Senses

2015

(Happî awâ). Avec : Sachie Tanaka (Akari), Hazuki Kikuchi (Sakurako), Maiko Mihara (Fumi), Rira Kawamura (Jun), Shuhei Shibata (Ukai), Yoshitaka Zahana (Kohei), Hiromi Demura (Hinako), Shoko Fukunaga (Mitsu), Yuichiro Ito (Kawano), Tsugumi Kugai (Yoshie). 5h17.

Chapitre 1 : Toucher. Un téléphérique tiré le long d’un rail conduit quatre femmes d’à peine 40 ans sur les hauteurs de Kôbé, un lundi de juillet. Très unies, les quatre amies ont décidé de ce pique-nique en fonction de leur agenda respectif. Akari est une infirmière très compétente, récemment divorcée ; Sakurako, mère d’un adolescent, doit cohabiter avec sa belle-mère le temps que celle-ci se réconcilie avec la sœur de son mari ; Fumi, mariée à un journaliste, est organisatrice d’évènements culturels ; Jun est également femme au foyer. Le temps est couvert et pluvieux et les quatre amies, pour se réconforter, décident d'organiser pour dans trois semaine, début aout, un weekend aux sources thermales d'Arima. Fumi leur présente alors un prospectus pour un atelier qu’elle organise le week-end prochain au centre d’art de la ville. Comme elle craint qu'il n’y ait pas grand monde, elle sollicite ses amies pour y participer.

Akari travaille à l’hôpital où on lui a confié le soin de chaperonner une jeun élève infirmière pas très douée. Elle rembarre le médecin qui souhait l’inviter à diner.

Fumi et son collègue reçoivent Ukai au centre d’art. Ils sont gênés de lui demander de demander à ses amis de venir à l’atelier afin de faire nombre. Les inscriptions sont en effet réduites.

Sakurako prépare à diner à son fils qui ne veut pourtant pas grossir. Elle s'entend bien avec sa belle-mère. Son mari rentre tard le soir. Il lui reproche de trop sortir et de ne pas être suffisamment présent près de leur fils. Sakurako reçoit un appel étrange de Jun ;

C’est dimanche, Jun à donné rendez-vous Sakurako à la gare. Celle-ci est interloquée par la nouvelle apprise la veille au téléphone ? Jun a entamé une procédure de divorce.  Sakurako promet de garder le secret vis à vis de leurs amis.

Ukai reçoit les participants à son atelier. Il a observé les détritus suite à une tempête et a réussi à les faire tenir debout. Il montre comment il peut donner son équilibre à une chaise avec un seul point de contact au sol. Cette façon de toucher les choses ne l’amuse plus : il cherche plutôt une nouvelle forme de communication entre les êtres. Il leur propose d'écouter leur ventre puis de poser le front les un contre les autres pour tenter de trouver une forme de communication certes moins extraordinaire que la télépathie mais engageant une vrai écoute.

A la fin de l'atelier, seule une connaissance d'Ukai se révèle septique. Le groupe étant soudé, il est décidé de prendre un dernier verre ensemble. Ukai insiste pour demander à  Akari si son métier est difficile. Celle-ci rejette la demande, trop banale,  puis accepte : Akari, qui rêvait de soigner et d’aider les gens en tant qu’infirmière, mais qui se confronte désormais au vieillissement de la population japonais et voit que les soins ont été remplacés par la surveillance de personnes âgées en attente de la mort. C’est ensuite un jeune homme qui raconte son difficile divorce ; sa femme lui ayant pris la moitié de son capital alors que c'était elle qui était infidèle. Il s'attire la sympathie immédiate d'Akari. Jun révèle alors qu'elle aussi est en instance de divorce. Akari est vexée et jalouse, comprenant que Jun en a déjà parlé à Sakurako avant. Du coup, elle quitte la salle. Fumi, la suit dans la nuit mais ne parvient pas à la convaincre de revenir

Sakurako raccompagne Jun à la gare mais celle-ci fait un malaise.

Chapitre 2 : Ecouter : Une nouvelle fois le mari de  Sakurako reproche à celle-ci de trop sortir. Sa mère le conforte car hier, dimanche, alors qu'il était au golf et sa femme à l’atelier, leur fils a ramené une fille à la maison. Elle espère qu'ils lui ont parlé de la contraception ! C'est alors que surgit Jun, qui a dormi à la maison suite à son évanouissement de la veille. Le mari de Sakurako la raccompagne à la gare, renouvelant sa demande de moins de sorties pour sa femme.

Les trois amies viennent écouter la séance du tribunal où l’avocat de Kohei soumet Jun à rude épreuve. Celle-ci ment effrontément mais ne parvient probablement pas à convaincre le juge.

Le mari de Fumi propose à sa femme de la conduire avec ses amies aux sources chaudes. Il doit justement y retrouver la jeune auteur qu'il tente de promouvoir à Arima. Il aimerait que sa femme l’aide à promouvoir la lecture de sa protégée au centre d’art de la ville. Fumi refuse de mêler vie privée et vie professionnel puis se ravise et accepte.

Jun rentre chez elle, sur les hauteurs de Kobé avec de lourds sacs de courses. Kohei son mari l'attend et la supplie de revenir avec lui. Jun téléphone à son avocate et verse le thé sur la tête de Kohei. Celui-ci ne répond pas à cette provocation et s'en va.

