Un soir de 1946, dans la petite ville de Brentwood que traverse la route nationale, arrivent deux inconnus. Ils cherchent quelqu'un. Ce sont des tueurs à gages. Leur victime sera un autre inconnu, Pete Lunn, installé depuis quelque temps dans cette modeste bourgade et qui tient un poste d'essence. Pete Lunn, prévenu de leur arrivée par Nick Adams son collègue pompiste, ne cherche cependant pas à s'enfuir et attend avec fatalisme qu'ils l'abattent.

Au commissariat de Brentwood, James Reardon, rassemble les éléments qui lui permettront d'en savoir davantage sur la mort de Pete Lunn. Il s'appelait en réalité Ole Anderson et avait souscrit une assurance sur la vie dont il doit remettre le bénéfice à une certaine Mary Ellen Daugherty. Il interroge Nick Adams qui lui raconte (1er flash-back) que l'attitude de Nick a changé depuis jeudi dernier où il s'est senti mal après la visite d'un client en Cadillac et n'est ensuite plus jamais revenu travailler. Reardon se rend à Atlantic city chez la bénéficiaire de l'assurance. Celle-ci, surnommée Queenie, une femme de ménage âgée et bigote est, grandement surprise de recevoir 2 500 dollars. Elle se souvient (2e flash-back) qu'en 1940, elle avait empêché Anderson de se suicider alors qu'il était désespéré du départ de la femme qu'il aimait. Il avait prononcé le nom de Charleston.

Reardon est de retour à Newark au siège de la compagnie d'assurance où sa secrétaire lui apprend que Anderson fut boxeur de 1928 à 1935 avant d'être arrêté pour vol en 1938 par l'inspecteur Sam Lubinsky et libéré en 1940. Reardon, qui a eu du mal à convaincre son patron de poursuivre son enquête, rend visite à l'inspecteur dans son appartement sur les toits de New York. Sam (3e flash-back) avait assisté à son dernier round, un K. O. avec main fracturée de son ami Anderson dit Le suédois. Il avait du lui apprendre que Packy, son manager le quittait et qu'il ne lui restait que l'amour de la jolie Lily. Lily est aujourd'hui la femme de Sam avec laquelle il est marié depuis neuf ans. Lily raconte (4e flash-back) qu'elle avait quitté Anderson après qu'il l'ait invité chez Big Jim Colfax où il avait rencontré Kitty dont il était immédiatement tombé amoureux. Sam raconte qu'après un mois de mariage (5e flash-back) il avait du arrêter Anderson qui n'avait pas supporté que ce soit Kitty qui soit emprisonnée pour le vol d'une broche dont il s'était accusé.

A l'enterrement d'Andersson, Reardon repère Charleston qu'il interroge dans un bar. Charleston fut le codétenu d'Anderson pendant deux ans (6e). Celui-ci arborait le mouchoir vert avec une harpe symbole de l'Irlande que lui avait donné Kitty qui laissait pourtant ses lettres sans réponse. En 1942 (7e) il avait été chargé de le contacter pour un gros coup à 250 000 dollars monté par Big Jim avec Blinky Franklin et Dum Dum. Charleston avait décliné. Reardon retrouve trace du hold-up au 250 000 dollars, celui de l'usine Prentiss. Son patron lit l'article de journal (8e) de l'audacieux cambriolage. L'un des gangsters dissimulait son visage derrière un foulard vert avec des harpes d'or, Reardon en déduit que ce 20 juillet 1940 Anderson est descendu avec Kitty à Atlantic City et qu'elle l'avait plaquée deux jours après. Le patron de Reardon ne souhaite pas qu'il poursuive : "Dans une compagnie d'assurance les pertes d'une année déterminent les primes d'assurance de l'année suivante."

