La nuit
1961
Genre : Drame psychologique
(La notte). Avec : Marcello Mastroianni (Giovanni Pontano), Jeanne Moreau (Lidia Pontano), Monica Vitti (Valentina Gherardini), Bernard Vicki (Thomaso), Maria-Pia Luzi (La nymphomane), Rosy Mazza-Curati (Rezy), Guido A. Marsan (Fanti), Gitte Magimi (Madame Gherardini), Giorgio Negro (Roberto), Roberto Speroni (Bérénice), Ugo Fortunati (Cesarino). 2h00.

Lidia et Giovanni Pontano, mariés depuis une dizaine d'années, rendent visite à leur ami Thomaso qui agonise dans une clinique milanaise de grand luxe. Alors que sa femme est partie l'attendre dehors, Giovanni se laisse séduire par une jeune nymphomane hospitalisée dans la chambre voisine, mais les infirmières font brusquement irruption. Cet incident est accueilli avec indifférence par Lidia.

Pendant que son mari signe son dernier roman dans une atmosphère très mondaine, Lidia s'échappe et s'attarde dans les faubourgs de la ville. Elle y voit des hommes se battre à poings nus et d'autres lancer des petites fusées expérimentales à la conquête du ciel. Giovanni, inquiet mais qui s'était pourtant endormi dans leur luxueux appartement ultra-moderne, vient la chercher à la tombée de la nuit. Après une sortie dans un night-club, le couple se rend à une "nuit milanaise" organisée dans le parc d'une luxueuse villa de Brianza par le riche industriel Gherardini.

Giovanni se sent seul et Lidia le provoque en lui indiquant qu'une jeune femme qui lit Les somnambules d'Hermann Broch a l'air de se sentir aussi seule que lui. Giovanni se laisse facilement séduire par celle-ci qui se prénomme Valentina et l'entraîne dans une sorte de jeu de palais qui réunit bientôt la foule des invités.

Lidia observe Giovanni qui embrasse Valentina. Elle téléphone à l'hôpital et apprend la mort de Thomaso. La foule s'ébroue dehors et, lorsque la pluie d'orage tombe, nombreux sont les invités à se jeter dans la piscine. Roberto, élégant journaliste, ami de Bérénice, une jeune femme que connaît Lidia, empêche celle-ci de sauter du plongeoir et de se mêler à l'hystérie collective. Il l'entraîne dans sa voiture et la séduit. Lidia refuse pourtant de se laisser embrasser.

Pareillement, Valentina, sans désespérer Giovanni, repousse ses avances. Il l'accompagne dans la fête et apprend qu'elle est la fille de Gherardini. Alors que celui-ci lui propose de l'employer comme "intellectuel maison" en charge des relations publiques, Valentina apprend qu'il est marié avec Lidia. Elle se montre prévenante avec celle-ci lorsqu'elle revient trempée de sa sortie avec Roberto. Giovanni se mêle à leur conversation. Lidia propose à Valentina de lui laisser le champ libre pour accepter l'amour de Giovanni mais Valentina s'en dit déjà fatiguée.

Le couple quitte la villa au petit matin en passant par le parc. Giovanni assure Lidia de son amour. Celle-ci lui avoue alors la pensée qu'elle ne lui avait pas dite dans le night-club. Elle ne l'aime plus et n'éprouve plus pour lui que de la pitié. Elle déplie de son sac une lettre dactylographiée, une lettre d'amour lui gageant un amour plus fort que l'habitude. Giovanni voudrait savoir qui la lui a écrite et Lidia, désabusée, lui répond que c'est lui-même. Giovanni blessé de cet oubli de lui-même et de son amour qu'il avait crû éternel étreint Lidia sur le sable du parc pour étouffer ses refus et son désespoir. Le jour qui se lève ne sera probablement pas une aube nouvelle pour eux.

La notte est le titre d'une toile de Roberto Sironi, que l'on aperçoit un instant dans le film. Pourtant, contrairement à L'éclipse où on ne voit pas d'éclipse ou au Désert rouge dans lequel on ne voit aucun désert, la nuit occupe bien ici une place centrale. Elle s'intercale entre une première partie constituée d'une visite à la clinique où se meure Thomaso et d'une errance dans Milan et un épilogue d'une tragique tristesse sur la fin d'un amour.

La partie centrale de "la nuit milanaise" avec sa fête organisée en l'honneur d'un cheval de course ou ses invités se jetant dans la piscine, évoque souvent La dolce vita que Fellini a réalisé deux ans plus tôt avec le même Marcello Mastroianni. Marcello, journaliste superficiel, s'y montrait incapable de lire les signes du spirituel que Fellini distribuait tout au long de son parcours. Antonioni délivre un constat tout aussi terrible sans recourir au génial bric-à-brac spirituel de Fellini.

Comme à son habitude, Antonioni oppose le monde moderne, sa formidable inventivité, sa présence manifeste, ses lignes droites et ses bruits, aux corps fatigués, malades ou hystériques, incapables d'imaginer une nouvelle aventure, une nouvelle aube à leurs parcours.

Les allusions à la fatigue, à l'oubli de soi, sont nombreux. Valentina lit Les somnambules d'Hermann Broch et Marcello affirme "Non je n'ai plus d'idée, juste des souvenirs" ou "La vie serait supportable sans les plaisirs". Il a perdu l'archaïque puissance de l'écrivain. Comme il le rappelle à Gherardini, l'écrivain accomplit un travail non mécanisé alors que l'avenir est aux mains des industriels qui organisent le futur. Mais ceux-ci sont aussi guettés par la fatigue et manquent de repère.

Giovanni n'arrive plus à se projeter dans l'avenir. Son point d'équilibre se trouve dans le no man's land de Breda à la lisière de la ville où il retrouva Lidia. Les fusées avaient disparues à son arrivée et il n'avait pu que constater que la voie ferrée qui les conduisait autrefois est maintenant désaffectée. Le monde moderne nous défie de vivre à sa mesure. Sa splendeur n'a presque plus besoin de l'être humain et Lidia apparaîtra ainsi minuscule à l'extrême gauche du plan.Comme le dit Lidia, "Tout milliardaire a besoin de son intellectuel", mais Antonioni, maître d'un art qui est aussi une industrie, ne s'en offusque probablement pas. Giovanni remarque ainsi la beauté de la villa conçue par l'architecte Luigi Vietti.

L'amour de Valentina, interprétée par Monica Vitti est probablement une voie plus forte et poétique que l'enlisement de son amour évanoui avec Lidia. En s'oubliant lui-même, il est devenu, comme le professeur Thomaso, peut-être un sujet amoureux mais plus un objet d'amour. Comment, dans ce monde qui se transforme, en arrive-t-on à s'aimer aussi mal ? Si les lignes des bâtiments sont droites, les pensées des hommes sont trop courbes et seul l'instinct des femmes leur permet de trouver, un peu mieux, leur chemin.

 

Jean-Luc Lacuve le 30/07/2008

 

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Thèmes : Le couple , Urbanisme