Visages Villages

2017

Avec : Agnès Varda, JR, Jeannine Carpentier, Daniel Vos, Yves Boulen (Bruay-la-Buissière), Clemens Van Dungern (Chérence), Nathalie Schleehauf, Vincent Gils, Jacky Pati (Bonnieux), Pony-Soleil-Air-Sauvage-Nature, (Reillanne) Patricia Mercier (Goult), Abdeslam Ould-Ja (Carrefour des Granons), Claude Ferchal (Sainte-Marguerite-sur-Mer), Nathalie Maurouard, Sophie Riou et Morgane Riou (Le Havre). 1h29.

JR et Agnès ne se sont pas rencontrés par hasard sur une route, à un arrêt de bus ou dans une boulangerie. C’est JR qui a fait le premier pas et est allé voir Agnès, rue Daguerre, où elle habite avec son chat. Agnès a été séduite par sa pratique de représenter les gens agrandis sur les murs. Avec la façon de JR de valoriser par la taille, et sa pratique de les écouter et de mettre leurs propos en valeur, elle a accepté de partir avec son camion photographique s'ils allaient parcourir les villages de France.

Ils ont commencé par le nord. Aujourd’hui, il n’y a plus de mines, mais ils ont rencontré Jeannine Carpentier, la dernière habitante d’une rue de coron à Bruay-la-Buissière, Pas-de-Calais (62). Elle a parlé de son père, mineur. Des anciens mineurs évoquent le travail de leurs pères. Sur la maison de Jeannine, son portrait en très grand et, dans la rue déserte, des portraits géants d'anciens mineurs repris de photographies de vieilles cartes postales.

Puis à Chérence, Val-d’Oise (95), JR propose la photographie de l’agriculteur Clemens Van Dungern qui cultive seul 800 hectares. Agnès est troublée par une coïncidence : c'est dans ce village qu'elle vint quelquefois pour rencontrer Nathalie Sarraute qui y habitait.

 Puis collage des mangeurs de la baguette à L'escale, village des Alpes-de-Haute-Provence (04). A Reillanne, dans le même département rencontre avec Pony-Soleil-Air-Sauvage-Nature, l'artiste au minimum vieillesse. A Bonnieux Vaucluse (84) Nathalie Schleehauf, la serveuse est photographiée avec son ombrelle. Elle est timide et cela l'a mise assez mal à l’aise mais ses jeunes enfants étaient fiers. Vincent Gils, l’ancien carillonneur fait carillonner la musique du clocher. Jean-Paul Beaujon et Marie Dolivet, frère et sœur, montrent une photo de leurs arrière-grands-parents, une très belle histoire d’amour résumée dans un cadre ovale qui orne leur maison. Le facteur, Jacky Pati, est fier de son travail et sa photo s'inscrit en grand sur sa maison à étages.

A Château-Arnoux-Saint-Auban, Alpes-de-Haute-Provence (04) Agnès Varda connait Jimmy Andreani le directeur de salle qui avait présenté Sans toit ni loi. Il présente l'usine Arkéma, dangereuse, classée Seveso, produisant des solvants chlorés. Il y a Claude Fiaert, directeur de la communication qui confirme le goût des ouvriers pour le cinéma ; Amaury Bossy, le jeune ingénieur dont le rôle est d’éviter les accidents; Didier Campy Comte dont c'est le dernier jour de travail et qui part en préretraite comme on saute dans le vide. En deux vagues successives, le personnel présent fait une belle photo de groupe. Elles sont collées en face à face sur le mur. JR s'occupe ensuite du château d'eau. Il évoque ensuite avec Agnès comment ils ont photographié les poissons au marché.

Goult, Vaucluse (84), JR et Agnès vont voir une ferme modèle puis une chevrière, Patricia Mercier, qui garde les cornes de ses chèvres alors que d’autres les brûlent au premier âge des bêtes. Au carrefour des Granons, Alpes-de-Haute-Provence (04) Abdeslam Ould-Ja, le garagiste, veillera sur la photo de la chèvre avec ses cornes.

Visite sur la tombe d'Henri Cartier-Bresson (1908-2004) au tout petit cimetière de Montjustin. Dans la tombe contiguë à la sienne repose son épouse, la photographe belge Martine Franck (1938-2012). Agnès dépose des petits cailloux commémoratifs sur chacune des deux tombes.

