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À travers des documents, souvent rares ou inédits, c'est 35 ans d'activité de Godard qui se déploient. D'abord, le critique Godard pose des questions essentielles (naissance de la politique des auteurs) et dès l'apparition de la Nouvelle Vague, il formule des réponses dans ses films. Autour de 68 se développe l'activisme politique. Puis il approfondit ses recherches avec l'apport des nouvelles technologies et de la vidéo. Ce que le cinéaste nomme sa "troisième vie" dans le cinéma marque la fin du volume. Chaque période est ponctuée d'un ou plusieurs entretiens dans lesquels Godard fait le point.Des extraits de sa correspondance et une riche iconographie permettent de voir tout ce qui lie Godard aux autres arts.

Ce tome 1 publié en 1985 s'étend des "années Cahiers" aux "années Quatre-vingt". Le tome 2 publié en 1998 (couvrant la période 1984-1998) prolonge la réflexion sur l'œuvre, et s'enrichit d'une filmographie et d'un index complets. L'ensemble reflète comment la vie intime et sociale a influé sur les créations de l'un des plus importants cinéastes modernes.
Le
scénario du Mépris raconté par Godard :
" Camille Javal est une jeune femme d'environ 27-28 ans, française,
fixée à Rome depuis son mariage, il y a quelques années,
avec Paul Javal. Camille est très belle, elle ressemble un peu à
l'Eve du tableau de Piero
della Francesca (douteux : à ma connaissance
Piero n'a jamais peint Eve !) , ses cheveux sont bruns (lorsqu'elle
porte une perruque uniquement). Paul Javal est un écrivain
d'environ 35 ans qui a travaillé quelques fois pour le cinéma
mais le travail de replâtrage de L'Odyssée est le premier
travail vraiment important qu'on lui confie. Ce film est tourné à
Cinecitta par Fritz Lang. Celui-ci pose sur le monde un regard lucide qui
sera la conscience du film, le trait d'union moral qui relie l'odyssée
d'Ulysse à celle de Camille et Paul. Cette Odyssée est bouleversée
par Jérémie Prokosch, producteur de films. Il ressemble un peu,
au moral, au producteur de La
Comtesse aux pieds nus, en moins maladif, en plus coléreux et plus
sarcastique. Comme beaucoup de producteurs, il aime humilier et offenser ses
employés ou amis et se comportera avec eux, avec son entourage, en
toute circonstance, comme un petit empereur romain notamment avec Francesca,
sa secrétaire de publicité, qui lui sert autant de secrétaire
que d'esclave.
Camille monte dans la voiture de Jérémie Prokosch et le drame se noue dans un regard entre elle et son mari. Ils comprennent tous les deux la pensée qui a traversé l'esprit de Camille : son mari l'a utilisée pour séduire le producteur. Les tentatives maladroites de Paul pour chasser cette pensée fugitive condensent la méprise en mépris.
Dans
la seconde partie du film, l'équipe se retrouve à Capri pour
le tournage. Là encore, un geste anodin de Paul, une claque sur les
fesses de Francesca entraîne le drame. Camille aperçoit ce geste
et Paul s'en aperçoit. Il imagine que Camille s'imagine quelque chose,
et tente de la persuader qu'il n'y a rien, ce qui est vrai, et que Camille
sait, puisqu'elle les regardait elle aussi sans intention précise,
qu'elle contemplait sans arrière pensée. Mais Paul insiste tellement
qu'il finit par exaspérer Camille qui va s'enfuir avec Jérémie
Prokosch. Leur voiture s'encastre sous un camion. "
Caractérisation des personnages du Mépris :
Camille n'agit que deux ou trois fois dans le film. Et c'est ce qui provoque les trois ou quatre rebondissements véritables du film, en même temps que ce qui constitue le principal élément moteur.
Mais contrairement à son mari, qui agit toujours à la suite d'une série de raisonnements compliqués, Camille agit non psychologiquement, si l'on peut dire, par instinct, une sorte d'instinct vital comme une plante qui a besoin d'eau pour continuer à vivre.
Le drame vital entre elle et Paul, son mari vient de ce qu'elle existe sur un plan purement végétal, alors que lui vit sur un plan animal.
Si on se pose des questions sur elle, comme le fait Paul, elle ne s'en pose aucune. Elle vit de sentiments pleins et simples, et n'imagine pas de pouvoir les analyser. Une fois le mépris pour Paul entré en elle, il n'en sortira pas, car ce mépris, encore une fois, n'est pas un sentiment psychologique né de la réflexion, c'est un sentiment physique comme le froid ou la chaleur, rien de plus, et contre lequel le vent et les marées ne peuvent rien changer ; et voilà en fait pourquoi le Mépris est une tragédie.
