Ancône, port italien sur l’Adriatique. Giovanni, psychanalyste, mène une vie sans histoires, avec sa femme Paola, éditrice, et leurs deux enfants adolescents : Irene, l’aînée, et Andrea, le cadet. Le quotidien de la famille est rythmé par des petites manies, des jeux, des rires, et divers problèmes, futiles ou graves : les séances de jogging du père et de son fils, l’entraînement de basket de la fille, le bureau où travaille Paola, le cabinet de Giovanni, qui réprime parfois un bâillement en écoutant ses patients, les chansonnettes qu’on reprend ensemble dans la voiture, le morceau de Brian Eno que le père voudrait faire découvrir à son fils. Et le lycée : Andrea y a-t-il, comme on l’en accuse, volé un fossile dans le labo de sciences naturelles ?

Un jour où Giovanni répond à l’appel en urgence d’Oscar, un de ses malades, il est contraint d’annuler une sortie prévue avec son fils. Andrea part donc pour une promenade en mer avec des amis et meurt accidentellement lors d’une plongée sous-marine. La famille est accablée ; chacun réagit à sa façon devant la douleur et les survivants ont parfois du mal à rester solidaires. Le père, impuissant et abattu, se sent responsable de cette mort et perd sa capacité à écouter ses patients, donc à exercer son métier. Irene se referme sur elle-même et s’extériorise parfois violemment lors de ses matches de basket. Paola est obsédée par une découverte faite dans la chambre de son fils : Andrea avait rencontré une fille de son âge, Arianna, avec qui il avait correspondu et qu’elle voudrait retrouver. Comme Giovanni est incapable de lui écrire, Paola lui téléphone : Arianna leur rend visite avec son nouvel ami, et c’est par eux que viendra un relatif salut. Giovanni, Paola et Irene accompagnent les jeunes qui partent en vacances en France. À la frontière, ils éprouvent du mal à se séparer de ceux qui leur ont sans doute donner l’envie de survivre.

Scène clé : Le dimanche où la famille devait être réunie, le père est appelé pour soigner un patient. Chacun des quatre membres de la famille se retrouve seul. La fille, sur son vélomoteur, joue dangereusement à se laisser chahuter par ses copains. Le père, en voiture, croise, dans un virage, un camion dont le bruit assourdissant du moteur s'était fait entendre depuis plusieurs secondes d'une manière hyperréaliste qui pouvait laisser présager une catastrophe. La mère, sur un marché d'antiquaires, est bousculée par un homme qui s'enfuit en courant. Le danger guette et la mort aurait pu choisir chacun de ces trois personnages, mais elle préfère prendre le seul sur lequel ne semblait peser aucune menace : le fils qui s'en va au large sur un bateau, tranquille, et sous un soleil lumineux.

Lorsqu'un metteur en scène décide de faire mourir un enfant, il sait qu'il accomplit un geste grave. Pour Rossellini qui le premier (en partie pour des raisons personnelles, son fils Romano était mort pendant son absence) fit mourir un enfant dans Allemagne année zéro puis Europe 51, la mort d'un enfant est l'acte scandaleux par excellence, celui qui sanctionne les pires crimes : la confusion des valeurs dans le premier cas, la possible absence de Dieu dans le second. Depuis, avec L'Innocent de Visconti, L'Incompris de Comencini et jusqu'à Short-cuts de Altman, De beaux lendemains de Egoyan ou même Volte-face de John Woo, cette mort des enfants est toujours accompagnée d'une valeur fondamentale en laquelle peut croire ou désespérer l'humanité. Il paraît donc improbable que Moretti ait décidé de tuer son fils pour nous dire simplement que la mort frappe qui elle veut et quand elle veut. Il paraît de même improbable qu'il veuille s'en servir simplement comme révélateur d'un avant idyllique et d'un après qui serait plus réaliste, ni même comme d'un champ d'expériences pour voir comme une famille réagit à la douleur. Cette mort en plein soleil relève d'un autre choix.

Message essentiel : Le personnage de Giovanni, que Moretti incarne depuis son premier film, cherche à transformer la société. Volontiers donneur de leçon, il nous donne des pistes pour se révolter contre une société qui n'accorde plus d'importance à la beauté des gestes, des paroles et des actes. Parallèlement à sa vie personnelle qui l'a conduit de célibataire marginal (Je suis un autarcique, 1976) à celui de jeune père de famille, porte-drapeaux du cinéma italien, Moretti accorde une place de plus en plus grande à la famille et à la mise en scène : n'hésitant dorénavant plus à ciseler la mise en scène de ses films comme les grands maîtres hollywoodiens et à construire l'image d'une famille idéale. Telle est en effet le projet de la première partie du film. Puis il sacrifie le meilleur de la famille, le fils, pour se confronter au réel et vérifier que le Verbe ne suffit plus et qu'il convient d'agir.

