2006

Jonathan s'extirpe d'un lit où dorment encore un garçon et une fille. Il s'en va ouvrir la porte-fenêtre du balcon, non s'en avoir jeté la cigarette éteinte prise sur les lèvres du vieil homme qui dort sur son fauteuil dans le salon.

Jonathan contemple Paris, se retourne et apostrophe, oui, apostrophe le spectateur. Il se propose de précéder le récit qui va suivre par une courte introduction. Il y a un an, son frère est parti de Paris. Il a fuit en province dans le département du centre en forme de patate avec Anna le fils de celle-ci, Loup. Comme il ne s'agit que d'une introduction et non d'une visite guidée, Jonathan s'efface pour nous laisser avec Anna, Loup et Paul arrivant en Mercedes dans le département de la Loire (42).

Un après-midi après l'amour, Anna reproche à Paul de se précipiter sur la douche pour 1/ ne plus avoir à lui parler, 2/ se débarrasser de son odeur 3/ espérer qu'elle en prendra une aussi car son odeur l'insupporte. Pendant que Paul enfile sa chemise blanche, la dispute s'accroît. Ces disputes vont rythmer cet exil dans la Loire jusqu'à un faux suicide au médicament et une vraie dépression de Paul.

Nous voici donc de retour dans Paris où Paul a récemment débarqué chez son père, Mirko, le vieil homme débonnaire du début qui héberge déjà son fils, étudiant, Jonathan. Le père essai de convaincre celui-ci de parler avec Paul pour le sortir de sa dépression. Jonathan y consent mollement pensant qu'il est préférable de laisser son frère sortir seul de sa dépression et se faisant du même coup accusé d'égoïsme par son père.

Discutant avec Paul, Jonathan le met au défi de le rejoindre au Bon Marché, devant les vitrines illuminées qui faisaient la joie de leur enfance, s'il met moins de 30 minutes pour l'atteindre.

A 9h06, Jonathan démarre en boitant. Il se fait arrêter par une ravissante jeune femme en scooter qui le conduit chez elle pour faire l'amour. Il croise alors son père à la recherche d'un sapin. Nous sommes le 23 décembre. L'après-midi, il rencontre Alice. Celle-ci lui réclame 3000 euros qu'elle lui avait prêté lorsqu'ils vivaient ensemble. Jonathan refuse et séduit de nouveau Alice qui le conduit chez sa mère où ils peuvent tranquillement faire l'amour. Pendant ce temps Paul a laissé tomber son portable et, se penchant sur le rebord du balcon, a effrayé son père qui redoute un suicide. Paul en profite pour discuter avec son père de sa sœur Claire, morte il y a douze ans. Sa mère débarque. Elle ne reste finalement pas pour le bouillon de soupe auquel Mirko l'avait mollement convié.

Jonathan est arrivé au bon marché. Dans le reflet de la glace, il demande à une jeune fille l'autorisation de l'embrasser, il finira dans son lit.

Paul explique à son père sa tentative de suicide raté, al nuit dernière quand il s'est jeté dans la Seine depuis un pont. Son père, d'émotion le gifle ce qui le fait rire.

Claire, invitée dans l'après-midi attend dans le salon. Paul lui raconte les jours de chiale de Claire et son suicide. Il téléphone à Anna et lui chante son amour. Jonathan rejoue la tentative de suicide de son frère. Il lui demande ensuite de lui lire un livre pour enfant qu'il lui avait offert. Claire pousse la porte. Cette nuit, ils dormiront ensemble, heureux pour un temps.

Le film traite principalement du thème de la mort qui peut conduire jusqu'à se terrer dans une chambre comme au fond d'un terrier. Face à une tristesse trop visible et comme indissolublement liée à l'âge adulte, Honoré, propose d'adopter, pour un temps, une stratégie d'évitement afin de mieux la combattre par l'énergie de l'enfance, de la culture et de la séduction.