Mais Lubinsky l'appelle: Blinky Franklin vient d'être abattu. Sur son lit d'hôpital, il raconte la veille du hold-up (9e) où Colfax et Anderson s'étaient disputé puis (10e) le vol par Anderson du magot dérobé. Franklin avait en poche un ticket pour Brentwood. Reardon décide d'y retourner. Il surprend Dum-Dum qui raconte que Big Jim Colfax n'avait sans douta pas prévenu Anderson du changement du lieu de rendez-vous après le hold-up. Dum-dum parvient à s'enfuir même s'il est blessé. Reardon et Lubinsky se rendent a Pittsburgh voir Colfax, l'organisateur du hold-up devenu un entrepreneur reconnu. Reardon l'avertit qu'il lancera un mandat contre Kitty si celle-ci ne lui donne pas un rendez-vous avant minuit. Ce que celle-ci fait. Au chat vert, elle lui raconte (11e) qu'elle avait prévenu Anderson de la trahison de Jim Colfax et qu'elle l'avait ensuite trahi pour se construire une vie honorable. Surviennent alors les deux tueurs qui avaient abattu Anderson et qui s'apprêtent à tuer Reardon. Heureusement pour lui, Lubinsky veillait et abat les deux tueurs.

Lubinsky, Reardon et la police investissent la maison de Colfax où ils abattent Dum Dum qui vient de tirer sur Colfax après avoir découvert le pot aux roses que pressentait déjà Reardon et qu'avoue Colfax mourant. Il est le mari de Kitty qui fut sa complice dans le vol du magot du cambriolage. Ils s'étaient servis d'Anderson pour voler leur part à Dum Dum et Franklin puis Kitty avait rejoint Colfax sans que ses complices sachent qu'elle avait été la maitresse d'Anderson. Kitty supplie vainement Colfax de la déclarer innocente ; il est déjà mort.

La nouvelle d'Hemingway ne constitue qu'une sorte de prologue à ce film noir dont le modèle est bien davantage le Citizen Kane d'Orson Welles réalisé cinq ans plus tôt.

L'exécution de Ole Anderson prend la place de la mort de Kane et l'enquête sur le pourquoi de cette exécution est construit sur onze flash-backs pris en charge par dix personnes soit le double de ceux du film de Welles.

Les deux premiers flash-back sont consacrés au passé proche et constatent la déchéance finale du suédois (Colfax et Quennie). Lubinsky assiste aux dernières heures dignes et conquérantes. Les huit flash-back suivants permettent la reconstitution criminelle depuis la rencontre avec Kittie jusqu'aux chaînes de trahisons. Il n'est pas jusqu'à la morale dérisoire des deux films que l'on peut rappocher : structure complexe pour un gain dérisoire : le suédois s'est fait tuer pour rien. Reardon, l'enquêteur, a déclenché une nouvelle tuerie, a failli perdre la vie et n'a gagné... que deux jours de congés.

En 1956, Andrei Tarkovski chosira d'adapter la nouvelle d'Hemingway de façon bien plus fidèle dans Les tueurs, son court-métrage de fin d'études alors que Don Siegel tournera A bout portant une variation moins intellectuelle et plus trépidente sur un scénario assez éloigné de celui-ci où le récit est pris en charge par l'un des tueurs.

Si Les tueurs demeure néanmoins l'un des fleurons du film noir il le doit à Burt Lancaster dont c'est la première apparition à l'écran et surtout à Ava Gardner qui incarne ici l'une des plus fascinantes femmes fatales du cinéma. Il le doit aussi à deux scènes fameuses : un des premiers matchs de boxe réaliste et un long plan séquence avec une grue pour le hold-up.

Eclairage violemment contrebalancé de Woody Bredell, opérateur anglais, au début puis style documentaire et froid. Ce contraste oppose la tragédie d'un perdant et la froide constatation des compagnies d'assurance. La géométrie des éclairages est une manière de faire voir la vie et la mort en action comme toute la grammaire du film noir : rues désertes, couloirs menaçants, escaliers, contre-plongés et cadrages anguleux. C'est la morale déglinguée du film noir âpre et violent. Plafonds bas construits par Greg Toland comme chez Welles et Wyler : l'ordre immuable du monde qui pèse sur les actes libres des héros. Masochisme du suédois contre équilibre du lieutenant Lubinsky et de sa femme.

Le film bénéificia de sept pages dans Life magazine, fut nominé meilleur film, meilleur scénario, meilleur montage. Avec ce film, le cachet de Siodmak passa, dit-il, de 250 dollars par semaine à mille dollars par jour.

Jean-Luc Lacuve le 14/04/2007.

 

L'adaptation de la nouvelle (source : analyse de Marguerite Chabrol sur le DVD ci-dessous)

La nouvelle d'Hemingway a été publiée en 1927 dans le Scriber's magazine avant d'être reprise dans son premier recueil de nouvelles, Hommes sans femmes, publié après le succès de son premier roman, Le soleil se lève aussi.

