Réalité

1994

Avec : Alain Chabat (Jason Tantra), Jonathan Lambert (Bob Marshall), Élodie Bouchez (Alice Tantra), Kyla Kenedy (Reality), Eric Wareheim (Henri), Brad Greenquist (Jacques). 1h35.

Un homme chasse un sanglier, dont il ramène la carcasse dans sa voiture où sa fille dormait paisiblement, puis rentre à la maison et vide la bête de ses boyaux. Ce faisant, le père jette sans s’en rendre compte une cassette vidéo de couleur bleue, qui se trouvait dans les entrailles de l’animal.

Jason Tantra est cadreur pour la télévision où le présentateur Dennis écoute Jacques parler de sa recette de charlotte aux fraises. Dennis n’arrête pas de se gratter, il est convaincu qu’il souffre d’eczéma. Il est par contre le seul à voir ses boutons. Il se fâche avec la costumière qu’il accuse d'avoir changé de lessive pour économiser six sous. Au sortir de l'émission, Jason demande à Dennis s'il ne voudrait pas jouer dans le film qu'il prépare. Dennis refuse.

L’homme au sanglier part jeter les entrailles de l'animal dans la poubelle, sans que sa fille, Reality, n’ait eu le temps d’intervenir. Une fois à table, évidemment, ses parents ne la croient pas quand elle leur décrit ce qu’elle a vu. Sa mère lui lit un conte alors qu'en voix off on entend les commentaires de ce qui semble alors être un film. Reality a du mal à s'endormir.

C'est ce qui énerve Bob Marshall en train de regarder les rushes du film en compagnie du réalisateur Zog, qui insiste pour filmer en longueur et en temps réel l'endormissement de la fillette. Bob Marshall reçoit ensuite Jason, son ancien standardiste, qui se rêve cinéaste et lui propose un projet de film dont il n'a que le titre, Waves (Ondes), et le principe : les télévisions attaquent l'intelligence des spectateurs et finissent par leur envoyer des ondes qui tuent en faisant jaillir du sang. Le producteur Marshall est carrément emballé mais, soucieux de bien retranscrire la douleur des victimes, ne produira ce film qu’à condition que Jason trouve dans les 48h le meilleur gémissement de douleur de l’histoire du cinéma. Il veut en effet obtenir l'oscar du meilleur gémissement.

Jason s'enregistre alors de multiples fois pour trouver le bon gémissement et fréquente même les salles de gymnastiques pour capter les efforts douloureux des sportifs.

En sortant du studio, Dennis croise un personnage barbu travesti au volant d’une jeep militaire. Celui-ci s’arrête en bord de route pour constituer un bouquet de fleurs, puis se rend chez un vieil homme pour les lui offrir avant de s'énerver et de les jeter par terre. En route, il croise la jeune Reality, à l’arrière de la voiture de son père.

Alors que Jason chercher désespérément le bon gémissement, sa femme, Alice, psychologue, écoute l'homme barbu, Henri, lui raconter son rêve de travesti conduisant une jeep. Ce qui inquiète le plus Henri est la courte durée du rêve et qui surgisse un vieillard dit-il à Alice alors que tous deux sont perturbés par les gémissements de douleurs que Jason réédite à répétition. Alice vient lui demander sèchement d'arrêter mais c'est trop tard, Henri, décontenancé, la quitte brutalement.

La jeune Reality, chez elle durant son petit déjeuner, regarde à la télévision l’émission sur laquelle travaille Jason, derrière la caméra. Elle a récupéré la cassette bleue dans la poubelle et tente de la visionner à l'école durant la recréation. Elle est surprise par un employé et convoqué chez le proviseur qui s'avère être Henri. Celui-ci exige que Reality lui remette la K7. Reality refuse car elle pourrait révéler à tous qu'il se travestit lui rappelant l'avoir vu conduire sa jeep.

Jason se rend au cinéma, où il se surprend à visionner exactement le film qu’il s’apprête pourtant à réaliser : même scénario, même titre, Il passe ensuite un coup de téléphone à son producteur Marshall, lui-même déjà en rendez-vous avec… lui, en train de lui raconter à nouveau le film. Jason dit qu'il est sur le point de s'évanouir car il vient de voir son film, très mauvais car il manque els gémissements. Bob est interloqué de ce coup de fil de Jason parce qu'il se trouve justement en train de lui parler dans une forêt. Jason le rassure en lui disant avoir fait le même rêve la veille. Bob dit alors à l'autre Jason e ne pas inquiéter puisqu'il doit être dans un rêve. Jason au téléphone dans la ville se trouve déporté en pleine forêt observant le sanglier en train d'avaler la K7 bleu alors qu'il est mis en joue par le père de Reality. Le sanglier avale la K7 et Jason reçoit la balle dans la cuisse criant de douleur. Alice, elle aussi dans ce qui semble un rêve, dans son lit lui demande de s'enregistrer et lui rappelle que son dictaphone est dans la doublure de sa poche. Jason visualise les images du film où les têtes explosent mais c'est trop tard pour le gémissement car il n'a plus mal. Il voit le père de Reality tirer plusieurs coups de feu et ramener le sanglier à la voiture; il lui demande son vieux fusil. Le père lui donne mais lui déclare aussi qu'il va être en retard au travail. I nie à sa fille avoir discuté avec Jason. Se fait entendre alors la sonnerie du réveil de Reality (fin de la ritournelle). Reality se réveille, prend la K7 dans son sac mais doit obéir à Zog et se rendormir.

Jason arrive au studio et à la surprise de voir son double au travail cadrant le professeur plein d'eczéma qui interroge jacques. Cette fois, celui-ci croit en Dieu. Dennis, qui semble débarrassé de ses démangeaisons, se dit prêt à tourner de nouveau. Jason s'évanouit. Il ne se réveille ni sur le plateau de télévision, ni dans la salle de sport, ni au cinéma, ni chez Bob, ni dans sa voiture d'où il sort pour voir une télévision l'attaquer.

