The square

2017

Genre : Drame social

Cannes 2014 : Palme d'or Avec : Claes Bang (Christian), Elisabeth Moss (Anne), Dominic West (Julian Gijoni), Terry Notary (Oleg), Christopher Læssø (Michael). 2h22.

Sur la place centrale de Stockholm une jeune femme interpelle les passants pour leur demander s'ils sont prêts à sauver une vie. Tous passent indifférents. Il en est ainsi de Christian, qui se rend à son travail.

Soudainement un cri retentit dans la foule, Christian est pris à partie dans une altercation où il soutient un homme tentant de calmer une jeune fille poursuivie par un agresseur. Christian tout fier d'être intervenu, même modestement, dans cet acte de civisme s'aperçoit, un peu tard qu'on lui a volé son téléphone, son portefeuille et même ses boutons de manchette.

Christian, conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, l'X-Royal Museum de Suède, n'a toutefois pas le temps de porter plainte. Il est requis par l'interview d'une jeune journaliste américaine, Anne, qui tente avec une innocente roublardise de lui faire expliquer l'une des phrases creuses et ronflantes qu'il a exprimé sur le concept d'exposition/non-exposition, regard/non-regard, dans un Musée/non-musée. Christian esquive en se référant à la réponse dorénavant classique du Duchamp comme quoi c'est le fait pour un objet d'être exposé dans un musée qui le rend objet d'art. Cette réponse passe-partout satisfait la journaliste. Christian rejoint alors Michael, l'un de ses assistants qu'il a chargé de pister son téléphone muni d'un mouchard électronique.

Michael a suivi sur l'ordinateur le trajet du téléphone volé et a localisé l'immeuble où le voleur habite. Il propose à Christian d'écrire une lettre de menace, intimant l'ordre de ramener les objets volés sous les 24 heures. Il ira les déposer dans chacune des boites aux lettres des habitants de l'immeuble. Christian accepte. Dans la belle voiture de sport et sur la musique du groupe Justice les deux hommes se rendent dans un des quartiers déshérités de Stockholm. Là Michael déclare qu'il veut bien garder la voiture pendant que Christian ira déposer les lettres. Christian s'offusque de l'esquive de son collaborateur et, enfilant le blouson  de celui-ci sur son costume, se rend à contrecœur dans l'immeuble où il dépose une à une dans chacune des boîtes-aux-lettes individuelles et dans tous les étages. Il revient juste à temps pour voir Michael pris à partie par une bande de jeunes du quartier voulant voir rouler sa belle voiture. En démarrant sur les chapeaux de roues, Michael abime la carrosserie de la voiture qui frotte sur un plot de sécurité.

Le lendemain le coach d'une agence de publicité et ses deux jeunes  et arrogants collaborateurs viennent discuter du plan de promotion de l'exposition The square. Il faudra être plus clivant que le message humaniste consensuel que développe l'idée d'un carré sanctuaire où les hommes seraient solidaires

Une médiatrice du musée interviewe Julian, un artiste contemporain sur son œuvre mais un spectateur pris du syndrome de la tourette tient des propos obscènes qui perturbent la causerie culturelle.

C'est dans 7-11 glauque que Christian se rend le soir pour acheter une puce de téléphone. Il est sommé par une mendiante roumaine de lui donner un sandwich dont il aura retiré les oignons. Christian est en fait venu là pour récupérer son téléphone volé. L'ordre ayant été donné dans la lettre de menace de le remettre dans cet établissement. Christian est tout surpris de se voir remettre un paquet et plus surpris encore de se voir restituer téléphone et portefeuille avec l'intégralité de son contenu. Du coup il en profite pour donner généreusement quelques billets à la mendiante roumaine qui l'avait précédemment irrité par son exigence.

Christian se rend ensuite dans une boite de nuit pour se délivrer physiquement et totalement de la pression des derniers jours. Il y retrouve Anne qui se laisse facilement draguée et l'emmène dans son appartement. Christian est surpris d'y voir se promener un chimpanzé en liberté. Ayant enfilé son préservatif Christian se livre avec fougue à des rapports sexuels partagés avec entrain par Anne qui ne parvient toutefois pas à l'orgasme. Anne se lève et propose à Christian de jeter le préservatif. Mais celui-ci refuse fermement jusqu'à ce qu'Anne l'obtienne pour le mettre dans la poubelle devant lui.

Le lendemain Christian reçoit un coup de fil du 7-11 : un nouveau paquet l'attend, Christian croit d'abord à eu méprise avant d'obtenir de son interlocutrice qu'elle ouvre le paquet. Elle lui lit un mot qui le menace du chaos s'il ne fait pas immédiatement des excuses à son interlocuteur et sa famille.

Du coup, Christian ne fait aucunement attention à l'agence de communication qui propose un concept qui apparait pour le moins grotesque à son équipe. Une petite fille de huit ans, blonde comme toutes les petites suédoises, vient rejoindre The square et là tout à coup: elle explose. Christian demande à Michael et une autre collaboratrice de quitter la réunion pour aller chercher le paquet alors que lui valide la campagne de communication sans la regarder.