Nick Adams est un personnage récurrent des livres d'Hemingway que l'on voit vieillir depuis In our times (1925) jusqu'en 1972 avec The Nick Adams stories. Il est confronté au grand thème de Hemingway : la rencontre avec la mort qui reste un mystère fondamental. Ici, les deux bourreaux exécutent de manière déconcertante. Ils se montrent prêt à une fusillade, qu'ils commettront à la fin, brutale et arbitraire.

Le boxeur Ole Anderson est l'idéal du héros masculin, stoïque et impassible, sportif et aventurier, un bloc droit qui s'oppose à la société qui renonce. Le thème de la solitude est surtout développée par Siodmak. Chez Hemingway, les héros après avoir été individualistes acceptent un engagement social.

La nouvelle est facile à adapter car très dialoguée. Les dialogues constituent les trois quarts du texte. Le style est concis. Les saynètes théâtrales avec quelques indications. C'est un dialogue fait pour être joué avec ton et attitude avec des questions rhétoriques qui n'appellent pas de réponse et sont plutot des provocations menant à l'action.

Indications de la lumière omniprésentes : "Dehors il commençait à faire sombre. La lueur du réverbère s'alluma derrière la vitre"... "Par la vitre, George les regarda passer sous le réverbère et traverser la rue"... "Dehors, la lampe à arc brillait à travers les branches nues"

L'univers familier du diner s'oppose au drame qui sy joue. Forme ouverte dans le roman. Dans la nouvelle on n'assiste pas à la scène d'exécution. Suppression par Siodmak des allusions raciales et religieuses :"Moi je vais dans la cuisine avec le nègre et le petit loustic" dit l'un des tueurs ou "Alors c'était dans un couvent à youpins".

Dramatisation : Deux plans du pré-generique en course poursuite. Nick Adams prévient Handerson après une course d'obstacles. Le temps travaille l'espace, les deux tueurs encerclent le diner, la profondeur de champs renforce l'effet de boite
Les cadres (miroir, ouverture) compliquent l'action.

Points de vue. Pas de psychologie ou de voix intérieure. Plan subjectif l'amorce, des tueurs puis vue subjective. Nick Adams devant les tueurs devient le témoin privilégié. Plan de la porte vue par le boxeur alors que dans le roman ni point de vue ni attente.

Ironie d'Hemingway disparaît, les dialogues entre les tueurs et toute cette enquête pour pas grand chose. La prime d'assurance sera réévaluée de quelques centimes." Avec leurs pardessus étroits et leurs melons, ils avaient l'air d'une paire de comiques de music-hall"

Dans la nouvelle, on a un univers chaotique : la pendule ne donne pas l'heure, quiproquo lors de la scène avec logeuse qui ne mène nulle part. Siodmak se montre plus rationnel mais mécanique des enchaînements plus audacieuse : Transition mains quand il est tué, main à la morgue qui indique qu'il est boxeur puis mains qui explorent les objets.

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films, avril 2007. (Nouveau Master Restauré - 98 minutes - Version Originale sous-titrée Français restaurée Dolby Digital mono 1.0 et DTS mi-débit mono 1.0.

   
Alalyse du DVD

Edition collector DVD 2 :

  • Hemingway / Siodmak (23 mn)
  • Entretien avec Hervé Dumont (16 mn)
  • Expressionnisme en noires et blanches (16 mn)
  • Le boxeur sans confession (15 mn)
  • Les Tueurs version radiophonique (1949 – N&B – 30 mn)
  • Les Tueurs d’Andreï Tarkovski (1956 – N&B - 19 mn)
  • Inclus : le livret Collector de la nouvelle d’Hemingway

 

Retour à la page d'accueil

Les tueurs
1946
(The Killers). Avec : Burt Lancaster (Pete Lunn/Ole Anderson), Ava Gardner (Kitty Collins), Edmond O'Brien (James Reardon), Albert Dekker (Jim Colfax), Sam Levene (Sam Lubinsky), Virginia Christina (Lilly Lubinsky), Charles D. Brown (Packy Robinson), Jack Lambert (Dum Dum), Jeff Corey ('Blinky' Franklin). 1h45.
Genre : Film noir
Voir : photogrammes du film
dvd chez Carlotta Films