Une petite ville de province. Une usine avec une vingtaine d'ouvrières, jeunes pour la plupart. Depuis six mois, une guerre d'usure entre le proprio de l'entreprise, Michel Boulard, et une jeune femme de vingt huit ans, Isabelle, qui vient de se faire licencier peut-être pour avoir voulu créer une section syndicale. Isabelle réunit les ouvrières chez elle pour établir une liste de revendications. Elle harcèle aussi son ancien patron pour obtenir une prime de licenciement.

Isabelle connaît Jerzy qui ne veut ni assister à sa réunion syndicale ni la laisser venir observer son travail. Jerzy est cinéaste. Son producteur, Lazlo Kovaks, Sophie Lucachevski, la script-girl et Patrick Bonnel, le régisseur, s'inquiètent du dépassement de deux milliards maintenant accumulé. Mais Jerzy n'est jamais satisfait de la lumière du studio, le plus moderne d'Europe pourtant, loué 200 000 francs par jour. Il ne veut rien entendre de la part d'un coproducteur maffieux qui lui réclame une histoire et cherche à imposer une de ses protégées comme actrice. En parallèle, Jerzy veut progresser sur un projet artistique avec Hanna, sa compatriote polonaise qui a fui son pays, est devenue la maîtresse de Michel Boulard et tient un hôtel.

Les essais de lumière pour le travail sur La ronde de nuit, de Rembrandt, Les exécutions du 3 mai de Goya ou La petite odalisque de Ingres ne satisfont pas Jerzy. Tout le monde se retrouve à l'hôtel d'Hanna. Patrick, l'amant de la script-girl et tombeur notoire, y emmène Magali, une ouvrière de l'usine, qui finalement le quitte et quitte la production. Ce sera le machino qui fera l'amour avec elle. Jerzy est aussi courtisé par Rose, la cuisinière, qui l'appelle son prince et qu'il nomme sa princesse. Sarah, la sœur de Rose, prend curieusement les commandes des clients en exécutant de difficiles figures de gymnastique.

La production italienne déserte et Lazlo doit appeler Hollywood ce dont ne veut pas entendre parler Jerzy. Le travail reprend. A la place de Magali, Sophie embauche, Myriam, la nièce du patron, sourde et muette. Les relations sont tendues entre Hanna et Michel. Jerzy met en scène Entrée des croisés dans Constantinople de Delacroix. Isabelle finit par obtenir sa prime de licenciement. Vierge, elle fait l'amour avec Jerzy. Il n'y aura pas d'Immaculée conception car Isabelle accepte la proposition de Jerzy : "Oui par le derrière. Il ne faut pas que ça laisse des traces".

La production est arrêtée pendant que Lazlo est parti chercher des financements à La Metro. Hanna rentre en Pologne, sur la route, elle croise Isabelle qui part avec elle. Jerzy rentre aussi en Pologne sur les traces d'Hanna et Isabelle. Il convint princesse de partir avec lui. Sa voiture n'est pas une voiture mais un tapis volant.

D'un côté le travail en usine et de l'autre le spectacle de la peinture. D'un côté des émotions qui se cherchent et de l'autre l'exaltation de cette émotion au travers de tableaux reconstruits et emportés par de lyriques partitions musicales.

Jean-Luc Godard avait déjà fait appel à Velázquez dans Pierrot le fou (1965) mais c'est dans ce film qu'il explore "comment ça va" le cinéma avec la peinture. Sont ainsi essayées différentes façons de faire travailler les rapports peinture et cinéma au travers de la lumière, du sujet, de l'émoi érotique, du travail de la composition, de la mise en scène, de la métaphore (ici celles du sexe et de la quête).

Une solidarité des idées juste et lointaine

Le travail sur le trajet de la lumière ("la lumière ne va pas" se plaint Jerzy en parlant de celle du studio : "Elle va nulle part, elle vient de nulle parte") est mis en scène dans La ronde de nuit (1642) où la reconstruction du tableau est immédiatement suivie d'une scène avec un soleil rasant du soir. Godard soutient en effet que le tableau de Rembrandt est plutôt une ronde de jour car encore éclairé par l'astre solaire.

A la recherche de la lumière (Voir : Ronde de nuit)

Les quatre tableaux de Francisco de Goya qui suivent : Le 3 mai 1808 à Madrid (1814), La maja nue (1799), Le parasol (1777) et Charles IV et sa famille (1804), proposent une métaphore de la révolte d'Isabelle lors de la réunion syndicale qu'elle a organisée contre son patron pour obtenir sa prime de licenciement et de meilleures conditions de travail. C'est d'abord le raccord lumière-projecteur qui lie les deux mondes :

La lumière comme liaison entre letravail en usine et le travail artistique (Voir : projo)

Le plan d'Isabelle endormie relie sa lutte actuelle avec cellr des patriotes espagnols en guerre avec Napoléon.

