La biographie du peintre à l'écran est la façon la plus simple d'aborder la peinture au cinéma. Sont montrées des reproductions de vrais tableaux à l'écran et le sujet du film est la vie du peintre (partie 1) en montrant souvent parfois seulement ses conditions d'existence et en tentant parfois de montrer quel travail sur la réalité préexistante il opère pour construire son tableau (partie 2).

La vie passionnée de Vincent Van Gogh (Minnelli, 1954) : le chemin glorieux et mortel vers la maîtrise de l'oeuvre
Le songe de la lumière (Erice, 1992) : le peintre s'imprègne de son environnement.

Comme le remarque Pierre Eisenreich :

"la biographie cinématographique de l'artiste plasticien trouve d'abord son intérêt dans la dramaturgie tirée du vécu du personnage. Il peut être attribué à ces héros une série de caractéristiques qui suscitent un très grand intérêt narratif. Tous ont mené une existence conflictuelle avec leur société, et avec eux-mêmes, due à l'exigence et à la marginalisation de leur profession pour la plupart d'entre-deux. Il en découle en général une grande pauvreté matérielle qui les plongeait dans une situation de quasi-survie. Quand les origines familiales permettaient d'assurer un certain confort dans le cas de Munch et de Toulouse-Lautrec, la maladie et le handicap physique procuraient au scénario une source mélodramatique inespérée."

La biographie filmée ne constitue souvent pas un apport important à la compréhension des enjeux picturaux. On constatera toutefois au travers de trois exemples particuliers une même convergence vers la mise en scène des étapes essentielles de la création.

 

1 - Les biographies filmées

 

1-1 Les biographies de peintres existants

Dans Biographes de peintres à l’écran, Patricia-Laure Thivat remarque que le peintre au cinéma renouvelle la figure héroïque de l’'aventurier solitaire qui joue de la contradiction entre la liberté individuelle et les formes de l’'organisation sociale. Les biographies sont ainsi concentrées sur les figures majeures de l’'histoire de l’art, peintres célèbres des siècles passés (Rembrandt, Le Caravage, Michel-Ange, Goya), d’'artistes novateurs, voire artistiquement révolutionnaires, du tournant des 19e et 20e siècles (Toulouse-Lautrec, Modigliani, Van Gogh, Munch), mais aussi de peintres contemporains (Hockney, Pollock, Kahlo, Bacon ou Basquiat), tous à même de représenter l’'image du "génial démiurge" à l’'apogée de son art, et/ou la figure du "peintre maudit", en proie à une souffrance physique ou existentielle.

Des peintres à l’'existence tranquille comme Degas, Manet ou Cézanne ne semblent pas avoir suscité le même intérêt. Leurs biographies respectives ne paraissent pas correspondre aux nécessités cinématographiques de l’'archétype. Celui-ci est un individualiste, parfois décrit comme un génie (Rembrandt), toujours obsédé par sa création, à la fois asocial et frondeur (Ohwon, Modigliani), amateur des choses de l’'amour (Le Caravage, Van Gogh), mais toujours plus à l’'aise dans le calme de l’'atelier que face aux tumultes de la société (Michel-Ange, Klimt). Tout à la fois entier dans sa vocation et pétri de contradictions dans ses relations avec les autres, sa liberté créatrice est constamment mise en danger par le monde extérieur. Le peintre au cinéma est aussi et avant tout un personnage qui porte un regard singulier et aiguisé sur le monde mais que le monde ne peut contrôler.

La biographie de peintre peut être qualifiée d’'épique (L'extase et l'agonie de Carol Reed) , de contemplative (Ivre de femmes et de peinture d’Im Kwon-Taek) ou de pseudo-documentaire (Edvard Munch de Peter Watkins, A Bigger Splash de Jack Hazan).

La biographie se fait parfois au mépris total des valeurs morales et esthétiques défendues par les peintres : ainsi La jeune fille à la perle de Vermeer est-il une apologie de la chasteté et de la fidélité alors que le film de Peter Webber (2003), fait de la jeune servante la maîtresse d'un peintre qui ne supporterait plus la vie de famille !

Biographies de peintres et sculpteurs :
       
