Producteur en faillite professionnelle et sentimentale, Bruno Bonomo, ayant beaucoup lutté contre la "dictature" du cinéma d'auteur avec ses films de série Z, n'arrive pas à financer une nouvelle superproduction fauchée, "Le Retour de Christophe Colomb".

Empêtré dans ses dettes, ses faiblesses, son mariage en fin de course, ses enfants sans repères, Bruno perd pied quand, alors qu'il est arrivé à décrocher un rendez-vous inespéré avec une huile de la RAI, son Christophe Colomb va prendre le large ailleurs, chez un très gros producteur. Bruno, à la rue, accepte sans le lire de proposer en catastrophe à la chaîne un autre script, le Caïman, scénario que lui a proposé une cinéaste inexpérimentée au look altermondialiste androgyne. Bruno, en le survolant, pense qu'il tient un bon film d'action mafieux.

Dans celui-ci, un homme d'affaire reçoit une valise tombée du ciel. Un journaliste l'interroge vainement lors de la construction de Milan II sur l'origine de sa fortune. L'homme d'affaire arrive en dansant sur un terrain de football où il embrasse les majorettes. Il ne s'inquiète pas d'une descente de la police financière qui perquisitionne ses comptes. Il retrourne son chef qui devient son bras droit. Il flatte son public et lui fait admettre que sa télé paillettes est mieux que la TV grise qui la précédait. Dans la salle désertée, jonchée de lettres de félicitations, le journaliste l'interroge sur ces ambitions. Plus tard, l'homem d'affairedécide de se lancer dans la politique et fait peu de cas du journaliste qui sait qu'il agit pour protéger son empire financier.

Sans s'en rendre compte, Bruno est en train de produire un film sur l'insupportable arrogance du système berlusconien. Lui qui avait toujours voté Berlusconi ! Il s'aperçoit bientôt, juste avantd e se rendre chez le producteur de la RAI avec Teresa qu'il s'agit d'une biographie de Berlusconi.

Malgré les defctions successives de la RAI et de son acteur principal, Il va monter l'affaire, trouver l'acteur principal tout en essayant de recoller les morceaux de son couple. Commence alors à naître en lui un nouvel élan vital : celui de l'affirmation de sa dignité. Comme par enchantement, ce faiseur de navets va se battre avec pour seules armes les convictions d'une cinéaste débutante et ses ultimes biens matériels.

Il tournera alors la journée du verdit du procès : condamné à sept ans de prison pour corruption, Berlusconi en appelle ni plus ni moins à la vindicte populaire pour éliminer tous les juges du pays qu'il considère comme une caste au-dessus de la démocratie annonciatrice. Alors qu'il s'éloigne, l'insurrection civile gronde et la foule en colère tente de lapider les juges de Berlusconi pour ensuite incendier le palais de justice d'où ils sortaient.

L'incontestable chef de fil du cinéma italien complexifie sa mise en scène au risque de perdre le spectateur qui serait tenté de voir dans son dernier film qu'une défense du cinéma d'auteur du bon petit soldat antiberluconnien contre les grosses machines hollywoodiennes ou l'emprise du fascisme en Italie.

Moretti est avant tout un cinéaste mental. Il est moins tenté par la description des difficultés sociales que par leurs conséquences sur le moral, la psychologie l'éthique des personnages.

Michele Apicella, le personnage récurrent de ses films qu'il avait toujours interprété jusqu'ici, était un masochiste solaire, toujours prêt à prendre des coups pour réveiller tous les magnifiques quadragénaires qui sommeillent en nous. Si Moretti s'efface ici pour céder la place à Silvio Orlando qui interprète le personnage de Bruno, ce n'est pas pour faire de lui son porte-parole mais pour réaliser un film qui appelle à réfléchir dans les fragments du réel avant de reconstruire un puzzle qui permettra d'échapper à la noirceur apocalyptique promise par ce magnifique Satan qu'est Berlusconi.

Moretti réalise ainsi ici une comédie douce amère dans un esprit tout autre que celui de la critique sociale désespéré de la comédie italienne. Il s'agit rien moins que d'aller interroger les dieux sur leur irrémédiable absence qui a conduit Berlusconi à occuper tout l'espace de l'espoir, de la joie et de la magnificence.

Arrêter la musique

La séquence où Bruno va interroger sa femme en plein concert donne ainsi probablement la clé d'entrée dans l'univers du Caïman.

Cette séquence prend place au sein d'un montage complexe mettant en parallèle alternativement, Andréa recherchant désespérément la pièce du puzzle manquant avec son jeune frère et la baby-sitter ; Teresa chez elle avec sa compagne et leur enfant ; Marisa, son assistante, fermant le studio de production et éteignant la maquette du film et le fameux concert. Les trois séquences mises en parallèle avec le concert expriment ce qui aurait pu être et ne sera pas : la joie enfantine de tout remettre à sa place, de construire un mécano parfait ou tout s'enchaîne, la possibilité d'échapper à la famille pour créer et le film qui ne pourra être produit.