Moretti sacrifie ainsi délibérément un fils, pour passer de l'état de paradis à celui d'une humanité imparfaite. Tel Dieu le Père, il laisse mourir son fils préféré (Andrea serait d'ailleurs plutôt un nouvel Abel, blond et bouclé, qui ne veut pas gagner au tennis, à moins qu'il ne soit une réincarnation de l'Andrea du mélodrame de Comencini : L'incompris) pour que, comme le dit la Bible si, au départ était le Verbe, le Verbe se fasse chair. Maintenant qu'il est devenu père, Moretti ne recule devant aucune comparaison se prenant pour Dieu le Père puis pour Jésus-Christ et même sans doute pour le Minotaure. Moretti superpose la légende antique à la légende biblique : la grotte est un labyrinthe et Ariana arrive trop tard. Giovanni préfère, dans les photos de sa chambre prises par Andrea, celle où il est plié sous le bureau. Cette posture, de même que la chambre elle-même dans la maison, évoquent une possible prison dans laquelle un père trop possessif voudrait maintenir son fils.

 

Au départ était le Verbe….

Au départ tout est idéal ; l'appartement, la proximité de la mer, les corps : jogging et amour physique et surtout la parole du psychiatre si attentif, positif et thérapeute. Même l'humour est de son côté (les achats de vêtements de ses patients frustrés en bas de son cabinet). Tous autour de lui sont un peu ses faire-valoir et la scène symbole du bonheur familiale commence aussi par un gros plan de lui. En voiture, il chante une chanson italienne avant qu'un à un, sa femme et ses deux enfants, reprennent avec lui les paroles de la chanson. Cette scène pourrait figurer au palmarès des scènes évoquant le bonheur familial comme le fait, en peinture, Famille au bord de la mer (Picasso, 1922, Musée Picasso).

Dans ce monde idéal d'avant la chute, le verbe ordonne les désordres psychologiques non seulement dans le cabinet du psychiatre mais aussi dans la famille. Le jeune homme amoureux d'Irène, la grande sœur, est un adepte de la drogue et traduit trop librement le texte latin. Le père et la mère a l'aide du dictionnaire auront tôt fait de ramener Irène dans le droit chemin…qu'elle n'avait d'ailleurs pas quitter : la traduction libre se révèlant aussi juste.

Mais le verbe est décidément inséparable de la loi et lorsque le fils vole l'ammonite et se révèle incapable de recoller les morceaux, il commet une transgression qui le désigne comme la victime de la loi du père qui détruit alors le paradis dans lequel il s'était installé.

 

...Et le verbe s'est fait chair

Bien sur, la scène de l'annonce de la mort, au bas de la porte, à l'hôpital ou lors de la mise en bière sont émouvantes ; mais sommes toutes, elles sont un peu convenues. Le film ne redécolle qu'après la scène des objets ébréchés (le cendrier, le vase, la tasse, le meuble et surtout la théière) : il faut bien se faire à l'évidence le paradis n'existe plus. Moretti cabotine encore à souhait dans cette scène mais c'est la dernière fois. Le père s'enferme en effet dans le passé, dans cette image qui revient toujours, celle de ce jour fatal où il aurait pu dire tout autre chose. Cette parole l'enferme dans le passé, l'amène à répéter sans cesse l'avant du drame. Et la répétition ne donne rein, pour preuve cette scène où, chez le disquaire, il souhaite entendre une musique qu'aurait pu aimer son fils : ce n'est plus la chanson italienne mais un groupe anglais qui ne lui apporte aucun réconfort.

Si le salut ne vient plus de la parole, il peut venir de l'action. Rôle dévolu aux femmes, la révolte physique d'Irène au basket et surtout celle de Paola qui cherche à revoir Ariana, flirt d'un jour de son fils. Laura Morante cumule lors toutes les scènes fortes : la réception de la lettre, les larmes contre le pull d'Andrea, la scène au téléphone avec Ariana. C'est elle qui suit le fils d'Ariane même si Giovanni comprend finalement avant elle que le voyage vers la France est leur ultime espoir de vivre à nouveau : "Surtout ne t'endors pas, reste avec moi".

Le dernier plan, magnifique de soleil et apaisé par la proximité de la mer, abandonne la famille sur la plage alors que la vie (tout du moins la caméra) repart avec Ariana. Mais si la vie est clairement du côté de la jeune fille, celle-ci est maintenant liée à la famille. Il n'est pas redonné à la famille endeuillée du même, de l'identique (comme à la fin de Volte-face où l'enfant mort des gentils est littéralement remplacé par celui des criminels) mais une création de leur fils qu'ils ont su conserver et s'approprier.

Ainsi, décidemment, Moretti ne se départi pas de son rôle de donneur de leçons. Loin d'être un film sur le deuil, un film sur l'acceptation de la mort, La chambre du fils offre plutôt des pistes pour apprendre à se séparer de ses enfants. Car si le paradis, c'est la famille, il faut aussi apprendre à se séparer de ses enfants avant qu'il ne soit trop tard et a construire autour de ce qu'ils ont créée : ici une relation amoureuse.

Bibliographie : article de Stéphane Bouquet dans, "Les Cahiers du cinéma"

 

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La chambre du fils
2001
Thèmes : mort des enfants, psychanalyse

(La stanza del figlio). Avec : Nanni Moretti (Giovanni), Laura Morante (Paola), Jasmine Trinca (Ariana), Giuseppe Sanfelice (Andrea), Silvio Orlando. (1h35)

Genre : Mélodrame