Gauguin - voyage de Tahiti Edouard Deluc France 2017
Egon Schiele Dieter Berner Autriche 2016
Sfumato Christophe Bisson France 2016
Big eyes Tim Burton U.S.A. 2014
Mr Turner Mike Leigh G.-B. 2014
Camille Claudel 1915 Bruno Dumont France 2013
Berthe Morisot Caroline Champetier France 2013
Renoir Gilles Bourdos France 2012
Séraphine Martin Provost France 2008
El Greco, les ténèbres contre la lumière Yannis Smaragdis Grèce 2007
La ronde de nuit Peter Greenaway G.-B. 2007
Les fantômes de Goya Milos Forman U.S.A. 2006
Surviving Picasso James Ivory U.S.A. 2006
Klimt Raoul Ruiz France 2005
La jeune fille à la perle Peter Webber France 2003
Ivre de femmes et de peinture Im Kwon-taek Corée 2002
Frida Julie Taymor U.S.A. 2002
Jackson Pollock : an american saga Ed Harris U.S.A. 2000
Rembrandt Charles Matton France 1999
Goya Carlos Saura Espagne 1999
Love is the devil John Maybury G.-B. 1998
Lautrec Roger Planchon France 1998
Basquiat Julian Schnabel U.S.A. 1996
Van Gogh Maurice Pialat France 1991
Vincent et Théo Robert Altman U.S.A. 1990
Camille Claudel Bruno Nuytten France 1988
Caravaggio Derek Jarman G.-B. 1986
Egon Schiele, enfer et passion Herbert Vesely Autriche 1981
Rembrandt Fecit 1669 Jos Stelling Hollande 1977
Aloïse Liliane de Kermadec France 1975
A bigger splash Jack Hazan G.-B. 1974
Edvard Munch Peter Watkins Norvège 1974
Leon Battista Alberti - L'humanisme Roberto Rossellini Italie 1973
Andrei Roublev Andrei Tarkovski Russie 1966
L'extase et l'agonie Carol Reed U.S.A. 1965
Montparnasse 19 Jacques Becker France 1958
La maya nue et la maya habillée Henry Koster U.S.A. 1958
La vie passionnée de Vincent van Gogh Vincente Minnelli U.S.A. 1956
Moulin rouge John Huston U.S.A. 1954
L'atelier de Jackson Pollock Hans Namuth U. S. A. 1950
Cinq femmes autour d'Utamaro Kenji Mizoguchi Japon 1946
Rembrandt Hans Steinhoff Allemagne 1942
Rembrandt Alexander Korda G.-B. 1936
Benvenuto Cellini Gregory La Cava U.S.A. 1934

Un peintre célèbre n'est parfois qu'une figure secondaire d'un film de fiction. C'est le cas de Thomas Gainsborough dans La duchesse des bas-fonds (1945). Mitchell Leisen le fait intervenir comme l'un des personnages du mélodrame et montre ses tableaux, une séance de pose, et un salon où il se dispute avec Reynolds.

Toulouse-Lautrec est interprété par John Leguizamo dans Moulin Rouge! (Baz Luhrmann, 2001) et par Vincent Menjou-Cortès dans Minuit à Paris (Woody Allen, 2011). Sa silhouette apparait fugitivement dans Un Américain à Paris (Vincente Minnelli, 1950) et dans Van Gogh (Maurice Pialat, 1991).

Lorsque, dans Le songe de la lumière, Victor Erice suit le peintre Antonio López García, sur un peu plus d'un an, on ne peut pas vraiment parler de biographie.

 

1-2 Les biographies de peintres de fiction

Charles Strickland dans The moon and sixpence (Albert Lewin, 1942) est une création fictionnelle. Cependant au prix de changements de patronymes et de détails, il se présente comme inspiré de Paul Gauguin. Il ne peut pourtant pas être considéré comme une biographie de celui-ci.

Pour La chute de la maison Usher, Epstein s'inspire de "motifs d'Edgar Poe" comme il le précise. Plus précisément de deux contes : celui qui donne son titre au film et Le portrait ovale. Celui-ci est exploité dans la première partie du film tandis que celui-là fournit la structure générale du scenario et celle de la seconde partie. Le portrait ovale est une métaphore de l'obsession vampirique par l'absorption progressive du modèle par la toile peinte : "Les couleurs qu'il étirait sur la toile étaient tirées des joues de celle qui était assise près de lui" écrit Poe à propos de Roderick et Madeline, frère et soeur, devenus mari et femme dans le film.

Basil Hallward peint le portrait du séduisant Dorian Gray. Il ne souhaite pas exposer le tableau car le portrait semble doué d'une vie propre qui aurait comme guidé sa main. Il l'offre ainsi à Dorian Gray qui s'aperçoit que seul le tableau garde trace de sa déchéance morale lui laissant un visage jeune et pur. Basil Hallward contraint Gray à lui monter le tableau qu'il a caché dans le grenier et meurt assassiné.

Les peintres sont parfois des personnages de fictions très efficaces, répondant aux clichés habituels des biographies de peintres réels : exaltés et incompris ou romantiques cherchant l'inspiration ou bien encore pratiquant leur métier avec conviction ainsi Martin Lobelius dans L'attente des femmes (Bergman). La profession de peintre est toutefois présentée sous un jour plus souriant chez Hitchcock ou Minnelli ainsi Sam Marlowe dans Mais qui a tué Harry ? ou Jerry Mulligan dans Un Américain à Paris.

