A bout portant
1964
(The Killers). Avec : Lee Marvin (Charlie Strom), Angie Dickinson (Sheila Farr), John Cassavetes (Johnny North), Ronald Reagan (Browning), Clu Gulager (Lee). 1h35.

Deux tueurs à gages, Charlie et Lee, arrivent dans une institution pour aveugles. Leur mission : tuer Johnny North, qui travaille dans cet établissement. North n'essaie même pas de leur échapper et se laisse tuer.

Intrigué par son attitude, Charlie commence à se demander pourquoi leur employeur anonyme, qui les a payés grassement, voulait la mort de Johnny. Il en déduit bientôt que cette mort est en rapport avec le butin d'un million de dollars d'un vol postal dans lequel Johnny avait été impliqué quelques années auparavant.

Charlie reconstitue toute l'histoire et remonte jusqu'à Sheila, dont Johnny était tombé amoureux. Il l'oblige à avouer qu'elle et son "protecteur", Browning, ont "doublé" Johnny, en filant avec l'argent. La trahison de Sheila faisait déjà de Johnny un "homme mort".

Charlie et Lee réalisent que c'est Browning qui les a engagés. Ils menacent Sheila pour rencontrer Browning et s'emparer du butin. Browning intervient, délivrant Sheila, tuant Lee et blessant Charlie au cours d'un guet-apens. Mais Charlie les retrouve et les abat tous les deux avant de mourir en essayant de partir avec l'argent volé.

La situation de départ est identique à celle de la nouvelle d'Hemingway. Deux tueurs terrorisent les habitués non d'un bar, mais ici une institution d'aveugles. Leur victime, un sportif déchu, ne tente pas de résister. Il s'agit aussi d'une méditation sur la mort et son acceptation.

La vie des tueurs

Par rapport au film de Siodmak (Les tueurs, 1946), le récit se déplace de l'interrogation sur l'identité de la victime ou les mobiles du meurtre vers les personnages de Charlie et Lee. Ce n'est plus un enquêteur des assurances banal mais par les tueurs eux-mêmes qui mènent l'enquête, redonnant au titre une pleine signification.

De Johnny North, on sait très tôt qu'il a été coureur automobile et pris dans un braquage ce qui supprime près de la moitié des flash-back. Il croit à l'amour, à la passion et au désir. Sheila Farr, sans être amoureuse, a un désir sincère pour lui. Ils seront supprimés et les amis de North s'en sortiront brisés.

Lee est puéril, il s'amuse avec les fleurs du vase, l'eau, la sonnette, les petites voiturese et prend soin de lui, boit du jus de carotte, se recoiffe, fait des pompes et se muscle la main. Charlie, sage grisonnant, sait que son temps est compté. Il veut savoir pourquoi on peut accepter la mort. Il découvrira que "celui qui n'a pas peur de mourir est un homme déjà mort". Ce sera le lot commun de chacun des protagonistes.C'est la dernière apparition à l'écran de Reagan avant son entrée en politique et son unique interprétation d'un rôle de méchant. Il détestait son personnage. Siegel le convainc de le jouer en évoquant James Cagney ou Bogart dans Le trésor de la sierra madre.

Film noir essentiellement diurne, il se passe dans des villes impersonnelles et interchangeables, Miami, La Nouvelle Orléans, Los Angeles.

Dans une société d'abondance aux moyens de transports rapides (trains et voitures), les tueurs sont des professionnels sans états d'âme. Le commanditaire, un criminel en col blanc, est une figure du pouvoir capitaliste. A la mythologie de la boxe, si prégnante dans les années 40, succède une fascination typiquement sixties pour la course automobile. Les cadrages obliques et la mort de North filmée au ralenti soulignent la violence, la froide boucherie de l'exécution frontale.Fin élégante et nihiliste de Charlie qui titube, simule puis s'écroule laissant la caméra s'élever.

Un film de transition : des studios vers le Nouvel hollywood

Don Siegel occupe dans l'histoire du cinéma américain une place identique à celle de Peckimpah et Aldrich. Ils assurant le passage du cinéma de studio moribond dans les années 60 au Nouvel Hollywood.

Siegel entre en 1934 a la Warner, firme spécialisée dans le polar. Il réalise quelques films notables comme Les révoltés de la cellule 11, un des premiers films de prison de cinéma américain où il fait preuve d'un réalisme presque documentaire, Baby Face et surtout L'invasion des profanateurs de sépultures qui inaugure le cinéma du complot, de la paranoïa, de l'horreur moderne où l'autre ce n'est plus l'extraterrestre mais le voisin près de chez soi.

Dans les années 60, Hollywood tente de survivre avec des superproductions genre Cléopâtre et le nouvel Hollywood, celui de Bonnie and Clyde, n'est pas encore né. On en trouve pourtant trace ici avec des personnages qui ignorent les bonnes causes, agissent pour eux-mêmes, cyniques, égoïstes, pures machines, indifférents au bien de la communauté, solitaires sans attaches.

Charlie est une marionnette qui essaie de remonter vers les fils du marionnettiste. Il enquête sur les sources du pouvoir. Celui-ci est encore incarné dans les mains d'un homme et d'une femme. Dans Dirty Harry et Un espion de trop, le pouvoir sera sans limites appartenant à des réseaux. Au bout de la chaîne, il n'y plus un homme mais un système. C'est ce que raconteront les films de Fiedkin, Coppola, Scorsese et Arthur Penn. Mort de John Kennedy en plein tournage.

 

Sources : Serge Chauvin et Jean-Baptiste Thoret sur le DVD ci-dessous.

critique du DVD
Editeur : Carlotta-Films. Nouveau master restauré. Version Originale / Version Française
Analyse DVD


Suppléments : Compte à rebours : À bout portant ou la dernière vie des Tueurs par Serge Chauvin. Don Siegel : Le dernier des géants (16 mn) par Jean-Baptiste Thoret.

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Genre : Film noir
Voir : photogrammes du film
DVD Carlotta Films