C'est le 3 août, jour du départ pour Arima. Avant de prendre la voiture, Akari et Jun se réconcilient ; la seconde promettant à la première de ne plus mentir. Sur la route, les trois amies plaisantent Fumi qui laisse seul son mari avec une très jeune femme. Fumi se dit sereine mais elle le parait beaucoup moins lorsque les quatre amies croisent son mari marchant de manière très décontractée avec la jeune auteure. Les quatre amies montent vers la source qui surgit d'une cascade et demandent à une passante de les prendre en photo.

C’est déjà le retour. Tout le monde prend la voiture de Fumi, sauf Jun. Elle croise la jeune femme, Mie, qui les a prises en photo. Elle lui explique que c’est aujourd'hui qu'est prononcé son jugement de divorce. De son côté, Mie lui raconte qu’inquiète, elle rentre chez elle. Son père lui a toujours menti, pour son bien, et elle craint qu'il ne se soit fait très mal en tombant. Une fois Mie descendue, Jun continue sa route, seule….

Chapitre 3 : Voir. Devant l'intransigeance de son mari, Kohei, lors de la procédure de divorce, Jun disparaît sans laisser de trace, afin de rendre leur séparation effective. Kohei convoque alors Akari, Sakurako et Fumi, affirmant que Jun est enceinte de lui et qu'il veut absolument la revoir. Cette entrevue sème le trouble parmi les les trois jeunes femmes, qui réagissent très différemment face au comportement de Jun...

Chapitre 4 : Sentir. Une lecture en temps réel de la jeune écrivaine, lancée par le mari de Fumi. C’est à la fois comme une mise en abyme du tourbillon des sentiments traversé par les personnages, et une caisse de résonance à leurs doutes et interrogations.

Chapitre 5 : Goûter.  Fumi, furieuse de la relation de son mari avec une jeune écrivaine, le met à la porte. Sakurako trompe son époux avec un inconnu.

Initialement intitulé Brides, en réponse à Husbands de John Cassavetes, le film de 5h20 est devenu "Happy Hour" et a été présenté sous ce titre en 2015 au festival de Locarno où il a remporté le prix interprétation féminine pour les quatre actrices et une mention pour le scénario. Même succès  au Festival des trois continents (Montgolfière d'argent et prix du public) et au festival Kinotayo (Soleil d'or).

En 2018, les distributeurs français ont découpé le film en trois segments et le présentent comme une série, intitulée Senses, et diffusée en salle en trois fois (épisodes 1 et 2 ; épisodes 3 et 4; épisode 5) avec des sorties échelonnées entre le 2 et le 16 mai. Ainsi, au lieu de ne réaliser qu'une maigre recette pour un film difficile à exploiter en salle, ils misent intelligemment sur le goût pour les séries pour attirer un plus grand nombre de spectateurs... et multiplier cette recette augmentée par trois ! Le chapitrage du film en cinq parties, une pour chacun des cinq sens, facilite ce découpage et ne dénature heureusement pas ce très grand film de cinq heures.

Une narration creusée avec des acteurs non professionnels

Une série fait, en général, preuve d’une grande science de la narration en variant les aspects possibles de la psychologie des personnages confrontés aux situations les plus diverses (c'était ainsi le cas de Shokuzai, la série télévisée de Kiyoshi Kurosawa exploitée ensuite en salle en deux parties).

Rien de cela ici dans un scénario très lent, basé sur l'expression des sentiments des personnages. Bien loin d’une technique narrative sophistiquée, l’idée de Senses  est en effet venue au réalisateur lors de son film documentaire basé sur les témoignages recueillis auprès de victimes du séisme du 11 mars 2011. Ryusuke Hamaguchi a été touché par la force d’expression de ces personnes, leur entrain, leur capacité à dévoiler leurs émotions lorsqu’elles sont écoutées. Il a alors organisé un atelier d’improvisation, autour du thème "comment pouvons-nous mieux nous écouter les uns les autres ?". Le scénario a ainsi été écrit en fonction de chacun des participants amateurs qui ont inspiré eux-mêmes l’écriture et sont retrouvés, non professionnels, acteurs et actrices du film.  On en trouve un écho dans le premier chapitre où les héroïnes participent à un atelier  sur "les manières non-conventionnelles de communiquer avec les autres" qui va leur faire entamer une réflexion personnelle sur leur relation aux autres avant que ne survienne le choc de l’annonce du divorce de Jun. La jeune femme est prête pour cela à bafouer l’amour de son mari, à mentir au tribunal et même à s’enfuir loin de tous pour acter cette séparation. Du coup, ses trois amies vont aussi réfléchir sur leurs amours, leur couple et leur place dans la société.

Le film se compose ainsi de grandes scènes dialoguées où,  par le montage, s’affrontent les jeux de regards, introduisant approbations, interrogations, suspicions et doute. L'ensemble de la communication aboutit cependant à "trouver son centre", à faire confiance aux autres, des amis ou des inconnus, dans une communion à la fois physique et psychique. 

"Les choses ne font que passer devant nos yeux" dit la poétesse dans le quatrième chapitre avant de conclure : "Nos yeux n’essaient pas assez de saisir ces événements fugitifs." C’est ce à quoi s’emploie le film. Il ne délaisse pas pour autant les moments de grandes solitudes. Ainsi, la disparition de Jun, le visage éclairé de rouge dans un tunnel avant le fondu au noir de la fin du deuxième chapitre.

Jean-Luc Lacuve le 16 mai 2018 (en attente de la vision de la fin du film)