Roberte
1978

Mars 1958. Roberte, ancienne résistante, est élue députée sous la IVe République et désignée présidente de la commission de la censure à la Chambre. Elle est l'épouse d'Octave, un homme âgé, catholique et professeur de droit canon. Les convictions de ce dernier ne l'empêchent pas de goûter les toiles quelque peu licencieuses d'un certain Frédéric Tonnerre. Vieux fétichiste voyeur, Octave est le maître d'une maison où le moindre dîner devient l'occasion de prêter sa femme à de torrides tableaux vivants érotiques

Roberte, bourgeoise à la psyché perturbée se prête aussi à d'autres jeux érotiques ourdis par Vittorio, le fournisseur de tableaux d'Octave et que Roberte a brièvement connu à Rome en 1944. Il devient le nouveau précepteur d'Antoine, le neveu de Roberte que par ailleurs celle-ci a décidé de retirer de l'institution religieuse où il est scolarisé pour le confier à un établissement laïc. Roberte s'interroge sur elle-même, sur son rôle dans les tableaux que son mari lui fait jouer dans son roman Roberte, ce soir. Elle veut le tuer car dit-elle, il survit inutilement à son œuvre et l'empêche de vivre tel qu'il a toujours voulu qu'elle fut.Après un empoisonnement d'Octave joué comme dans un tableau vivant… qui se révèle une vraie mort pour son mari, Roberte emmène Antoine à Rome qui fut jadis le théâtre de ses aventures erotico-militaires pour en faire son amant

Le 9 octobre 1958 face au Vatican, elle apprend la mort du pape Pie XII. Le film se termine sur les images d'archives du nouveau pape élu le 28 octobre 1958, Jean XXIII qui quitte le Vatican et prend solennellement possession de la basilique Saint-Jean du Latran.

Pierre Zucca adapte avec l'écrivain, essayiste et peintre Pierre Klossowski, les deux premiers volets du triptyque de ce dernier, Les lois de l'hospitalité comprenant La Révocation de l'Édit de Nantes (1959), Roberte, ce soir (1954) et Le Souffleur (1960).

Après le très contemporain Vincent mis l'âne..., à la mise en scène sans artifice, Pierre Zucca réalise un film extrêmement sophistiqué. Un grand film baroque avec un grand plan séquence initial, des jeux de miroir, deux flash-back dont l'un muet sous-titré, des mises en scènes de tableaux vivants érotiques reprenant des tableaux du scénariste-peintre et la mise en vente du vrai livre de Klossowski : Roberte ce soir, des reproductions d'un peintre libertin fictif du XIX, Frédéric Tonnerre.

La théologie tient une grande place chez le frère de Balthus, traducteur de Nietzsche, Hölderlin ou Wittgenstein qui avouait volontiers l'influence qu'avait exercé sur lui Sade en réécrivant une théologie dans lequel le charnel se révélait détenteur de vérité. Les outrages auquel se soumet Roberte, révèle sous son apparent statut de victime la force du fétiche, son gant, véhicule des perversions qui la désigne aussi malgré elle comme complice d'une communauté inavouable. D'où le lien probable entre Roberte et son nouvel amant et Jean XXIII qui quitte le Vatican après son élection et prend solennellement possession de la basilique Saint-Jean du Latran pour assumer pleinement son titre d'évêque de Rome et mettre l'accent sur l'aspect pastoral de sa charge en visitant les paroisses romaines.


Zucca assume le texte très littéraire dès le plan séquence d'ouverture avec la voix off d'Alain Cuny jouant au pur esprit :"Ouf ! Personne, une minute dehors de plus et j'étais cuit s'arrêter pour se regarder vivre. Les yeux, feux de la concupiscence, Des yeux pour ne rien voir des oreilles pour ne point entendre, des pieds pour courir au crime". Plus tard aussi Roberte pourra dire : comme la chute des fontaines sur des platanes est apaisante ! Que la ville est exquise dans son glissement !