La lutte contre l'oppression ici ou autrefois (Voir : 3 mai)

La petite odalisque de Jean-Auguste Dominique Ingres provoque l'émoi érotique peut être l'aiguillon nécessaire à la création comme en témoigne les deux tableaux d'Eugène Delacroix qui suivent la Lutte de Jacob avec l'ange (1861) et l'apothéose de la mise en scène théâtralisée et lyrique de l'Entrée des croisés dans Constantinople (1840).

La relation sexuelle anale entre Jerzy et Isabelle est métaphorisée par la Vierge de l'immaculée conception (1613) du Greco. L'abandon momentané du film pour une quête de l'argent américain par le producteur ou de la lumière naturelle de la Pologne par Jerzy trouve un écho dans Pélerinage dans l'île de Cythère (1717) de Jean-Antoine Watteau.

Passion fait donc jouer les deux champs de la création artistique et du travail en usine en maintenant leur séparation pour ne les faire se rapprocher que dans les moments d'émotion où se trouvent des rapports justes et lointains selon la formule énoncée par Jerzy : "Une image n'est pas forte parce qu'elle est brutale ou fantastique mais que la solidarité des idées est lointaine et juste".

Le fragment et la passion

Le principe d'équivalence entre les deux mondes est posé par Magali (vous n'êtes pas des gens sûrs. Votre usine ou la sienne c'est pareil) ou par Hanna (Le travail que tu me demandes, c'est trop proche de l'amour) mais Jerzy refuse d'assister aux réunions syndicales d'Isabelle comme il refuse qu'elle vienne le voir travailler. L'émotion surgit toujours des rapprochements entre deux choses (images, milieux, sexes..) séparées.

C'est ce même principe de disjonction et de séparation qui régit les rapports de la bande-son et de la bande image, notamment au début de la réunion syndicale où les paroles sont légèrement désynchronisées d'avec l'image pour faire voir à la fois l'image des ouvrières et faire entendre leurs paroles. De même, au milieu du film, il y aura un long gros plan d'Hanna Schygulla pendant que le chef de travaux réclamera son chèque avec forces d'invectives mais dans le hors champs. Chaque tableau reconstruit est accompagné d'une grande page musicale : Le concerto pour la main gauche de Ravel pour Rembrandt, Le requiem de Mozart pour les exécutions du 3 mai. Ce lyrisme musical associé à la représentation de l'art imprègne les images du monde réel vues avant ou après rendant poreuse la frontière entre ces deux mondes.

Passion multiplie donc la fragmentation non seulement de ses plans mais aussi de sa bande son pour multiplier les chances de rapprochements. Le plaisir, la beauté classique qui supposent calme et temps sont remplacé par La passion qui suppose effort et arrachement. Rien n'est donné simplement sans le trajet qui y conduit ainsi de la parole baigayante d'Isabelle émouvante dans ses mots heurtés ou de ce qui parait le plus simple une histoire ou parler : "Il faut vivre l'histoire avant de l'inventer", "Il faut voir les choses avant d'en parler".

La basse continue du film, l'histoire de l'ouvrière et l'histoire du réalisateur, n'exclue pas pour autant l'arrière plan de politique contemporaine. Le film se déroule autour du 20 décembre 1981, une semaine après que le général Wojciech Jaruzelski ait déclaré la loi martiale le 13 décembre 1981 après l'émergence du syndicat indépendant Solidarnosc en 1980. Le 20 décembre, le match Pologne-Argentine se solde par un 2-2, presque une victoire pour la Pologne.Et pendant ce temps, els ouvrières font 2 000 pièces par jours, sont payées à l'heure et revendiquent contre la prime de productivité qui le séloigne du "bon travail" et pour du savon, du chauffage, le papier-toilettes, des blouses et de la viande à la cantine.

 

Jean-Luc Lacuve le 07/05/2008

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Passion
1982
Genre : Drame social
Avec : Isabelle Huppert (Isabelle), Michel Piccoli (Michel Boulard), Jerzy Radziwilowicz (Jerzy), Hanna Schygulla (Hanna), Laszló Szábó (Lazlo) Jean-François Stévenin (Le machino), Patrick Bonnel (Bonnel), Sophie Lucachevski (Script-girl), Magali Campos (Magali), Myriem Roussel (Myriem). 1h27.
Voir : photogrammes , Tableaux reconstruits
Sons : Solidarité, Réunion
Thème : Le cinéma dans la peinture