1980

En 1572, le Japon est en proie aux guerres incessantes entre clans rivaux. Le plus puissant de ses clans est commandé par Shingen Takeda, qui voudrait agrandir son terrritoire (le domaine de Kai), mais se heurte à plusieurs autres chefs de clans prestigieux, notamment Ieyasu Tokugawa et Nobunaga Oda, qui lui barrent la route au sud et à l'ouest.

Lors du siège du puissant château de Noda, Shingen Takeda est blessé à mort par un tireur embusqué - c'est la première fois que l'on se sert des armes à feu importées d'Europe au Japon. La nouvelle se répand vite chez ses ennemis, mais aucun n'a la preuve que Shingen est vraiment mort. Fort de ce doute, celui-ci fait promettre à ses généraux de garder le secret de sa mort pendant trois ans, période durant laquelle il sera remplacé par un "Kagemusha" (littéralement : "Ombre du guerrier" ou "Double"). C'est son frère cadet, Nobukado, qui avait lui-même tenu ce rôle pendant un certain temps, qui choisit un sosie "parfait", un voleur qu'il avait sauvé de la mort à cause, précisément, de cette étonnante ressemblance.

Les conseils de Nobukado et ses propres qualités font du Kagemusha un seigneur aussi efficace et respecté que le vrai, ce qui lui vaut la jalousie du prince héritier, Katsuyori. Mais le stratagème est bientôt éventé. Le double, renvoyé, assiste, impuissant et à demi fou, à la défaite du clan Takeda lors de la grande bataille de Nagashino, en 1575, où il se jette au devant des balles ennemies. Le Japon sera alors unifié et vivra en paix, et fermé au monde, pendant l'ère Tokugawa, jusqu'en 1868, année de la Réforme de l'empereur Meiji.

 

 

Pour Akira Kurosawa, les années 1970 ont été parmi les plus difficiles de sa vie. Après l'échec de Dodescaden en 1970, il sombre dans la dépression et proclame publiquement son refus de travailler une nouvelle fois au Japon. La rédemption passera donc par l'international. D'abord par l'Union Soviétique, qui produit en 1975 un de ses plus beaux films : Dersou Ouzala. Puis, après un nouveau silence de 5 ans (à partir des années 1970, c'est la périodicité courante des films de Kurosawa), c'est à Hollywood qu'il va trouver des financements.
En effet, ce sont deux grands tributaires de son oeuvre, Francis Ford Coppola et George Lucas (qui n'a jamais caché ses emprunts aux films de Kurosawa, notamment La Forteresse Cachée, pour sa saga de La guerre des étoiles), qui vont produire cette gigantesque fresque sur le pouvoir. De plus, contrairement à ses déclarations antérieures, il renoue ses liens avec la compagnie japonaise TOHO, celle qui l'a lancée et qui a produit et distribué quasiment tous ses films.

Pour son retour au Japon, Kurosawa reprend donc une trame classique, sur la guerre des clans dans le Japon féodal. Mais ce qui l'intéresse, ce ne sont pas les batailles et la stratégie militaire (on connait son indéfectible antimilitarisme), mais plutôt l'intervention du facteur humain, avec toutes ses faiblesses, dans les rouages du pouvoir. En cela, Kagemusha est tout sauf un film de guerre, mais plutôt un film sur la manière dont le pouvoir transforme les hommes. Le seigneur Shingen, montré au début comme un fin stratège cruel et sans pitié, va montrer progressivement ses faiblesses, ses doutes. Dans le même temps, dans un processus contraire, son double, au départ assez risible dans sa simplicité, va se prendre au jeu du pouvoir et s'affirmer progressivement.

Cette double transformation est rendue crédible par la magnifique performance de l'immense Tetsuya Nakadai, depuis longtemps employé dans les films de Kurosawa (Les sept samouraïs -1954- ; Yojimbo -1961- ;Sanjuro -1962- ; Entre le ciel et l'enfer -1963- ) qui trouve ici pour la première fois un rôle à la mesure de son talent, et qui préfigure son plus grand rôle, celui de Hidetora Ichimonji dans Ran. Sur bien d'autres points, Kagemusha est d'ailleurs une préfiguration du chef-d'oeuvre que sera Ran, film qui poussera encore plus loin la thématique du pouvoir comme aliénation de l'individu, emmenant son héros jusque dans la folie profonde.

Mais, en même temps qu'il est une fable sur le pouvoir, Kagemusha est également un film presque psychanalytique sur la personnalité, en posant la question des critères objectifs de l'identité : quelqu'un qui me ressemble physiquement peut prendre ma place, malgré les différences de personnalité, de langage et de culture. Jusqu'où l'identification du double à son maître peut-elle aller ? Le Kagemusha ne se prend t-il pas d'affection pour le petit-fils de son employeur ?


Comme le résume le propre frère de Shingen au Kagemusha, lorsqu'il lui explique son rôle: " Je sais que c'est difficile. J'ai été moi-même longtemps le double du seigneur. C'était une torture. Ce n'est pas facile de s'éliminer soi-même pour devenir un autre. Souvent j'ai voulu être moi et me libérer. Mais maintenant je comprend qui c'était égoïste. L'ombre d'un homme ne peut jamais déserter cet homme. J'étais l'ombre de mon frère et maintenant qu'il est parti, je ne suis plus rien."

Genre : Drame épique

Palme d'Or au Festival de Cannes 1980 ; César 1981 du meilleur film étranger. Avec :Tatsuya Nakadai (Shingen Takeda et son double, le Kagemusha), Tsutomu Yamazaki (Nobukado Takeda, frère de Shingen), Kenichi Hagiwara (Katsuyori Suwa [Takeda], fils de Shingen), Kota Yui (Takemaru Takeda, petit fils de Shingen), Shuji Otaki (Masakage Yamagata, général du clan Takeda), Hideo Murata (Nobuharu Baba), Daisuke Ryu (Nobunaga Oda, ennemi de Shingen), Masayuki Yui (Ieyasu Tokugawa, ennemi de Shingen), Mitsuko Baisho (Oyunokata, femme de Shingen) . 2h59

Kagemusha
Retour à la page d'accueil