Le sacré , le miracle et la grâce

La sacré suppose une coupure. C'est ce qui est au dessus, hors d'atteinte, transcendant. Le sacré, l'intérieur du temple, s'oppose au (pro)fanum, l'entrée du temple. Cette coupure évite les confusions, confusions entre les jours, entre hommes et femmes. Ces réalités séparées sont des réservoirs de forces qu'une société utilise pour exister.

Toute organisation sociale a d'abord besoin d'une transcendance, d'une fondation extérieure à elle, au-dessus d'elle, qui la légitime, c'est du moins ce qu'affirme le sociologue Emile Durkheim dans "Les formes élémentaires de la vie religieuse" (1912). Dans les sociétés primitives, on trouve toujours le mythe de la fondation. Dans les sociétés plus tardives, avec Etat, les hiérarchies s'emboîtent, le sacré se transforme en religion qui établie du lien, des liaisons entre les individus.

La religion ramène progressivement le sacré sur terre. Le sacrifice c'est faire du sacré en enjoignant par exemple à Abraham "Monte et sacrifie ton fils". La religion doit dépasser le sacrifice, le bélier est tué à la place d'Isaac. Le christianisme pousse à l'extrême la désacralisation. Jésus n'est pas sacré, il n'est pas prêtre. Avec lui, Dieu m'aime personnellement, la vérité est dans le rapport à autrui :" Tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain comme toi même", "N'appele personne père sur terre". Le christianisme est bâti sur un corps absent et disparu. Ainsi, saint Paul : "vous êtes le temple", ou l'exemple de la vie de saint François ; vie d'homme non séparée de celle de Dieu, homme habité du rapport à Dieu, qui voit dans chaque créature un reflet de la beauté de Dieu ; ainsi les nomme-t-il "frère oiseau","frère soleil"....

L'existence du sacré peut être "prouvée" par un miracle qui transforme le monde ou par un coup de grâce qui transforme le personnage. L'homme peut être séparé de Dieu mais il est aussi plus sûrement séparé de l'ensemble de l'humain. Par instant (au sens que lui donne Kirkegaard : temps qui interrompt la temporalité et l'éternité qui pénètre le temps), il peut retrouver une conscience de l'humanité : c'est alors l'humanité qui est sacralisée. Le thème du sacré, intervenant dès qu'il y a coupure entre l'humain et quelque chose hors d'atteinte, on peut généraliser le thème du sacré à tous les films faisant intervenir les anges, le paradis ou l'enfer. On peut presque alors parler d'un genre

Le Miracle

L'existence du sacré peut être "prouvée" par un miracle qui transforme le monde, c'est en effet une intervention visible sur le monde.

a) Intervention titanesque sur le réel par trucage

Dans Les dix commandements: ouverture de la mer rouge ou transformation du bâton en serpent. Le trucage est l'instrument privilégié de cette intervention. Il renvoie au mode du dessin animé où tout est possible. Il ne s'agit pas vraiment de sacré car le monde en entier appartient déjà à Dieu. Les trucages modernes portent même la preuve que la réalité séparée, le Dieu, peut être remplacée par toute sorte de formes extraterrestres. Le miracle, ou la révélation du surnaturel, peut prendre de nouvelles formes telle que fondre du jamais vu dans le déjà vu (Lucas). Cette liberté du cinéma sur le monde, acquise grâce à la technologie, peut même abolir le monde visible (3D en rotation figé dans Matrix). Le trucage à la Cecil B. deMille, matérialisant l'intervention divine, a été repris avec un certain culot dans Breaking the waves.

b) Intervention spectaculaire dans le raccord entre deux plans.

En partant du principe que le monde appartient déjà à Dieu, certains cinéastes refusent de manipuler le réel et offrent le miracle dans le raccord entre deux plans. C'est le cas des Straub dans Moïse et Aaron qui reprennent le miracle du bâton transformé en serpent, c'est aussi le cas chez Pasolini dans L'évangile selon Saint Mathieu. Chaque plan est une coupure qui consacre un morceau de la réalité " Je n'aime pas le monde, j'idolâtre des morceaux". Même dans ces cas où le miracle est spectaculaire, il doit être souligné par la présence d'un croyant ou d'un crédule (le fils de Pharaon, le choeur) qui atteste de la réalité du miracle.

c) Intervention extraordinaire mais non spectaculaire.

