Le silence

2016

Genre : Film épique

(Silence). D'après le roman de Shusaku Endo. Avec : Andrew Garfield (Père Sebastião Rodrigues), Adam Driver (Père Francisco Garupe), Liam Neeson (Père Cristóvão Ferreira), Issei Ogata (Inoue, le grand inquisiteur), Tadanobu Asano (L'interprète), Yôsuke Kubozuka (Kichijiro), Yoshi Oida (Ichizo), Shinya Tsukamoto (Mokichi), Ciarán Hinds (Père Alessandro Valignano). 2h41.

Sur un écran noir, les bruits de la nature, puis un simple mot : Silence. 1633, des prêtres sont ébouillantés avec des cuillères à trous devant des sources d'eau chaude et subissent un martyr de plusieurs jours. C'est ce qu'écrit le père Ferreira depuis le Japon.

Sa lettre a mis sept ans à parvenir à son destinataire, le père Valignano qui dirige les jésuites au Portugal. Depuis, celui-ci a appris que le père Ferreira a cessé de répandre les enseignements du catholicisme, a apostasié, s'est marié et s'est converti au bouddhisme. Ainsi décourage-t-il les deux jeunes prêtres jésuites, Sébastião Rodrigues et Francisco Garrupe, de se rendre au Japon. Ils refusent de croire cette rumeur et veulent laver l'honneur de celui qui fut leur mentor. Devant leur détermination, le père Valignano les laisser se rendre au Japon.

Sébastião Rodrigues et Francisco Garrupe ont rejoint Macao et cherchent un japonais pour leur servir de guide. Ils ne trouvent pas mieux que Kichijiro, un pauvre hère affamé et effrayé car il sait que les chrétiens sont persécutés. Après une traversée dans la brume, Rodrigues, Garrupe et Kichijiro posent le pied sur le sol du Japon. Kichijiro s'enfuit et les deux prêtres pensent avoir été trahis avant de se trouver face à Ichizo et aux villageois de Tomogi. Ces villageois incultes, convertis par hasard et depuis longtemps sont livrés à eux-mêmes. Ils réclament avec une ferveur hystérique confessions et absolutions. Les deux jésuites, émus par tant de piété, délivrent la messe et la bonne parole. Ils leur donnent des crucifix ou les perles de leur chapelet. Même Kichijiro, qui a renié le Christ pour sauver sa vie alors même que sa famille subissait le martyr, se convertit de nouveau après que Rodrigues lui  administre la confession.

Les paysans de Tomogi trouvent une maison éloignée dans la montagne pour servir de refuge discret aux prêtres qui ne doivent jamais en sortir le jour. Un après-midi, n'y tenant plus, ils profitent du soleil, mais sont repérés par deux paysans. Ce sont des villageois de Goto, sur l'ile voisine, qui sont venus à leur rencontre depuis que Kichijiro leur a parlé. De nouveau dans ce village, Rodrigues et Garrupe sont accueillis avec ferveur. Le vieux Mokichi, humble et fervent chrétien, offre un crucifix taillé par ses soins à Rodrigues. Mais les autorité de Nagasaki ont fini par apprendre la présence des prêtres et détachent des soldats pour les capturer. Ils menacent de prendre quatre villageois en otage s'ils ne livrent pas les prêtres. Ichizo, Mokichi, un villageois et, à son corps défandant, Kichijiro acceptent d'être les otages. S'ils acceptent de piétiner l'effigie du Christ, seul Kichijiro accepte de cracher sur le crucifix. Les trois autres sont condamnés à mort, crucifiés sur la rive dans l'attente d'une mort par noyade. Mokichi met quatre jours à rendre son dernier souffle. Les villageois, rassemblés sur la plage, observent le silence. Les Japonais les surveillent pour empêcher toute funéraille chrétienne. Les os restants de Mokichi sont jetés à la mer pour ne jamais être vénérés. Les prêtres, admiratifs de ce sacrifice, sont néanmoins confrontés à l'inutilité de cette mort : " Mon Père, vous direz que toutes ces morts ne sont pas vaines. Que Dieu a sûrement entendu leurs prières. Mais a-t-Il entendu leurs cris ? Comment expliquer Son silence à ces gens qui ont tant enduré ? Il me faut toute ma force pour le comprendre moi-même... " écrit Rodrigues au père Valignano.

