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Les rayons et les ombres

2025

Genre : Biopic

Avec : Jean Dujardin (Jean Luchaire), Nastya Golubeva Carax (Corinne Luchaire), August Diehl (Otto Abetz), Vincent Colombe (Guy Crouzet), Anna Próchniak (Lydia Rogers), Valeriu Andriuta (Léonide Moguy), Philippe Torreton (Le procureur), André Marcon (Le père de Jean). 3h15.

Paris 1948. Corinne Luchaire se regarde dans un pauvre miroir. Elle cache son visage sous un foulard et derrière des lunettes pour sortir sa petite fille dans sa poussette. Elle se souvient que son père Jean Luchaire a été exécuté le 22 février 1946. Devant son domicile deux hommes l'attendent et la suivent. Alors qu'elle arrive dans un parc, ils l'agressent, l'insultent et lui crachent au visage. Une jeune femme qui surveillait ses deux enfants vient à son secours ainsi qu'un policer mais les deux hommes ont fui. La jeune femme, une journaliste chilienne réfugiée reconvertie dans l'aide aux enfants, raccompagne Corinne et offre de s'occuper de sa fille pendant que Corinne dort. Corinne récupère ainsi un magnétophone et des bandes pour enregistrer son histoire.

Dans les années 1920, Jean Luchaire et Otto Abetz sont deux amis qui se battent pour la paix en Europe. Ils œuvrent pour l'amitié franco-allemande. Jean, qui souffre des premières atteintes de la tuberculose, promet à son enfant, Corinne, que jamais, elle ne verra la guerre.

Dans les années 30, Jean tente de créer un journal, Notre temps, mais une fois les locaux payés et le recrutement effectué, il ne reste plus guère d'argent. Il accueille néanmoins Otto, correspondant du journal en Allemagne avec ferveur dans son cercle d'amis. Otto épouse Suzanne, la secrétaire du journal lors d'un de ses voyages en France. En Allemagne, Otto est soupçonné d'être trop francophile, faute qu'on lui pardonne s'il accepte de propager la propagande pacifiste d'Hitler. Il reçoit pour cela de l'argent qui aide à convaincre Jean qu'il faut encourager une politique de dialogue avec Hitler, ligne directrice désormais de son journal. Mais Otto est arrêté par la police française qui l'expulse.

Corinne accompagne son père dans ses tournées de journaliste influent et se laisse griser par la toilettes qu'il lui offre même s'il est perclus de dettes. Elle fait ses premiers pas au cinéma grâce au cinéaste Léonide Moguy qui lui offre un des tout premiers rôles dans Prison sans barreaux. La première en 1938 est un triomphe, elle tourne encore deux films dont Je t'attendrai (1940), nouveau triomphe qui la propulse comme star montante. Elle ne peut toutefois pas cacher l'atteinte de la tuberculose. Son agent est formel, plus personne ne voudra l'assurer ; elle ne tournera plus.

Otto arrive à Paris comme ambassadeur d'Allemagne et découvre avec Suzanne le somptueux hôtel dans lequel ils vont loger, rue de Lille. Otto a de l'argent à proposer à Jean s'il veut bien créer un nouveau journal, Les Nouveaux Temps, qui prônera une "collaboration sincère". Jean voit partir la moitié de ses collaborateurs mais conserve l'appui zélé de Guy Crouzet. Il entraîne sa fille dans les soirées mondaines des occupants nazis et y rencontre la belle Lydia Rogers qui couche aussi bien avec lui qu'avec Corinne à laquelle elle présente un escrocs aussi cynique que joyeux.

Le père de Jean  lui adresse une lettre ouverte, L'exercice de la vertu, au travers du  journal Le Figaro, l'accusant de ne pas mettre son éducation au service de la vérité : "Tu regardes ailleurs" l’accuse-t-il. De son côté, Otto défend la collaboration contre Goering qui voudrait plus de réquisitions. Mais Otto est sûr de son fait, il ne faut pas que toute la France bascule dans la résistance : "Un pays divisé est plus vulnérable, manipulable ; Il vaut mieux une vache à traire qu'une vache à tuer". D'ailleurs a-t-il à s'inquiéter : c'est la police française qui organise les rafle,s tout juste lui reproche-t-il leur manque de zèle. Et quand Jean réplique que l'opinion va se révolter contre la violence Otto lui réplique "C'est pour cela qu’on a besoin de la presse". Dès lors, Jean laisse tout passer s'absentant quand Guy Crouzet rédige ses éditos antisémites.

Corinne, très malade, est conduite au sanatorium par son père. Là elle souffre le martyre avec les séances de pneumothorax. Elle entame une amitié avec une jeune fille juive qui se cache là avec sa famille pour échapper aux persécutions.