Lorsque Bruno lance ainsi son interrogation "Mais qu'est ce que je t'ai fait ? Mais qu'est ce que je t'ai fait ?",c'est moins à sa femme qu'il s'adresse qu'à une instance qui pourrait être dieu lui-même ou du moins son représentant sur terre : la musique.

La dimension allégorique de la scène est soulignée par l'absence de conséquence de l'acte de Bruno ; il stoppe le concert et c'est tout. Les sirènes de police qui surgissent derrière lui ne viennent pas l'arrêter mais conduisent la caravelle d'El Ninia qu'il n'avait pas les moyens de construire. Séquence qui peut aussi bien être vue comme réaliste que comme onirique, elle exprime les multiples trahisons dont c'est rendu coupable le cinéma.

Dans ses films, Moretti ne se sert jamais du grand cinéma pour réfléchir la beauté du monde. Dans Aprile, la comédie musicale sur un pâtissier trotskiste qui sert de contrepoint à son documentaire sur Berlusconi relève plus de la joie provoquée par la musique que par la valeur de la mise en scène. De même, dans Cher journal, si Moretti fait intervenir un critique de cinéma son film, c'est bien plutôt à une apologie de la danse qu'il se livre au travers de sa rencontre avec Jennifer Beals, l'interprète de Flashdance. Dans Palombella Rossa, Docteur Jivago n'est convoqué qu'au travers du petit écran et exprime la nostalgie pour le mélodrame fédérateur d'antan plus facile à vivre que la complexité de la politique actuelle. Dans La chambre du fils, c'est la chanson reprise en famille dans la voiture qui provoque l'émotion la plus intense. Cette valorisation de la chanson de variété est reprise ici dans la séquence où Moretti écoute Adamo dans la voiture en compagnie de Bruno et Téresa.

Reconstruire le réel sur d'autres bases

Seuls les enfants perdent et cherchent la pièce manquante d'un puzzle ou d'un mécano pour reconstruire un monde qu'ils voudraient parfait. La petite tuile jaune n'existe pas plus que le sauveur miraculeux qui reconstruirait l'Italie. Moretti en appelle donc à un récit éclaté où sont valorisés le courage, la ténacité au travers de ces personnages fragiles que sont Bruno et Teresa. L'effort de se débrouiller avec le réel : les producteurs ; la rai, le manque de moyen, les doutes de la réalisatrice, la recherche de l'acteur : celui inconséquent qui n'a pas lu le scénario ou l'acteur boursouflé érotomane quasi-impuissant, vieux beau hypocrite et trouillard le rêve se brise sur les pelleteuses venant détruire le studio. Bruno finira comme le critique l'avait prévenu : dépouillé de tout.

Le cinéma lui-même est éclaté : Les séries B de Bruno expriment ici pour le premier extrait la franche détestation du cinéma politique dont Moretti avait déjà dit pis que pendre dans Aprile refusant absolument d'aller voir la moindre fiction de gauche et pour le second la détestation d'une certaine critique qui s'exprime sans voir les films. Ces films dans le film valent par leur ton vengeresque mais ne sont en aucun cas le reflet de ce que serait pour Moretti le cinéma à faire.

C'est probablement aussi en fractionnant Berlusconi en trois incarnations plus ses propres apparitions à la télévision que Moretti signifie qu'il ne doit pas plus être considéré comme indépassable mais attaqué sur tous les terrains. La dramaturgie adoptée suffira-telleà vaincre la formidable rhétorique de Berlusconi, capable de déchaîner l'apocalypse derrière lui pour se maintenir au pouvoir ?

Jean-Luc Lacuve le 29/05/2006

 

 

Test du DVD Editeur : Bac-Films. Juin 2009. Juin 2009. Coffret 5DVD : Caos Calmo, Le Caïman, Palombella rossa, La messe est finie et Bianca. 50 €.

Supplément sur DVD2 : Le journal du Caïman (1h00), Une Histoire italienne de Laurent Marchi (0h24), bandes-annonces.

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Le caïman
2006
(Il Caimano). Avec Silvio Orlando (Bruno Bonomo), Margherita Buy (Paola Bonomo/Aidra ), Jasmine Trinca (Teresa), Elio De Capitani (Silvio Berlusconi rêvé), Michele Placido (Marco Pulici, l'interprète de Berlusconi), Nanni Moretti (Lui-même et Berlusconi au procès), Giuliano Montaldo (Franco Caspio), Jerzy Stuhr (Jerzy Sturovsky, le producteur polonais), Dario Cantarelli (le critique gastronomique), Antonio Catania (le dirigeant de la Rai), Luisa De Santis (Marisa, l'assitante de Bruno), Cecilia Dazzi (Luisa, l'amie de Teresa), Daniele Rampello (Andrea Bonomo), Giacomo Passarelli (Giacomo Bonomo) Tatti Sanguinetti (Beppe Savonese), Anna Bonaiuto (La procureur du tribunal), Paolo Sorrentino (lui-même). 1h52.
Genre : Comédie sociale
dvd