Dans le 7-11, Michael est pris à partie par un jeune garçon turc qui s'offusque de la lettre de menaces qu'on lui a écrite et réclame des excuses. Michael, lâchement, se défausse sur son patron et s'enfuit devant le gamin.

Le soir, Christian contemple les retours que ses lettres ont provoqués et s'inquiète surtout du chaos qu'on lui promet. Du coup, lorsque des coups sont frappés à sa porte il prend peur et hésite à ouvrir. Ce ne sont pourtant que ses deux filles de huit et douze ans qui viennent rendre visite à leur père divorcé. Elles se chamaillent vivement et Christian doit les réprimander sèchement quitte ensuite à consoler la plus jeune, restée en pleurs.

(suite du résumé prochainement)
 

Ruben Östlund reprend la thématique déjà mise en œuvre dans Snow Therapy (2014), son précédent film et son plus connu jusqu'alors avec son prix Un certain regard recueilli à Cannes. Dans The square aussi, un représentant masculin de la classe bourgeoise suédoise accomplit un acte de lâcheté qui le fait dégringoler de son statut social et lui fait perdre toute contenance vis à vis des autres jusqu'à l'effondrement absolu avant un éventuel rachat possible.

Autant, cependant, Snow Therapy était une petite comédie burlesque, autant ici, Östlund propose un grand drame social. Le rachat y est moins facile mais en phase avec la thématique culturelle du film : les imites de l'art dans son interpellation du public devant les injustices sociales. Le monde décrit y est aussi beaucoup plus vaste que celui qui peuplait la petite station de ski. Les mendiants, les enfants et les animaux sont filmés en face de l'égoïste classe bourgeoise qui se protège derrière des barrières qui, une fois tombées, changeraient le monde.

Ruben Östlund : un Michael Hanecke réconciliateur

On pourra prendre The square comme une nième déclinaison de la lâcheté de l'homme moderne, incapable d'assumer ses responsabilités. Le cinéma de Michael Hanecke, que connait bien Ruben Östlund, aurait traqué les manquements de Christian jusqu'à l'écœurement pour nous mettre mal à l'aise. La lâcheté des autres pouvant nous amener à réfléchir sur la notre propre. Ce n'est qu'en partie le propos de Östlund qui cherche bien à dépasser la simple égratignure du modèle du male dominant pour aller jusqu'à montrer son effondrement. Mais la perspective d'une rédemption est toujours possible. L'effondrement prenait la forme d'une crise de pleurs partagés dans Snow Therapy. C'est ici la recherche du numéro de téléphone du jeune roumain dans les sacs poubelles éventrés. Un même plan en plongée conclut ces séquences de basculement dans l'un et l'autre film.

Dans Snow therapy, on avait ainsi un premier rachat du couple avec crise de larmes puis un rachat élargi à la famille avec la mise en scène du sauvetage de la mère dans le brouillard par les parents à destination de leurs enfants. La réconciliation collective, sociale, passait par la marche du groupe enfin solidaire sur le route de montagne. Ici aussi, Christian cherche une réconciliation plus profonde que celle d'un message vidéo d'excuses (ou il ne finit d'ailleurs plus que par penser à lui et son métier). Il accepte aussi sans résistance ni réticence son licenciement pour négligence. Christian cherche une réconciliation plus profonde que celle, sociale qu'il a acceptée en constatant combien, politiques, religieux et monde de l'art condamnaient la campagne de publicité du musée. Il voudrait réparer l'injustice commise face au jeune enfant roumain. Il ne le pourra pas car les parents ont déménagé. Cette injustice commise face à un enfant démuni, blessé peut-être dorénavant (ce qui a pu obliger ses parents à déménager), le hantera sans doute toute sa vie. Ses filles le savent aussi mais, au moins, voient-elles enfin leur père. Lors des derniers plans du film, le bruit du monde, celui de leurs jeux vidéo se fait bien étendre mais leur regard est dirigé vers leur père, aussi fautif soit-il. Chez Östlund, la réconciliation est une question de choix.

Une réflexion sur la performance

Au début du film, la jeune femme interpelle sans succès les passants pour savoir s'ils sont prêts à sauver une vie. Face à cette indifférence, les jeunes communicants arrogants proposent de poser la question : "Jusqu'à quel degré d'inhumanité faudra-t-il aller pour réveiller votre humanité ?" en faisant exploser (virtuellement quand même) une fillette. Östlund, tout pareillement, s'interroge sur la place à accorder aux mendiants dans son film.

Östlund répond bien plus modestement à la question : seul Le Carré permet à l'heure actuelle d'établir un sanctuaire. Il ne cesse de mettre lui-même les mendiants en scène dans son propre film dans un espace séparé. La mendiante roumaine est toujours dans un plan séparé de celui de Christian sauf dans l'illusoire réconciliation que Christian croit avoir atteinte avec la restitution de son paquet et où il lui donne quelques billets. Le mendiant du grand magasin laisse tout le monde indifférent. Ce n'est qu'une fois installé dans une sorte de carré entre deux portes coulissantes qu'ironiquement, il est interpellé par Christian qui a besoin d'aide. Le jeune garçon roumain reste lui aussi exclu de l'immeuble de Christian qui a besoin de franchir la barrière des poubelles pour faire le chemin vers lui.