Paul est d'un aspect un peu antipathique, dans le genre gangster de film, mais d'une antipathie sympathique, si l'on peu dire, secrètement attiré que l'on est par son côté renfermé, maussade, souvent provocateur, qui cache une âme tourmentée, rêveuse, qui se cherche elle-même. Avec l'argent qu'il gagnera, Paul espère pouvoir enfin se consacrer tranquillement à la pièce de théâtre qu'il médite depuis longtemps mais en est-il vraiment capable ? Son ambition change trop souvent de sens pour être vraiment pure. Du moins il pense que Camille pense peu à peu ça de lui et que c'est une raison supplémentaire qui alimente le mépris qu'elle a conçu pour lui. Sur ce point Fritz Lang dans les discussions qui les oppose l'un à l'autre au sujet des aventures d'Ulysse, lui fera la morale. La vérité s'opposera ainsi au mensonge, la sagesse à l'esprit brouillon, un certain sourire grec, fait d'intelligence et d'ironie, à un sourire moderne incertain, fait d'illusion et de mépris. C'est l'insécurité perpétuelle de Paul qui doit être touchante, car elle est néanmoins, malgré les apparences signe de candeur et de non-méchanceté. Jérémie Prokosch américain du nord, né à Tulsa, il y a environ 37 ans. Il a sauvé Francesca à la fin de la guerre d'un camp de concentration allemand et ne se prive pas de le lui faire sentir. Jérémie Prokosch est producteur par orgueil bien plus que par intérêt, comme la majorité des producteurs. Il a toujours dans sa poche ce que Francesca appelle sa bible, un petit livre plein de maximes, dont il se sert quand il est pris de court dans une discussion ; Jérémie Prokosch n'est ni homme ni dieu, mais comme tous les grands producteurs, seulement un demi-dieu, ce qui est sa force et sa faiblesse. Il voudrait comme Dieu, en effet, façonner les hommes à son image. C'est oublier dira Lang que ce ne sont pas les dieux qui ont créé les hommes mais les hommes qui ont créé les dieux !
Aujourd'hui, Fritz Lang, l'auteur de Mabuse, ressemble un peu à un vieux sage indien, sage serein, qui a médité longtemps et enfin compris le monde et qui abandonne les sentiers de la guerre aux jeunes et turbulents poètes.
Francesca Vanini est une jeune femme italienne d'environ 25-26 ans les cheveux noirs, l'air un peu eurasienne, vive et jolie. Elle parle quatre langues, le français, l'américain, l'allemand et l'italien naturellement. Elle escorte Jérémie Prokosch jour et nuit, et lui sert autant de secrétaire particulière que de chargée de presse pour ses firmes la Compagnie Cinematografica Minerva et la Jérémie Prokosch and Associates. Le film étant parlé en plusieurs langues, le rôle de Francesca sera de traduire simultanément les conversations à deux, trois ou quatre langues, suivant les nécessités du moment. Elle le fera de son propre chef, comme quelque chose d'admis sans que personne même ne lui demande. Sa voix, ainsi sera comme un violon supplémentaire qui paraphrase dans d'autres tons les mélodies des autres violons du quatuor formé par Camille et Paul Javal, Fritz Lang et Jérémie Prokosch
La deuxième partie du film se passe à Capri le seul décor utilisé est celui de la villa Malaparte avec, aux alentours, les énormes et grandioses blocs de rochers sauvages plongeant directement dans le royaume de Poséïdon, lequel, ne l'oublions pas, est l'un des seuls dieux à ne pas aimer Ulysse et à ne pas le protéger. C'est pour cette raison que la situation géographique de la villa est importante. Seul face à la mer, elle renforcera l'idée d'un monde odysséen, en lui donnant une réalité et une présence quasi palpable. Toute la deuxième partie sera dominée du point de vue couleurs par le bleu profond de la mer, le rouge de la villa et le jaune du soleil, on retrouvera ainsi une certaine trichromie assez proche de celle de la statuaire antique véritable. Dans tout le film, le décor ne doit être utilisé que pour faire sentir la présence d'un autre monde que le monde moderne de Camille, Paul et Jérémie Prokosch. Les scènes de l'Odyssée proprement dite, c'est-à-dire les scènes que tourne Fritz Lang en tant que personnage, ne seront pas photographiées de la même façon que celles du film lui-même. Les couleurs en seront plus éclatantes plus violentes, plus vives, plus contrastées, plus sévères aussi, quant à leur organisation. Disons qu'elles feront l'effet d'un tableau de Matisse ou Braque au milieu d'une composition de Fragonard ou d'un plan d'Eisenstein dans un film de Rouch. Disons encore que d'un peint de vue purement photographique, ces scènes seront tournées comme de l'anti-reportage. Les acteurs y seront très maquillés. La lumière du monde antique tranchera ainsi par sa dureté par sa netteté de celle du monde moderne où s'agitent nos héros (ou plutôt nos pantins- car les héros ce sont Ulysse et ses compagnons
Contrairement au roman, le temps n'est pas fragmenté en une série de petites scènes s'étalant sur plusieurs moins, mais composé de quelques longues scènes s'espaçant sur une durée de quelques jours. Il s'agit, dans le film, de raconter l'histoire à la fois du point du vue de chaque personnage, surtout Paul et Camille et d'un point de vue extérieur à eux et c'est ici que le personnage de Fritz Lang prend toute sa valeur.