Rodrigues et Garrupe fuient chacun de leur coté. Rodrigues reçoit l'aide de Kichijiro mais celui-ci le trahit, par peur plus que pour les 300 yens de récompense. Rodrigues a tout juste le temps de confronter son reflet dans l'eau au visage tant aimé du Christ peint par Le Greco dans Véronique et la Sainte Face qu'il est incarcéré avec quelques villageois de Tomogi. Il est interrogé avec bienveillance par Inoue, le grand inquisiteur. Celui-ci parle correctement le portugais mais un interprète est là pour palier aux éventuelles difficultés de compréhension. Devant l'intransigeance de Rodrigues, Inoue fait décapiter un prisonnier. Rodrigues est ensuite amené sur une plage où, de loin, il voit Garrupe supplier que l'on n'exécute pas par noyade des chrétiens. Mais il ne propose que son corps en échange. Pour sauver désespérément une femme de la noyade, il se noie lui-même sous le regard désespéré et impuissant de Rodrigues, maintenu par les gardes d'Inoue.

C'est ensuite le père Ferreira qui le supplie en vain d'apostasier comme lui.

Devant son refus, les villageois chrétiens sont menacés d'une mort terrible : le sang s'écoulant petit à petit d'une plaie à la tête alors qu'ils sont pendus par les pieds et presque privés de respiration. Cette fois, Rodrigues apostasie et se plie aux traditions japonaises. Comme Ferreira, il s'applique à dénoncer les marchands qui font commerce d'objets chrétiens. Il se marie.

Des années plus tard, les funérailles de Rodrigues se font selon le rite bouddhiste. Cependant sa femme a glissé entre ses mains le christ sculpté par le vieux Mokichi qu'il n'avait jamais cessé de vénérer.

La problématique de l'échec qui hante le cinéma de Scorsese est basée sur l'angoisse de ne pas arriver à sortir de soi. Nombre de ses films peuvent se résumer ainsi : un héros s'ouvre difficilement au monde, croit maîtriser la situation puis retourne à son univers réduit. Entre temps, l'obsession de la maîtrise et du contrôle de la part des artistes (What's a nice girl, After hours), des chefs de gangs (Les affranchis, Casino) ou des mystiques (La dernière tentation, Kundun) aura été conduite jusqu'à l'extrême.. On est bien ici dans ce cas, si ce n'est que la fin sonne, de façon bien retorse, comme un triomphe.

Et c'est probablement là la faiblesse du film que de nous voir faire bien peu miroiter les alternatives possibles à la foi chrétienne. Aucun des Japonais cultivés n'est vraiment sympathique alors que la foi naïve des paysans n'est jamais mise en question. Le christ gardé au creux de la main; belle image iconique de la fin ne renvoie pourtant qu'au constat d'un divorce. Elle insiste sur ce qui sépare le bouddhisme, un dieu à l'intérieur de l'homme qu'il peut atteindre en se dépouillant des apparences, du christianisme qui a besoin d'un dieu extérieur. La dédicace finale indique que Scorsese choisit son camp : le film est dédié aux chrétiens japonais qui ont subi le martyr et à leurs padres.

Un discours humaniste relativement consensuel aujourd'hui.

Hors curieusement c'est bien la parole du grand inquisiteur que Scorsese prend à son compte : "Dieu est resté silencieux devant les paroles des hommes mais a-t-il entendu leurs cris. Ils appellent à l'aide comme vous appelez Dieu. Il est silence. Ne le soyez pas".

Pour en arriver là, Scorsese fait évidemment siennes les critiques historiques classiques contre la religion catholique. Il en reconnait les dimensions colonialiste et impérialistes. Il reconnait aussi que les prêtres jésuites ont tenté d'imposer leur foi sans jamais chercher à comprendre le bouddhisme des Japonais ni même à saisir la subtilité de leur langue. Néanmoins, il fait l'apologie d'une foi qui apprend à se cacher pour rester vivante, tout comme il approuve Kichijiro de renier sans cesse sa foi pour rester vivant et, dès lors, être capable d'y revenir. Il y a une sorte d'inflexibilité heureuse qui empêche toute ouverture au monde : "Même s'Il a gardé le silence toute ma vie jusqu'à ce jour, tout ce que je fais, tout ce que j'ai fait parle de Lui. C'est dans le silence que j'ai entendu Sa voix".

Les séquences de dialogues, répétitives et trop longues, laissent parfois la place à quelques images plus fortes, ainsi le bateau dans la brume qui évoque Mizoguchi et ses Contes de la lune vague après la pluie. La splendeur trop apparente du village de pêcheurs matérialise le désir des prêtres mais va se révéler rapidement source de cauchemars.

Fermé sur la certitude que Dieu existe même dans le silence, tout en admettant l'inutilité du prosélytisme, Le silence n'en reste pas moins une retorse profession de foi de 2h40, bien trop bavarde.

Jean-Luc Lacuve le 14/02/2017