Un lieutenant de police new-yorkais, marié et père de famille, ne résiste pas à ses penchants pour tous les vices que sa fonction et son insigne semblent lui autoriser : les tentations quotidiennes sont trop nombreuses. L'horreur (comme ces deux jeunes filles assassinées dans leur voiture en pleine rue) et le mal y sont trop banalisés.

Surprenant deux jeunes Noirs en flagrant délit de hold-up dans la boutique d'un Chinois, il leur reprend l'argent volé et le garde pour lui, les laissant ensuite repartir. Interpellant deux jeunes filles dont la voiture n'a pas de feux réglementaires, et comprenant qu'elles ont quelque chose à cacher, il les oblige, sous la menace de prévenir leur père, l'une à se déculotter devant lui, l'autre à mimer une fellation. Sans les toucher, il se masturbe devant elles.

Sous l'emprise de l'alcool et de la drogue, il s'enfonce sans cesse davantage dans la spirale des jeux d'argent, pariant chaque fois sur une équipe de base-ball, les Dodgers, qui ne cesse de perdre. Dans le championnat entre les Dodgers et les Mets, qui comporte sept matches, les Dodgers ont remporté les trois premiers. Mais les Mets remportent les trois suivants. Ceci coûte des dizaines de milliers de dollars au lieutenant qui, sachant que jamais aucune équipe battue lors des trois premiers matches n'a réussi à remporter les quatre suivants, mise encore tout, pour le septième, sur les Dodgers, qui perdent à nouveau.

Ruiné, perdu, déchu, en proie à un délire qui lui fait prendre un vieux Noir pour le Christ, menacé de mort par ses créanciers, il cherche quelque rédemption en voulant venger le viol d'une jeune religieuse par deux malfrats. Elle connaît ses agresseurs, ce sont deux jeunes du quartier. Mais elle refuse d'indiquer leurs noms : elle leur pardonne, comme le Christ pardonnait à ceux qui l'insultaient. Le lieutenant retrouve les deux voyous, leur fait comprendre que leur vie ne vaut plus rien ici et les conduit à une gare routière pour qu'ils s'enfuient, loin. En regagnant sa voiture, il est abattu par des tueurs.

L'inspecteur Harry (Don Siegel, 1971), French connection (William Friedkin, 1971), Les flics ne dorment pas la nuit (Richard Fleischer, 1972), The offence (Sidney Lumet, 1973) et Serpico (Sidney Lumet, 1973) avaient amorcé au début des années 70 un renouveau du film noir marqué par la contamination du mal dont étaient victimes les policiers dans l'exercice de leur métier.

Vingt ans plus tard, Ferrara pousse à bout les effets de cette contamination dans un élan mystique qui fera de ce film le film culte des années 90. Le mal banalisé contamine le quotidien de Harvey Keitel avant que, dans une atmosphère judéo-chrétienne maintenue de bout en bout, la grâce ne finisse par surgir, libérant le héros de sa folie meurtrière et autodestructrice pour le laisser mort, abattu par des tueurs, mais "sauvé".

Alain Bergala rappelle que comme dans les grands films sur la grâce (Pickpocket, Stromboli, La strada...) celle-ci frappe un premier coup pour rien avec l'apparition du Christ dans l'église et qu'elle est reçue dans un moment effroyable, juste avant la mort. Le lieutenant reste immergé dans le mal, il s'en trouve asphyxié, ivre, intoxiqué, il ne peut que l'absorber encore plus et toujours comme s'il voulait entièrement l'inhaler. L'événement principal du film ne consiste pas à résoudre un cas criminel mais à se laisser traverser par la grâce du pardon, au titre d'une folie sublime qui équivaut à un suicide effectif.

Abel Ferrara raconte que Bad Lieutenant naquit d'une chanson écrite à l'occasion du viol d'une nonne dans Spanish Harlem. Le fait-divers est réel, il advint en 1982, fit la une du Daily News, Ferrara le décrit en ces termes : " Il ne s'est pas déroulé dans une église, et les violeurs ne savaient même pas qu'ils avaient violé une nonne. Mais il était si horrible, si horrible qu'il est difficile même d'y penser ". Le cas devint célèbre grâce à l'enquêteur qui l'a résolu : Bo Dietl, officier au New York Police Department pendant 16 ans, chargé de 1500 affaires criminelles, récipiendaire de 80 récompenses et policier le plus décoré de l'histoire de sa ville. On peut voir Bo Dietl dans deux scènes de Bad Lieutenant où il apparaît brièvement dans le rôle d'un détective. Abel Ferrara transmit le fait-divers à Zoë Lund, qui rédigea une première version du scénario en deux semaines.

Bad Lieutenant fut tourné en vingt jours à Manhattan, dans le Bronx, et à Jersey City, New Jersey. Le plan final, tourné devant The Trump tower, symbole de l'architecture triomphante des années 80, montre de vrais passants s'attroupant autour de la voiture du Lieutenant. Aucune église de Spanish Harlem n'ayant accepté le tournage, Bad Lieutenant dut émigrer à Jersey City dans une église polonaise.

Bad Lieutenant fut mal accueilli à sa sortie et devint pourtant très vite un classique grâce à la ferveur des cinéphiles. La consécration vint en 1996, de la part de l'auteur de Mean Streets (1973) dont Bad Lieutenant constitue la suite vingt ans plus tard : Martin Scorsese qui, dans son numéro spécial des Cahiers du Cinéma (n° 500, mars 1996), rédigea avec une grande générosité un éloge vibrant du film de Ferrara.

"Bad Lieutenant d'Abel Ferrara est un film-clé. J'aurais voulu que The Last Temptation of Christ ressemble à ce film… Mais je n'ai pas réussi à obtenir certaines choses, sans doute parce que je traitais directement de l'image du Christ. Son rôle dans Bad Lieutenant représente pour Harvey Keitel ce qu'il a cherché toute sa vie. (…) La fin est magnifique, avec les garçons qui s'enfuient et le coup de feu dans la voiture. L'utilisation de la musique aussi, avec Pledging My Love de Johnny Ace, que j'avais utilisé dans Mean Streets. C'est un film exceptionnel, extraordinaire, même s'il n'est pas du goût de tout le monde. (…) Si on ose, il faut suivre le personnage, jusque dans la nuit. C'est pour moi un des plus grands films qu'on ait jamais fait sur la rédemption… Jusqu'où on est prêt à descendre pour la trouver… "

Bibliographie :

 

Test du DVD

Editeur : Wild side Video. Janvier 2012.

 

 

 

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Bad lieutenant

Avec : Harvey Keitel (Le Lieutenant), Brian McElroy (son premier fils), Frankie Acciarito (son second fils), Peggy Gormley (sa femme), Stella Keitel (sa fille), Frankie Thorn (La religieuse). 1h36.

1992
Genre : Film noir
Thèmes : La grâce, New York
Voir : photogrammes du film
dvd chez Carlotta Films