Dans Barbe bleue (Edgar G. Ulmer, 1944), le serial killer est victime du syndrome inversé de Dorian Gray : le peintre tente de préserver l'idéal du portrait en tuant la femme qui l'a inspiré. Il ne peut se détacher de la conjonction fatale qui a lié ces deux actes quand il a découvert que celle qui lui a inspiré le gisant de Jeanne la pucelle n'était qu'une prostituée sans cœur. Gaston a donc renoncé à la peinture pour les mannequins miniatures de son théâtre de marionnettes. Une manière sans doute de dire que la sculpture tend moins vers l'idéal que la peinture. Quand poussé par Lamarte à faire le portrait de Francine, Gaston ne s'y résout qu'en tentant de se protéger avec un complexe dispositif d'images renvoyées par des miroirs dans des chicanes obstruées par des voiles de tissus.

Principaux peintres de fictions :
       
Japon Carlos Reigadas Mexique 2003
Au coeur du mensonge Claude Chabrol France 1998
Meurtre dans un jardin anglais Peter Greenaway G.-B. 1990
La belle noiseuse Jacques Rivette France 1991
Roberte Pierre Zucca France 1978
L'hypothèse du tableau volé Raoul Ruiz France 1978
Blow-up Michelangelo Antonioni G.- B. 1966
Le chevalier des sables Vincente Minnelli U. S. A. 1965
Mais qui a tué Harry ? Alfred Hitchcock U. S. A. 1956
L'attente des femmes Ingmar Bergman U. S. A. 1952
Un Américain à Paris Vincente Minnelli U. S. A. 1950
Le portrait de Dorian Gray Albert Lewin U. S. A. 1945
Barbe bleue Edgar G. Ulmer U. S. A. 1944
La main du diable Maurice Tourneur France 1943
The moon and sixpence Albert Lewin U. S. A. 1942
Le portrait de Jennie William Dieterle U. S. A. 1942
La chute de la maison Usher Jean Epstein France 1928
Michael Carl Theodor Dreyer Allemagne 1924

 

2 - Le peintre au travail

Quatre films exemplaires du travail du peintre insistent sur les étapes essentielles du processus créateur : la recherche de l'inspiration, la pose du modèle, le travail de la matière et l'affirmation des théories de l'art avec ses pairs ou des critiques.

2 -1 Le mystère Picasso

Dans Le mystère Picasso, la caméra placée devant le chevalet sur lequel est tendu un papier et non derrière Picasso. Elle capte le cheminement de la pensée créatrice du peintre. Puis passage à la couleur ; peinture à l'huile plus classique, filmée en écran cinémascope et film monté photogramme par photogramme.

2 -2 Van Gogh

Dans Van Gogh (Maurice Pialat, 1991) Les recadrages brusques pour suivre les coups de pinceau dans la scène initiale, la peinture étalée à coup de couteau pour peindre l'innocent ont pour équivalence de mise en scène, le montage ou démontage par déplacement de plans dans la scène de cabaret de Montmartre, les blocs de séquences et plan-séquences. Pialat veut tenir le cinéma comme Vincent voulait tenir la peinture.

Le peintre est enchâssé dans le cadre d'une fenêtre ouverte sur un feuillage de printemps, cadré depuis l'intérieur cossu du salon de musique.

Posant face à la caméra qui saisit son portrait dans le cadre de la fenêtre, suspendu entre l'intérieur et l'extérieur, il observe. Tel un animal examinant sa proie, il détaille la jeune fille capricieuse qui, jouant au piano, sera son modèle.

Enfin l'artiste défend son art sa sensibilité ou ses théories devant les critiques ou ses pairs.

3-3 Edvard Munch

3-4 A bigger splash

Dans A bigger splash, Jack Hazan a su convaincre David Hockney, d'abord très réticent, à jouer son propre rôle dans un film de fiction. Celui-ci relie le surgissement de l'inspiration, aux travaux préparatoires de la toile, à son exécution difficile puis à sa présentation lors de l'exposition de 1972.

Ce tableau hyperréaliste de David Hockney s'adapte parfaitement à la mise en scène obsessionnelle qu'a choisi le réalisateur. Le film est certes assez classiquement une méditation sur les relations de l'art et de la vie. Mais jamais aussi bien que dans l'hyperréalisme la frontière entre monde réel et monde ressenti est mince. C'est la fragilité de cette limite que met en scène Jack Hazan.

 

Sfumato Christophe Bisson France 2016
Le songe de la lumière Victor Erice Espagne 1992
La belle noiseuse Jacques Rivette France 1991
Van Gogh Maurice Pialat France 1991
A bigger splash Jack Hazan G. - B. 1974
Edvard Munch Peter Watkins Norvège 1974
Le mystère Picasso Henri-Georges Clouzot France 1956
L'atelier de Jackson Pollock Hans Namuth U. S. A. 1950

 

Bibliographie :

Patricia-Laure Thivat (dir.) : Biographes de peintres à l’écran. Editeur : Presses Universitaires de Rennes (novembre 2011). Collection : Le Spectaculaire Cinéma. 322 pages au format 17 x 24 cm. Illustrations couleur et noir et blanc. 20 €.
 
  • Pierre Eisenreich : Sortie de la toile, positif n°540, février 2006 p. 94.
  • Stéphanie Katz pour Zeuxis-Un magazine de cinéma n°17, 2005.