Une intervention titanesque ou la transformation d'un lépreux en homme sain sont assez spectaculaires pour provoquer l'émotion du spectateur. Il est beaucoup plus périlleux de représenter efficacement un cadavre soudainement ressuscité lorsque le miracle prend pour seule forme une paupière qui se soulève et atteste de la vie retrouvée. Deux exemples magnifiques en sont donnés dans Ordet de Dreyer et Sous le soleil de Satan de Pialat. La première règle, pour assurer un niveau de croyance suffisant dans le miracle qui va venir, est de reprendre l'énonciation en main par le découpage : montage serré et gros plans. Le miracle doit être figuré comme un accroc de la réalité (un point de réel pour Lacan). Quelques règles scénaristiques sont également nécessaires : il faut d'abord quelqu'un qui attend de l'autre le miracle (la fille de la morte dans Ordet, la mère du fils dans Sous le soleil de Satan). On peut noter que dans les évangiles cette fonction est jouée par Marthe, la soeur de Lazarre, qui prie. Juste avant le miracle, celui qui le réalise doit passer par un "trou noir" qui le met hors du monde, en communication avec Dieu. Cette communication a d'ailleurs souvent été établie avant le miracle par un premier coup de la grâce qui n'a pas fonctionné.

d) Entre le miracle et la grâce : le miracle suspect intervenant comme happy-end

Le rayon vert, Le conte d'hiver, Le petit prince a dit, Ponette, La vie rêvée des anges. Ce n'est pas obligatoirement Dieu qui envoie la grâce. Peut-être, la volonté humaine, sa folie, suffisent-elles.

Principaux films où interviennent des miracles :

Breaking the waves Lars vonTrier Danemark 1996
Ponette Jacques Doillon France 1996
Conte d'hiver Eric Rohmer France 1991
Sous le soleil de satan Maurice Pialat France 1987
Le rayon vert Eric Rohmer France 1986
Moïse et Aaron Jean-Marie Straub Allemagne 1974
L'évangile selon saint Matthieu Pier Paolo Pasolini Italie 1964
Les dix commandements Cecil B. DeMille U.S.A. 1956
Ordet Carl T. Dreyer Suède 1955
       

 

La grâce

L'existence du sacré peut être "prouvée" par un coup de grâce qui transforme le personnage. c'est néanmoins une intervention invisible car elle a lieu dans la conscience du personnage.

a) l'intervention de la grâce : Pickpocket, Stromboli , Bad Lieutenant

Le vent souffle où il veut et ce sont souvent les mauvais, qui ne demandent rien, qui bénéficient de la grâce. Au bout de la souffrance, le personnage croit qu'il cherche quelque chose et quelque chose d'autre lui tombe dessus. Le miracle est dans la conscience, ce qui est affecté c'est la vision du monde par le personnage. La définition que donne Rossellini du néoréalisme pourrait s'apparenter au chemin vers la grâce: "Le néoréalisme consiste à suivre un être, avec amour, dans toutes ses découvertes, toutes ses impressions. Il est un être tout petit au dessous de quelque chose qui le domine et qui, d'un coup, le frappera effroyablement au moment où il se trouve librement dans le monde sans s'attendre à quoi que ce soit. Ce qui importe avant tout pour moi, c'est cette attente; c'est elle qu'il faut développer, la chute devant rester intacte." L'attente avant la grâce ne peut être scénarisée: la grâce frappe sans être attendue. L'attente est souvent constituée de longues scènes marquant l'inutilité de l'effort d'où parfois un sentiment de statisme chez le spectateur Premier problème, le scénario : on ne doit pas voir venir la grâce et pourtant on doit la sentir, le coup de grâce déjoue la causalité pour que ce ne soit pas un happy-end il faut avoir senti venir dramaturgie de la grâce. Comme dans les scénarios du miracle non spectaculaire, la grâce frappe un premier coup pour rien (exhumation du couple de Pompeï dans "Le Voyage en Italie", la séquence de la pêche au thon dans "Stromboli", l'apparition du Christ dans l'église pour "Bad Lieutenant" ou la lettre sur la guérison de l'enfant dans "Pickpocket"). La grâce est souvent reçue dans un moment effroyable : la procession étoufante dans "Voyage en Italie", la nuit, les pieds dans l'eau dans "La strada", enfermé au cachot dans "raging bull", avant le suicide pour Edmund dans "Allemagne année zéro". Même si la grâce intervient dans la conscience, elle peut toutefois être figurée par la lumière : lumière très claire de début du monde ("Stromboli") ou surnaturelle ("Pickpocket") ou même par la seule vision du ciel étoilé ("La Strada", "Fellini-Satiricon").