Jason se réveille enfin d'une claque de Dennis. Celui-ci le poursuit dehors et affirme être son double. Jason se gratte et refuse d'entendre Dennis. Il fonce en voiture vers une clinique sur les hauteurs de la ville.

Reality se réveille et va voir le film pendant que Zorg dort. Elle enclenche la K7et se met face à l'écran ce qui énerve Bob qui voit le film en projection avec Zorg. Bob voudrait voir ce qu'il y a sur la K7 que regarde Reality et accuse Zorg de en pas savoir lui-même. Ceste beau il faut être patient affirme le réalisateur

Jason est poursuivi par son double dans la même voiture. Il demande à être interné dans la clinique. Il prévient Bob au téléphone qu'il est au repos. A ce moment, dans la salle de projection, Bob voit ce que regarde Reality sur le K7 : Jason en train de lui téléphoner dans son lit de clinique. L''infirmière insiste alors pour lui enfoncer un suppositoire et Jason pousse le gémissement tant attendu qui convainc Bob Marshall. Celui-ci est enthousiasmé par ce qui est montré sur la K7 et félicite Zorg.

Reality voit sur la K7, Zog sortir avec son assistante de la maison du producteur qui félicite le réalisateur et dit à Jason que c'est un ancien du documentaire compliqué à gérer mais un putain de génie. Jason cadre de ses mains le départ de Zog qui s'éloigne dans la voiture découverte. Reality voit se départ sur son écran sur lequel s'inscrit le mot fin. Reality prend la K7 et va la jeter à la poubelle.

Jason sort de la maison de Bob qui l'accompagne pour lui dire qu’il est d'accord si Jason obtient le gémissement sous 48h00. La scène se répète sans accompagnement par le producteur. Joie de Jason. Ecran noir avec ritournelle qui se prolonge avec, sur le plateau de télévision, le docteur couvert d'eczéma qui tient le rôle de Dennis face à Jacques et sa charlotte aux fraises. Lorsque Dennis le dévisage, le docteur lui déclare : L’eczéma est à l'intérieur de votre tête.

Réalité entremêle deux histoires et les contamine l'une par l'autre en donnant progressivement plus de poids à l'intrigue qui semblait secondaire et en dotant d'une absurdité croissante celle qui semblait être la réalité.

L’intrigue principale est celle de Jason qui propose un projet de film à Bob Marshall et dispose d’un délais de 48 heures pour obtenir le gémissement parfait ; puis Jason tente d’obtenir ce gémissement par diverses manières, jusqu’à craquer et devenir fou, demandant un délais supplémentaire pour le trouver ; et enfin, gémit malgré lui alors qu’on lui administre un suppositoire, ce qui convient à Marshall, donnant finalement son feu vert pour produire le film.

L'intrigue secondaire, qui entame le film, est celle de la jeune Reality, neuf ans, qui voit son père évider un sanglier qui a ingurgité une cassette bleue. Cette histoire est rapidement donnée comme un film dans le film, celui de Zog, ce qui permet d'accepter l'incongruité de la cassette recoupée intacte dans la poubelle par Reality qui va alors chercher à en connaitre le contenu. Ces épisodes avec Reality sont souvent accompagnés d'une ritournelle répétitive, façon giallo

Les deux intrigues font d'abord l'objet d'un montage parallèle. L'entremêlement de l’intrigue secondaire à la principale intervient lorsque le barbu travesti, en jeep, Henri, croise Dennis habillé de sa peau d'ours dans la rue. Dans des plans longs et peu dramatisés, Henri croise Reality qui l'observe à l'arrière de la voiture de son père. Il ramasse un bouquet puis l'offrir à un vieillard avant de s'en retourner, dépité. Cet épisode, agrémenté de la ritournelle, ressemble aux plans trop longs et inutiles de Zog. Pourtant Henri se retrouve ensuite être le patient d'Alice où il raconte l'épisode précédent comme un rêve. Henri est ensuite le directeur d'école qui voudrait obtenir la vidéo de Reality qui, le matin même, a vu à la télévision Dennis et Jacques avec sa charlotte aux fraises.

Le film dans le film semble aspirer l'intrigue principale pour acquérir plus de consistance. D’autant que Reality discute avec Zorg de son endormissement abolissant la frontière du film dans le film. En contrepartie, l'intrigue principale se révèle de plus en plus folle. Jonas fait un cauchemar où il se voit attribuer l'oscar du meilleur gémissement dans un public constitué de mannequins et qu'il ne peut se lever collé à son siège. Apres un réveil en sursaut, le cauchemar pourrait continuer par la séance où il voit Waves au cinéma. Les évanouissements, la multiplication des doubles (deux Jonas mais aussi Dennis double de Jonas), et l'ubiquité des personnages se trouvant dans deux lieux à la fois (en ville ou dans la forêt) finissent par faire perdre tout poids à cette intrigue.

Le film s'enrichit de sources d'inspirations revendiquées : Scanner pour le scenario du film de Jason, de Videodromme pour la K7 ingurgitée. Stanley Kubrick est cité comme un modèle écrasant pour Jonas et Zorg pourrait être une de caricature de Michael Haneke, ritournelle comme dans le giallo quand on décolle de la réalité ici pour designer les séances du film de Zog. Enfin les seconds rôles, rigides et monomaniaques (Erik Passoja, Billie, le majordome ou Patrick Bristow, Le docteur Klaus) finissent par apparaître comme des points solides dans cet univers surréaliste.

Jean-Luc Lacuve, le 9 juillet 2022.