Le pari le plus difficile du film est de faire jouer leur propre rôle à Pierre Klossowski et à sa muse. A priori fort peu sensuelle, celle-ci n'en devient pas moins fort troublante dans les poses qui la dévoile (voir analyse plus bas). Dans l'hétéroclite distribution figurent aussi Martin Loeb, le jeune héros de Mes petites amoureuses de Jean Barbet Schroeder, Jean-François Stévenin ou Frédéric Mitterrand.

L'érotisme dévoilé se révèle celui du contradictoire à l'œuvre dans le Tarquin et Lucrèce commenté par Klossowski : l'une ment et l'autre avoue un crime qu'elle tient entre ses doigts. L'irruption du plaisir dans le corps de Lucrèce coïncide exactement avec la répugnance morale dans son âme.

Jean-Luc Lacuve le 02/01/2008

 

Ci après quelques mises en relation des tableaux et dessins de Klossowski. A signaler aussi qu'en 1978 aussi celui-ci travaille avec Raoul Ruiz sur L'hypothèse du tableau volé centré sur l'étude du même peintre fictif Frederic Tonnerre.


Le discours de Vittorio, 1953,
 


Le discours de Vittorio, 1953, mine de plomb : Ce dessin des débuts illustre avec grâce l'ambivalence du fétiche : en une danse indécente, Vittorio raidi et sa victime ployée joignent leurs bras comme s'enlaçant. Mais les extrémités de la courbe ainsi formée se contredisent : d'un côté, Roberte force le silence de Vittorio, faisant mentir le titre, de l'autre côté, lui dévoile son corps et dévie le titre en faisant de ce corps l'auteur involontaire d'un discours silencieux. Le dessin, titre compris, compose donc un solécisme, unique moyen de faire triompher un silence perpétuellement menacé dans le discours.


Les barres parallèles, 1967
 


Les barres parallèles, 1967, mine de plomb, grandeur nature : les agresseurs ne sont que les instruments d'une exposition de Roberte. Nous sommes témoins d'une mise en scène dramatique où le drame ne réside pas dans ce qui va survenir, le viol, mais dans l'écartèlement forcé d'un corps avec notre complicité. C'est le lieu du secret de l'esprit qui est mis en danger. On assiste au dévoilement de Roberte montrée sous une apparence qu'elle feint de démentir. Ses agresseurs ne sont pas ici pour jouir d'elle mais pour opérer ce dévoilement dont ils sont les instruments. Tandis que le "mollusque" sert de piédestal à son corps déséquilibré, Roberte objectivée sous nos yeux s'affole, elle va tomber, elle jouit d'elle-même.

 

Roberte ce soir, 1984

Roberte ce soir, 1984, crayons de couleur, grandeur nature
Transposant un épisode du livre éponyme, ce dessin engage la responsabilité du spectateur : de grandeur nature, il met le réel au même plan que la fiction.
Ainsi "le colosse", esprit pur dans le texte, grise silhouette dans le dessin, pétrit la chair, cet "inviolable silence" de Roberte,

Source : le manuscrit

 

critique du DVD
Editeur : Carlotta-Films, octobre 2007.
critique du DVD

DVD 1 : Vincent mit l’âne dans un pré (et s’en vint dans l’autre). DVD2 : Roberte. DVD3 : Rouge-Gorge. DVD 4 : Alouette, je te plumerai.

 

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Avec : Denise Morin-Sinclaire (Roberte), Pierre Klossowski (Octave), Martin Loeb (Antoine), Barbet Schroeder (Vittorio), Michel Berto (Justin) Juliet Berto (Petit F), Jean-François Stévenin (Von A.), Aïsa Toumi (Petit X) Alfred Kern (le Chanoine), Jean Turlier (le mollusque), Frédéric Mitterrand (l'employé de banque). 1h40.

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Thème : Peinture dans le cinéma