Le chien de la présidente du musée reste derrière la grille du garage évitant à Christian d'être découvert à quatre pattes examinant sa voiture éraflée. Si l'animalité rentre dans le monde protégé de la bourgeoise, la catastrophe est certaine. Mieux vaut qu'Oleg soit filmé en vidéo dans le musée plutôt qu'il n'intervienne dans la performance où, excédée par ses excès, la bourgeoisie finit par le frapper à mort. Cette séquence presque onirique est volontairement coupée de tout contexte diégétique par Östlund. A moins que, presque déjà viré du musée, Christian ait pris un risque supplémentaire.

Dans Le Carré, le collectif peut néanmoins avoir lieu. Ainsi la danse rythmique des jeunes filles; leur entraineur leur explique que rien ne sert de se morfondre, mieux vaut se fondre au service du collectif.

Des bienfaits de l'art contemporain

Lui-même largement impliqué dans l'art contemporain, Östlund se permet des critiques acerbes sur son milieu. Mais loin de le dénigrer, il propose, là aussi, de réfléchir à ce qui pourrait le rapprocher, le réconcilier avec ses spectateurs.

Le projet de The square est né d'une exposition artistique montée par Ruben Östlund et Kalle Boman au musée du design de Vandalorum à Värnamo en 2015. Elle est reprise telle quelle dans le film. Il s'agissait pour les deux hommes, d'une part, d'installer un sanctuaire humanitaire, un carré situé sur la place principale de la commune où les citoyens auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs. Si l’on se trouve à l’emplacement du Carré, il est de son devoir d’agir – et de réagir – si quiconque a besoin d’aide. A l'intérieur du musée de Värnamo, Ruben Östlund et Kalle Boman proposaient, d'autre part, une autre œuvre. Une salle à double entrée qui jouait sur l’idée que l’harmonie sociale dépend d’un simple choix fait par tout un chacun au quotidien : « j’ai confiance en la société » ou « je me méfie de la société ». Les visiteurs du musée avaient le choix entre deux portes : si l’on passait à gauche, c’est que l’on avait confiance en la société, et si l’on choisissait celle de droite, non. La plupart des gens choisissaient d’avoir « confiance en la société », mais étaient ensuite réticents lorsqu’à l’étape suivante, il leur était demandé de poser leur portable et leur portefeuille sur le sol du musée... Cette contradiction illustre bien à quel point il est difficile d’agir selon ses principes.

Les deux installations d'Östlund sont reprises telles quelles dans le film. Le carré de 4x4 mètres illustre l’idéal de consensus censé gouverner la société dans son ensemble, pour le bien de tous, est devenue une installation permanente sur la place centrale de la ville de Värnamo. Cet espace virtuel a déclenché un mini-mouvement citoyen dans cette ville perdue au centre de la Suède. Il y a deux autres Square aujourd’hui, en Norvège. Ruben Östlund en a proposé un chez lui, à Göteborg, mais il voulait pour cela faire déplacer la statue de Charles IX et la rapprocher de celle de son père, Gustave Ier. Il proposait ainsi de faire descendre les rois de leur piédestal et d’accompagner cette nouvelle installation d’une légende : "Où est la mère ?". Östlund a du reculer devant le scandale alors que, dit-il, la grande majorité de gens qui défend ces emblèmes ne savent pas que Charles IX est un roi qui a provoqué d’innombrables bains de sang et relancé la chasse aux sorcières. Mais, du moins, Ruben Östlund s'est-il vengé dans son film avec la séquence burlesque du début où la statue s'effondre et se disloque.

Le tournage qui a eu lieu à Göteborg, Stockholm et Berlin met en scène le musée du Palais Royal de Suède, transformé en 2015 par Gert Wingårdh (né en 1951), un architecte suédois qui s’est réclamé du courant postmoderne dans les années 80 avec des ouvrages qui témoignent d’une forme de baroque contemporain. Il revendique de nombreuses influences d’architectes comme Frank Lloyd Wright, Hans Scharoun, Carlo Scarpa, Frank Gehry et Peter Zumthor.

Le palais Royal de Stockholm avant 2015
Le musée transformé par Gert Wingårdh en 2015

Dans le film, l'installation du Carré est attribuée à Lola Arias, une artiste argentine. Celle-ci existe bien. Née en 1976, elle aurait pu réaliser cette œuvre qui, néanmoins, doit bien être attribuée à Ruben Östlund et Kalle Boman. L'installation des pyramides de gravier est inspirée d'une œuvre de Robert Smithson (1938-1973) qui est passé du courant minimaliste à un land-art témoignant de la fragilité des constructions humaines face à la nature. Son nom est d'ailleurs cité lors de l'interviewe d'un artiste (qui lui ressemble) qui est perturbée par l'homme aux propos obscènes. Dans le musée, devant The Square, se trouve une photographie de Garry Winogrand, le grand photographe de rues américain.

L'installation de l'X museum
le pastiche de Ruben Östlund

Jean-Luc Lacuve, le 19 octobre 2017.

Bibliographie :