Au revoir Là-haut

Albert Dupontel
2017

Genre : Mélodrame

D'après le roman de Pierre Lemaitre. Avec : Nahuel Pérez Biscayart (Edouard Péricourt), Albert Dupontel (Albert Maillard), Laurent Lafitte (Henri d'Aulnay-Pradelle), Niels Arestrup (Marcel Péricourt), Émilie Dequenne (Madeleine Péricourt), Mélanie Thierry (Pauline), Héloïse Balster (Louise), Philippe Uchan (Labourdin), André Marcon (l'officier de gendarmerie), Michel Vuillermoz (Joseph Merlin). 1h57.

1920. Albert Maillard est arrêté au Maroc. Il raconte son histoire à l'officier de gendarmerie.

Le 9 novembre 1918, juste avant la fin de la Grande Guerre. Le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, aristocrate aimant la guerre et les combats, parvient à lancer une dernière offensive en faisant croire que les Allemands, qui attendent pourtant l'Armistice comme les Français, ont tué deux de ses hommes un vieux soldat, Gaston Grisonnier et un jeune de vingt-deux ans, Louis Thérieux qu'il avait envoyé en reconnaissance.

Pendant l'offensive, Albert comprend que c'est son lieutenant qui a tiré une balle dans le dos aux deux éclaireurs. Pradelle, se voyant démasqué, pousse Albert dans un trou d’obus, ce dernier se retrouve alors enterré vivant face à une tête de cheval mort qui lui fournit l'oxygène nécessaires à quelque minutes de survie. In extremis, Édouard Péricourt sauve Albert d’une mort atroce. Quelques secondes plus tard un éclat d'obus le défigure. C'est alors Albert qui prend soin de lui. Il appelle un brancardier, le suit à l'infirmerie où il dérobe de la morphine pour lui. Edouard ne veut pas rentrer chez lui et Albert le fait disparaitre aux archives en lui fournissant une nouvelle identité. Pradelle ne peut que constater le départ d'Edouard veillé par Albert. La démobilisation demande du temps. Albert écrit une lettre à la famille d'Edouard pour leur annoncer sa mort. Madeleine Péricourt, la sœur d'Edouard, demande à voir où il est enterré. Pradelle surveille alors Albert et l'oblige à déterrer un cadavre anonyme pour que Madeleine puisse croire pouvoir enterrer son frère dans le caveau familial.

Novembre 1919. Démobilisés, Albert s'occupe d'Edouard lui trouvant de la morphine en la volant aux infirmes. Il gagne difficilement sa vie comme liftier puis comme homme sandwich. Sa femme l'a quitté. Edouard  retrouve peu à peu son tempérament d’artiste et se fabrique des masques magnifiques pour couvrir le bas de son visage. La jeune Louise lui sert d'interprète.

Albert, invité par la famille Péricourt, découvre que Pradelle a épousé Madeleine. Il voudrait s'enfuir mais assiste au repas et Marcel lui offre une place de comptable dans son entreprise. Il refuserait s'il n'était pris à partie par les infimes auxquels il avait volé la morphine autrefois. Cette fois, il accepte le plan d'Edouard : vendre des monuments aux morts sur plan puis s'enfuir avec la caisse avant que les commanditaires ne s'inquiètent de leur construction. Edouard concourt aussi pour la commande de son père qui, via Labourdin, le maire d’arrondissement, souhaite un monument aux morts grandiose pour ceux du XVIIIe arrondissement de Paris, songeant ainsi à rendre hommage à son fils.

Le lieutenant Pradelle, profite des nombreux morts inhumés dans des tombes de fortune sur le champ de bataille pour signer un contrat avec l’État qui prévoit de les inhumer à nouveau dans des cimetières militaires. Il  ne prend aucune précaution quand à l'identité des victimes ni sur la dimension du cercueil qui ne mesurent que 1,60 mètre. Missionné par Edouard, qui a déduit qu'il était un fonctionnaire intègre du fait de son absence d'avancement, l'inspecteur Merlin est envoyé en reconnaissance et découvre le pot aux roses. Pradelle tente sans succès de le corrompre.

En échange de le couvrir auprès du ministre, Marcel demande à son encombrant gendre de retrouver son fils dont il a compris qu'il était vivant en retrouvant le monogramme de sa signature sur la sculpture qui a gagné son concours.

Pradelle découvre le refuge d'Edouard au Lutécia. Marcel y retrouve son fils et lui dit qu'il l'aime et reconnait son talent d'artiste. Apaisé par cet aveux plus encore que par l'héroïne qu'il s'administre, Edouard se suicide en se jetant dans le vide.

Pauline, troublée par l'arnaque commise par son fiancé, rentre chez les Péricourt dont sort Pradelle. Albert le voit faire de grossières avances à Pauline. Révolté il le poursuit sur un chantier et le menace. Pradelle recule jusqu'à une fosse qui s'écroule sous son poids et se remplit de grains qui l'étouffent.

