partie enfin est celle de la garden-partie tragique avec la mort de la gouvernante, de la fille des Kim et de Mr. Park.

Nulle morale réconfortante ne vient conclure le film. L'épilogue de la lettre du fils en réponse à celle du père est à la fois improbable et tragique. Terrible servitude du père, condamné à répéter chaque soir cette même lettre et réponse encore plus improbable du fils qui espère, contre toute raison, être assez riche pour acheter la maison et délivrer le père. La vision de ce faux espoir est donné comme mentale dans un décor vide et désincarné. Le dernier plan est plus terrible encore : alors qu'il neige encore à l'extérieur, le fils regarde sa lettre qu'il ne pourra pas même transmettre au père.

La structure même du film avec ces trois parties si différentes montre la vanité de croire en un changement social possible. C'est déjà ce que constataient La servante (Kim Ki-young, 1960) et La cérémonie (Claude Chabrol, 1995) dont Bong dit s'être inspiré et qui ferait passer The servant (Joseph Losey, 1963) pour un film optimiste. Il ne reste pas même aux Kim la férocité des Italiens des taudis d'Affreux, sales et méchants (Ettore Scola, 1976).

Les sentiments sincères qui unissent les membres de la famille Kim sont basés sur une grande compréhension de l'autre et une admiration des qualités alliés à une acceptation de l'échec (aucun ressentiment face à l'échec de l'entrée en fac ou en école des beaux arts, de la vie misérable dans le taudis,  des cartons de pizzas mal pliés) qui ne suscite jamais la moindre dispute. Ils se réjouissent tous ensemble de petites choses, bière ou restaurant. Le père ne peut ainsi guère croire à l'amour de Park pour sa femme qui ne sait rien faire et parait plus ou moins évaporée. Le père en dépit des humiliations se réconfortait en pensant à la réalité des sentiments chez les pauvres alors qu'il ne percevait que des sentiments de surface, conventionnels,  chez les riches. Lors de la garden-partie, il a la révélation que M. Park (dont le travail consiste surtout à faire preuve de morgue bienveillante envers ses employés techniciens) est aussi superficiel que sa femme et l'aime finalement. D'une certaine manière, c'est M. Park qui franchit alors la limite et suscite la rage meurtrière du père.

Chaud et froid, bas et haut, visible et invisible

A l'affectueuse chaleur du foyer des Kim, Bong applique de chaudes couleurs jaunes orangées qui seront aussi celles de la famille Park dans la première partie du film. L'opposition se fera ensuite frontale entre, d'une part ces chaudes couleurs oranges du quartier des Kim générées par les lampadaires et la tonalité jaune de leur sous-sol et, d'autre part le vert du sous-sol secret enfoui de la maison des Park.

La pierre verte, que le fils associe au succès de son entreprise, devient, une fois reprise dans l'eau qui a inondé la maison, l'instrument de la perte de la famille. Le fils choisit la voie de la violence et veut s'en servir pour assassiner le mari de la gouvernante. Mais cette pierre pleinement associée à la couleur du couloir, lui échappe des mains et le reclus peut s'en servir pour le frapper et le laisser pour mort tout en allant tuer la fille et tenter de tuer la mère.

Les pauvres se battent entre eux. Mme Park empêche la mère et fille de porter la nourriture à ceux qu'ils séquestrent et par là même à trouver un accord possible. Les riches se sont fait berner par les Kim mais finalement si peu. C'est toujours les riches qui ont la satisfaction d'un sentiment de maitrise alors que les pauvres sont toujours à la tâche. Ils doivent aussi subir les humiliations de classe : le jeune Da-So avait remarqué l'odeur identique des vêtements de la famille et M. Park y est sensible dans la voiture avant de l'exprimer.

C'est en effet allongés sous la table du salon, que les Kim doivent subir le dédain exprimé par M. Park quant à l'odeur de son chauffeur. Surtout, ils ne sont pas visibles alors que les Park occupent tout l'espace et même celui du jardin avec le jeune Da-so dans la tente. Cette impossibilité de se fondre dans le décor de la maison d'en haut, c'est ce que le fils constate en interrogeant Da-hye qui lui répond mollement par l'affirmative. Dès lors, il n'est pas étonnant que ce soit la fille, celle qui s'était le mieux intégrée qui soit la victime sacrificielle du mari de la gouvernante qui la tue par erreur alors qu'il cherchait à tuer la mère dont sa femme lui avait donné le nom. Ki-jung meurt d'avoir été trop visible alors que les autres Kim resteront terrés et séparés. La place assignée aux pauvres aujourd'hui.

Jean-Luc Lacuve, le 7 juin 2019