De retour à Paris, Corinne participe aux fêtes allemandes pour avoir les laissez passer lui permettant d'assister aux siennes. Elle demande à son père de trouver les sauf-conduits pour que la famille juive du sanatorium quitte le pays. Elle assiste à l'échec de la réception des cendres de l'Aiglon aux invalides qui selon Otto aurait pu redonner du lustre à la collaboration en montrant Hitler et Pétain main dans la main unis dans l'hommage au grand homme.

La fin de la guerre est synonyme de fuite à Sigmaringen. Là, elle rencontre Philippe, un officier autrichien qui lui fait lire un passage du recueil de poèmes, Les rayons et les ombres de Victor Hugo:

Tout homme sur la terre a deux faces, le bien/ Et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien./ Les âmes des humains d’or et de plomb sont faites./ L’esprit du sage est grave, et sur toutes les têtes/ Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats.  

Puis c'est la fuite vers la frontière où un groupe de résistants autoproclamés n'est pas loin de violer Corinne, heureusement sauvée par un vrai combattant de la liberté. Otto est arrêté dans une forêt déterrant son trésor de guerre et dénoncé par une étiquette à son nom sur sa chemise. Jean est condamné à être fusillé lors d'un procès où le procureur lui rappelle combien il s'est avili sans jamais réagir autrement que par des petites services à ceux qu'il rencontrait sans mesurer les conséquence de ses écrits sur des millions d'autres, tout préoccupé à maintenir son train de vie dispendieux.

Corinne termine avec sa confession. Elle reçoit la visite de Léonide Moguy qui lui propose de faire un film en Italie.

Des cartons nous informent que les bandes enregistrées de Corinne se revéleront muettes, qu'elle naura pas le temps de tourne en Italie, emportée par la maladie en 1950 alors que Otto, condamné à mort puis gracié et finalement libéré en 1954, trouvera la mort en 1958, probablement assassiné par les services secrets français, craignant ses révélations sur les collaborateurs.

Tout occupé de sa luxueuse reconstitution, le film avance par petites touches au gré d'un récit en flash-back qui couvre sans doute une période trop longue, un quart de siècle, pour suivre deux consciences s'éteignant car affaiblies par la maladie.

C'est en effet probablement la maladie qui est au cœur du film. La tuberculose de Jean Luchaire le fait s'enfoncer de plus en plus dans la compromission tant que cela lui permet de maintenir son train de vie. Incapable du moindre combat d’envergure comme celui qu'il mena jeune pacifiste, il tente de sauver son âme en sauvant les Juifs ou les résistants qu'il rencontre, voir en retardant les éditoriaux anti-juif par ceux consacrés aux atermoiements de Roosevelt.

La tuberculose de Corinne Luchaire lui ferme les portes du cinéma et l'entraîne à profiter tant qu'elle peut de la vie de paillettes que lui offre son père. Tous les deux ont bien conscience du suicide à petit feu qui les consume. Jean subit sans broncher l'opprobre de Celine, le mépris des résistants et celui de ses parents. Corinne prend prétexte de sa propre souffrance pour ne pas penser à la souffrances des autres et s'en exonérer ainsi tout en consommant alcool et cigarettes.

Les flash-back sont artificiels, les actions de Jean Luchaire ou d'Otto Abetz sont autonomes. Ces flash-back ne servent qu'à auto-justifier un personnage qui n'aurait rien vu sur le moment. Un discours redondant par rapport à notre perception très claire de la déchéance de Jean. Si Jean s'offusque des étoiles portés par les juifs même s'il finit par les "justifier", jamais Corinne ne semble voir quoi que ce soit, si ce n'est les gentils occupants allemands.

Comparer le film à Scorsese ou Visconti c'est oublier qu'il est surtout fait de paroles et que les scènes ne durent jamais bien longtemps. On est très loin des Damnés ou de Ludwig qui prenaient le temps d'éprouver la décadence dans de longues séquences. Ici, on a seulement une tres courte scène d'orgie dans les salons de l'ambassade, plus courte que les plans appuyés en travelling sur les gâteaux et les coupes de champagnes.

En prenant en compte le destin de deux malades, le film ne dit pas grand chose sur la collaboration et conclut sur l'importance de s'accrocher à ses valeurs. Otto affirme, une fois prisonnier, qu'il n'est qu'un professeur de dessin. Léonide Moguy reproche à Corinne de n'avoir pas su garder espoir en s'abandonnant à la maladie alors que pour lui : "il restera toujours le cinéma". Sans doute un plaidoyer de Gianoli pour défendre la puissance du cinéma, ses rayons lumineux face aux ténèbres qui menacent.

Jean-Luc Lacuve, le 18 mars 2023

A lire : Corinne Luchaire, un colibri dans la tempête par Carole Wrona, Editeur : La tour verte, 2011.

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