Le film débute par un prologue, une représentation du théâtre bunraku : le début, la plainte de la femme et la fin, la mort des amants. Puis le film commence : liés par la corde qui traîne et se prend dans les branches, le jeune homme et la jeune fille marchent comme des somnambules, comme des fantômes. Ils s'aiment tant qu'ils se sont attachés, les enfants se moquent d'eux, ils sont si malheureux. Matsumoto et Sawako étaient destinés à un mariage heureux, mais la pression de la réussite et des parents obligea le jeune homme à en épouser une autre. Sawako se suicide, ramenée in extremis à une vie de légume décervelée par ses parents. Pour la protéger, Matsumoto se lie définitivement à elle en attachant leurs deux corps à l'aide d'une corde rouge. Aux yeux des curieux, ils errent ainsi sans raison…

Hiro est un chef Yakusa vieillissant. Trente ans auparavant, il était un ouvrier à qui sa petite amie apportait fidèlement à déjeuner, chaque samedi, sur le banc d'un parc. Pour poursuivre ses rêves de grandeur, il l'avait abandonné. Aujourd'hui, il revient à l'endroit de leurs rendez-vous…

Haruna Yamaguchi est une ex-pop star à moitié défigurée par un accident de voiture. Solitaire, elle passe son temps à regarder la mer de son seul œil valide. Son plus grand fan a décidé de lui prouver son amour…

Ces trois destins vont s'entremêler au fil de quatre saisons. Le yakuza vieillissant revient dans le parc où, cinquante ans plus tôt, sa fiancée a promis de l'attendre sur le même banc tous les samedis. Les rencontres deviennent hebdomadaires, au cours de l'une d'elle, le yakuza est exécuté par un de ses ennemis. Le fan de la chanteuse de variétés se crève les yeux pour rejoindre celle-ci . De retour de la plage et de la roseraie, il est renversé par une voiture. Matsumoto et Sawako reviennent dans l'hôtel qui avaient vu leurs fiançailles, ils en sont chassés par une dure nuit d'hiver, ils meurent au flanc d'une montagne retenus dans le vide par la corde qui les lie accrochée à un arbre.

(D'après Jean-Michel Frodon : le Monde du 30/04/2003) Chaque récit est une mélodie sirupeuse, traversée de quelques plans dissonants comme autant de rappels à la conscience. Comportements et objets puisent hardiment dans l'immense culture kitsch du Japon contemporain cette joliesse mièvre jusqu'à la nausée (le kawaï) qui, d'éventail peint en Pokémon, parasite le grand art épuré de cette civilisation.

Kitano ne se moque pas de tout ce fatras, il est beaucoup plus intelligent et beaucoup plus respectueux. Il en cherche le difficile dépassement. Par la beauté, par la compassion, par la présence physique de la matière et des corps. D'emblée situé dans un univers de conte, le film ne cesse de s'autoriser une licence poétique et plastique de plus en plus large. Authentique héritier des grands faiseurs de mélodrames hollywoodiens de l'après-guerre, Kitano (après Fassbinder) sait à son tour, mais par ses moyens esthétiques propres, trouver le point de fuite où l'artifice extrême touche à la vérité. Dans ce film, les massacres sont hors champ, l'état de délire extrême se résume à une petite bille de papier qu'un souffle soulève, et perd...

Tel aplat rouge, telle inscription d'un corps humain dans un paysage, tel visage figé comme celui d'un acteur Nô et habité des angoisses les plus abyssales, font songer à l'immense florilège qu'avait réuni Akira Kurosawa dans ses films les plus audacieux dans le domaine plastique, de Dodes'Kaden à Dreams.

 

L'art singulier du bunraku (Source : Le monde)

Aux côtés du nô et du kabuki, le bunraku, dont l'origine remonte au XVIe siècle, est le troisième grand art de la scène spécifiquement japonais. Chaque marionnette, d'une hauteur d'environ 1 mètre, est actionnée par trois hommes, visibles par le public - le principal manipulateur apparaissant vêtu de noir, mais à visage découvert, les deux autres étant entièrement enveloppés dans un vêtement noir. Cet art particulier repose sur la synchronie entre les marionnettistes, le conteur et la musique. Le conteur, installé sur une estrade à droite de la scène, raconte l'histoire, la commente, et prononce les répliques des personnages, qui sont muets. La musique est interprétée sur un samisen, instrument à trois cordes.

La pièce interprétée au début de Dolls est une œuvre de Monzaemon Chikamatsu (1653-1724), surnommé "le Shakespeare japonais". Comme un grand nombre de ses travaux, elle évoque le shinju, le suicide entre amants, qui fut un mode de protestation "romantique" contre l'organisation sociale.

 

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Dolls
2002
Avec : Miho Kanno (Sawako), Hidehito Nishijima (Matsumoto), Tatsuya Mihashi (Hiro), Chieko Matsubara (La femme du parc), Kyoko Kukada (Haruna), Tsutomu Takeshige (Nukui). 1h53

Genre : Mélodrame