L'allégresse et la tristesse, le corps et l'âme

En travaillant les traumatismes liés au couple et à la famille tout en préservant un élan optimiste qui ne condamne jamais les personnages au désespoir, Dans Paris se rattache au courant de la nouvelle vague. L'allégresse du corps et de l'âme sont présents dès la première séquence où le corps de Jonathan s'extirpe du lit dans la lumière du petit matin pour venir nous raconter ce qui s'est passé.

La musique : le jazz, Kim Wilde, ou une chanson à la Jacques Demy ; les livres : ceux de l'école, ceux des enfants ; le goût du langage et de la séduction feront toujours contrepoids à la tristesse de l'âme ou à la mort qui rôdent constamment dans le film. La mort de l'amour dès l'exil dans la Loire, la mort possible de Paul non pas extravagante du haut d'un balcon mais tapie dans la nuit et les profondeurs de la Seine, la mort de Claire, la fin du couple des parents, irrémédiablement éloignés.

Supporter la mort omniprésente est probablement une question de distance. Un traitement trop rapproché comme celui de Mirko ne conduit à rien alors que celui plus sinueux de Jonathan se révèle plus efficace. Paul et Jonathan se souviendront du mot de leur père : "retiens tes larmes" qu'il portait jadis fièrement avant de tomber dans une décrépitude aussi touchante que pitoyable.

Distance, décalage et mise au point

Courir même lorsque l'on boite et modifier la mise au point pourraient être les deux maîtres mots de la mise en scène d'Honoré. Lorsque Paul raconte à Alice les jours de chiale de leur sœur pour conclure que la tristesse est inscrite en chacun comme la couleur de ses yeux, le point se fait sur la ville en arrière plan puis sur son visage. En racontant cette histoire tragique d'une tristesse avec laquelle on doit vivre et mourir, Paul et Alice sortent pourtant de leur solitude et semblent se raccrocher au monde qu'ils avaient laissé à l'arrière plan. Paul trouvera la force de chanter son amour à Anna et Alice s'endormira apaisée en attendant l'arrivée de Jonathan.

Le travail sur l'arrière plan (un tas de fumier comme un nouvel amour impossible dans La Loire, les vitrines du 23 décembre et les tentes des SDF, le visage souriant de Jonathan devant les affiches de Last days et A history of violence, les deux chefs-d'oeuvre de la fin 2005), les reflets dans la glace, les déconnections entre images et son, le traitement itératif des scènes de ménages marquent aussi une liberté de ton sans afféterie que l'on trouvait dans la nouvelle vague à laquelle les personnages font aussi penser.

Si l'allégresse de Jonathan évoque immanquablement celle d'Antoine Doinel chez Truffaut, la fermeture sombre de Paul rappelle celle de Paul Javal dans Le Mépris de Godard auquel on pense aussi pour les scènes de ménage du début ou le défi absurde d'aller au Bon Marché en moins d'une demi-heure. Et l'on pourrait même convoquer Renoir pour la fascination pour l'eau ; le suicide du pont rappelant le geste de Boudu. La chanson "Avant la haine" n'aurait pas détonnée dans Les demoiselles de Rochefort ou Une chambre en ville. Plus généralement, la musique du film rappelle celle d'Antoine Duhamel pour Domicile conjugal auquel on pense aussi pour la scène de lecture dans le lit.

Mais là aussi le décalage premier-plan / arrière-plan est de mise. La citation, si elle a bien lieu, est décalée : Claire ne lit pas. Même chose pour la scène initiale qui selon certain rappellerait La maman et la putain : Johnathan ne dort pas entre deux femmes !

J.-L. L. le 10/10/2006

Avec : Romain Duris (Paul), Louis Garrel (Jonathan), Joana Preiss (Anna), Guy Marchand (Mirko, le père), Marie-France Pisier (la mère), Alice Butaud (Alice), Helena Noguerra (la fille au scooter), Annabelle Hettmann (la fille dans la vitrine), Lou Rambert-Preiss (Loup). 1h32.
Dans Paris