b) la grâce reçue, en action

Certains films analysent le comportement une fois la grâce reçue: "Fioretti" de Rossellini ou "Thérèse" de Cavalier. Pour que cette grâce soit maintenue, le dépouillement est nécessaire. Dans "Théorème", Pasolini fait un usage plus paradoxale de la grâce où elle rime avec liberté sexuelle et politique. Pour Bazin, "Les Fioretti" sont la véritable représentation de la grâce présentée comme une épiphanie du réel, contagion du Bien irrésistible ou voile de Véronique ( ou robe sans couture de la réalité) sur la souffrance humaine.

 

Bad Lieutenant Ferrara (Abel) U.S.A. 1992
Thérèse Cavalier (Alain) France 1986
Raging Bull Scorsese (Martin) U.S.A. 1980
Fellini-Satyricon Fellini (Federico) Italie 1969
Théorème Pasolini (Pier Paolo) Italie 1968
Pickpocket Bresson (Robert) France 1959
La Strada Fellini (Federico) Italie 1954
Voyage en Italie Rossellini (Roberto) Italie 1953
Stromboli Rossellini (Roberto) Italie 1951
Europe 51 Rossellini (Roberto) Italie 1951
Onze Fioretti de François d'Assise Rossellini (Roberto) Italie 1950
Allemagne année zéro Rossellini (Roberto) Italie 1948
       
       

L'humanité sacralisée

Rouges et Blancs Jancso ((Miklos) Hongrie 1967 Silence et cri Jancso (Miklos) Hongrie 1968 Psaume rouge Jankso (Miklos) Hongrie 1972 Le miroir Tarkovski (Andrei) Russie 1974 Rhapsodie hongroise Jansco (Miklos) Hongrie 1979 Le voyage à Cythère Angélopoulos (Théo) Grèce 1984 Les jours de l'éclipse Sokourov (Aleksander) Russie 1988 Le sacrifice Tarkovski (Andrei) France 1989 Le deuxième cercle Sokourov (Alexander) Russie 1990 Le couvent Oliveira (Manoel de) Portugal 1995 Le regard d'Ulysse Angelopoulos (Theo) Grèce 1995 Le goût de la cerise Kiarostami (Abbas) Iran 1997 Inquiètude Oliveira (Manoel de) Portugal 1998 Le fleuve d'or Rocha (Paulo) Portugal 1998 L'humanité Dumont (Bruno) France 1999 Le vent nous emportera Kiarostami (Abbas) Iran 1999

L'homme peut être séparé de Dieu mais il est aussi plus sûrement séparé de l'ensemble de l'humain. Par instant (au sens que lui donne Kirkegaard : temps qui interrompt la temporalité et l'éternité qui pénètre le temps), il peut retrouver une conscience de l'humanité. Ainsi pour Tarkovsky le montage est le moyen d'assemblage qui brise le mouvement du temps et simultanément lui donne une nouvelle qualité ; altération du temps pour le faire revivre. Se mélangent ainsi temps du monde de l'éternité de chacun des personnages, du souvenir collectif (Histoire). Dans "Le miroir", le pauvre quotidien des hommes va rejoindre l'éternité de la mère qui, à la lisière de la forêt, surveille le monde. Dépassement de la perspective des personnages et même du narrateur.

 

Le sacré : un genre ?

Le thème du sacré, intervenant dès qu'il y a coupure entre l'humain et quelque chose hors d'atteinte. On peut généraliser le thème du sacré à tous les films faisant intervenir les anges, le paradis ou l'enfer que ce soit sur le mode de la comédie ("Le ciel peut attendre", "Le miraculé") du drame social ("La vie est belle"), du mélodrame ("Liliom") ou du film d'épouvante ("Vampire").

Ainsi étendu, le thème du sacré pourrait représentert 5% de la diffusion des films en France (25 sur 500 par an).

Vampires Carpenter (John) U.S.A. 1997
Le miraculé Mocky (Jean-Pierre) France 1987
La vie est belle Capra (Frank) U.S.A. 1946
Le ciel peut attendre Lubitsch (Ernst) U.S.A. 1943
Liliom Lang (Fritz) France 1934

 

Bibliographie :

Actes du colloque "Cinéma et sacré" du café des images en 1999 -Non publiés.
Alain Bergala : "Rossellini. le cinéma révélé".