Dans le port du Havre et ses dockers, Agnès se demande où sont les femmes et demande aux femmes de venir sur le port. Des photographies géantes sont disposées sur des énormes colonnes de containers comme des totems.

Ailleurs, dans un village abandonné Pirou-Plage, Agnès et JR organisent une fête avec les gens du coin. Et le soir, il y a des centaines de visages sur les murs en ruines.

A Sainte-Marguerite-sur-Mer, Seine-Maritime (76), un blockhaus allemand du temps de la guerre, est tombé de la falaise, planté au milieu de la plage. JR en parle à Agnès qui se souvient y être allé avec Guy Bourdin dans les années cinquante. Elle montre les photos qu’elle avait faites de lui à l’époque assis dans l'embrasure de la fenêtres d'une maison en ruines. Elle voudrait que JR la colle sur des maisons en construction où sont laissées vides les places des fenêtres et portes. JR proteste devant la triste banalité de ces maisons en parpaings. Agnès renonce à son idée. Elle propsoe alors une autre photographie de Guy Bourdin assis, les jambes droites. JR a l’idée de la coller en le penchant, sur le blockhaus qui devient ainsi un berceau avec ce jeune homme qui se repose. Agnès discute avec Claude Ferchal, le maire. Le collage est éprouvant parce qu’il faut faire vite : le blockhaus est gigantesque et la marée monte. Le lendemain, après la marée, la photographie a disparu

JR photographie de près les yeux et doigts de pied d'Agnès qui vont sur un train de marchandises qui va parcourir le monde.

Agnès fait la surprise d'emmener JR à Rolle rencontrer Jean-Luc Godard, son vieil ami perdu de vue. Mais Jean-Luc refuse de les rencontrer. Il a juste laissé une charade écrite sur la vitre de sa fenêtre évoquant leur passé amical. Agnès est triste de cette rencontre manquée. Pour la consoler, JR accepte enfin d'enlever ses lunettes. Ils regardent le lac Léman.

Entre, comme le dit Agnès Varda, "une mamy qui donne des conseils et un jeune homme plein d'entrain" ce voyage dans les villages de France pourrait paraitre anodin et complaisant. Ce pourrait être une balade de deux artistes en goguette s'amusant de leurs propres calambours dans des rencontres superficielles et sans lendemains avec des habitants.

La gaité juvénile d'Agnès paraît pourtant cette fois plus sincère que celle trop construite des Plages d'Agnès (2008) qui tentait de prouver que sa vie avait été magnifique en dépit des difficultés, sans cesses édulcorées. Ici, bien au contraire, c'est la rencontre heureuse avec des habitants comme un moment de grâce arraché au temps qui passe qui émeut. La gaité de JR, son plaisir à faire œuvre d'art, la joie des habitants de se voir magnifier est, chaque fois, pour Agnès une occasion de transmettre par sa caméra son regard attendri sur le quotidien des personnes. Ce regard, qui est une fête pour chacun, elle en accepte la disparition prochaine. Elle met en scène son opération des yeux et son regard souvent flou. Elle évoque de nombreuses fois son sentiment de l'instant de la mort qui approche.

C'est la visite au tout petit cimetière de Montjustin sur la tombe d'Henri Cartier-Bresson (1908-2004), la disparition de Nathalie Sarraute ou l'évocation de son ami et modèle, Guy Bourdin, que JR place dans un berceau-bunker et qui disparaît dès le lendemain. C'est aussi la disparition assis sur la plage dans une tempête de sable. C'est enfin la visite à Godard, vieux sage qui sait que le meilleur d'eux-mêmes est maintenant dans le passé et qui ne tient pas à faire un dernier tour de piste médiatique. Dans Les fiancés du pont MacDonald, court-métrage intégré à Cloé de 5 à 7, il suffisait à Jean-Luc Godard d'ôter ses lunettes noires pour que les choses s’arrangent. Ici, c'est l'inverse. JR, joyeux avec ses lunettes, les enlève comme une ultime façon de consoler Agnès de la mort qui approche. Agnès tenait aussi à photographier les personnes devant leur photographie géante, œuvre d'art autonome, pour saisir l'instant présent  : le "je suis là "qui se transformera bientôt en "ça a été là".

Au-delà des engagements sociaux et féministes d'Agnès Varda, c'est bien la passion de transmettre, les derniers voyages d'une vieille dame qui anticipe sans pathos sa disparition prochaine qui font de ce film un documentaire autobiographique extrêmement touchant

Jean-Luc Lacuve le 05/07/2017