Ainsi se termine l'histoire d'Albert. De façon étrange, l'officier de gendarmerie aide Albert à fuir. L'officier révèle qu'il est le père du jeune Louis Thérieux, envoyé en éclaireur et exécuté d'une balle dans le dos par Pradelle. La valise chargée de billets, Albert passe la frontière avec Pauline et Louise, venues le retrouver.

Paru fin août 2013, Au revoir là-haut, le roman de Pierre Lemaitre, avait enthousiasmé le public et la critique avant même de recevoir le prix Goncourt qui en avait décuplé les ventes. En avril 2015, 240 000 exemplaires supplémentaires sont tirés en Livre de poche alors que le roman est traduit dans une trentaine de langues. Cet incroyable succès se poursuivra avec une bande-dessinée, parue en octobre 2015, et la présente adaptation filmique. Sans doute un peu écrasé par sa tache, Albert Dupontel contrevient à sa nature iconoclaste et en rajoute sur l'aspect baroque.

Des personnages principaux comme vidés de toute substance

Le roman est porté par l'indignation d'Edouard contre la "nation reconnaissante" qui néglige les démobilisés, qui vont grossir les rangs des chômeurs et la volonté de vengeance d'Albert Maillard envers le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle. Ces deux personnalités dressent un portrait de la France d'après guerre qui fera dire à Anatole France en juillet 1922, alors que le gouvernement étouffait le scandale des exhumations militaires : "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels".

L'écriture de Pierre Lemaitre faisait vivement ressentir la souffrance d'Edouard et la colère d'Albert. Albert Dupontel, plus ou moins contraint d'endosser lui-même le rôle d'Albert Maillard, accentue sa fonction de fil rouge de l'histoire. Mais, au lieu d'en faire un personnage actif, tenaillé par la vengeance, il en fait un brave type passif manipulé aussi bien par son ami Edouard que par la grande histoire. Au lieu de chercher à se venger d'Henri d’Aulnay-Pradelle, Albert en a peur, se cache de lui et ne tente de le tuer que lorsque celui-ci fait des avances à Pauline. L'enchâssement de l'histoire principale dans un flash-back n'a pour but que d'aboutir à un happy-end hyper conventionnel (et hautement improbable) où le brave type sincère et larmoyant est récompensé de sa sincérité... Où sont la colère et la révolte du personnage ? Où est la dénonciation des scandales politiques ?

Dans le roman, la mort d'Edouard est bien plus tragique : il est écrasé par inadvertance par une voiture conduite par son propre père. Dans l'épilogue son père l'enterre dans le caveau familial. Il rembourse les souscripteurs spoliés bien davantage par soucis de respactibilisé que par reconnaissance du talent de son fils. Il n'est par ailleurs plus fait état de l'homosexualité du personnage dans le film. La réconciliation grandiloquente, les yeux dans les yeux, est aussi une sorte de happy end qui voit le fils mourir en paix. Où sont la colère et la révolte du personnage ? Où est la dénonciation des scandales politiques ?

Restent deux figures pleines d'allant auquel le roman ne donnait qu'une place mineure : l'intègre fonctionnaire Merlin et le cynique lieutenant d'Aulnay-Pradelle, aristocrate désargenté qui tirait profit des dépouilles mortelles des poilus réclamés par leurs familles. Laurent Lafitte interprète avec un cynisme réjouissant, pas même un arriviste qui veut gagner des galons comme dans le livre, mais un homme qui aime la guerre. Sa première apparition terrifiante est un visage dans l'ombre. Il met à profit son énergie pour sauter sur les tombes, faire l'amour une femme sans l'avoir identifiée comme la femme de son collaborateur et qualifier la sienne propre comme" Laide de face mais belle de dote". Merlin et d'Aulnay-Pradelle sont les seuls qui semblent par leur énergie sortir du chromo généralisé que sont les vignettes baroques du film.

Une suite de chromos

Les décors costumes et masques, tous très séduisants, s'accumulent sans produire de grands effets. Ainsi des essais de masques par Louise, le décor du Bon marché, l'intérieur et l'extérieur du Lutécia. De même, la caméra ne cesse d'enregistrer des plans en plongée ou contre-plongée sur les personnages pour un montage rapide et distrayant (les profiteurs de guerre) mais sans produire une émotion qui lierait fond et forme tant celle-ci ne cesse d'offrir ses charmes sans retenue.

Si le film est distrayant, il n'est pas emporté par le souffle haletant de la vengeance du roman. Au lieu d'avoir une mise en scène : une idée par plan, on a plutôt de jolies images plein les plans. C'est déjà bien mais ne peut-on pas exiger un peu plus d'émotion ?

Jean-Luc Lacuve, le 26 novembre 2017