2010

Chine, octobre 1960, Mingshui, annexe du camp de Jiabiangou, désert de Gobi. Li Minhan et Wei Changhai sont venus avec leur couverture sur le dos, une valise et une pelle, parmi des dizaines d'autres prisonniers. Ils doivent aller au dortoir n°8, une galerie creusée dans la terre. Zhang Weiliang va dans un autre dortoir un peu plus loin, une autre galerie dans la terre. Le directeur Liu se plaint à Zhao que les travaux avancent trop lentement. Il n'a pas reçu les 20 000 hommes promis. Ils pourraient n'arriver qu'au printemps. Les 4 000 hectares ne seront pas défrichés comme prévu

Chen Yuming, le contremaitre, déclare qu'un tiers des prisonniers sont absents. Ils ne tiennent pas le coup. Le directeur demande à ce qu'ils écrivent dans leur famille afin de recevoir des bons de rationnement. Un ouvrier est soupçonné de "faire le chien crevé". Il est levé de force, trainé puis lâché brusquement, pour voir s'il simule, puis abandonné sur place une fois constaté son décès. Au ravitaillement du midi, la soupe est claire.

Au camp, le soir, Lao Dong aimerait échanger couverture et valise contre quelque chose à manger. Wei Changhai et Chen reçoivent le jugement de leur divorce qui a sans douté été imposé à leur femme.

Il n'y a pas assez de ravitaillement, les prisonniers n'iront pas travailler. Ils devront faire la moisson de plantes sauvages et de graines en faisant attention à ne pas manger des graines qui font gonfler. Un prisonnier capture un rat et le fait bouillir dans de l'eau.

Tous les matins, des prisonniers sous la conduite d'un gardien viennent emporter les morts de la nuit, ficelés dans leur couverture.

Xiao Li est malade. La dysenterie le fait vomir. Son camarade mange les graines qu'il vient de rendre puis le traine à l'intérieur de la galerie et le réconforte avec un feu. Le 15 novembre, Weixuan écrit une lettre d'appel au secours à ses frères.

Chen est nommé par Liu, chef de l'infirmerie. Il admire le professeur Luo, ingénieur du génie civil devenu "déviant de droite". Au comité du parti, il avait dit que la dictature du prolétariat n'était pas une bonne formule car trop restreinte. Il avait proposé la dictature du peuple.

Zhang Weiliang et deux camarades sont accusés de cannibalisme pour avoir déterré des morts et mangé leurs tripes ou une jambe. Ils sont mis au trou et en sont sortis plus tard par des camarades.

Lao Dong sent sa fin prochaine. Il demande à Li Xiao d'envelopper son corps dans une couverture et de le cacher au fond du dortoir, le temps que sa femme vienne le chercher et le fasse transporter à Shanghai. Il avait écouté le slogan du parti : "Tous pour le nord ouest" et était venu à Lanzhou. Il ne veut pas y être enterré.

Le lendemain matin, Lao Dong est mort. Ses amis ne parviennent pas à dissimuler son cadavre sous les couvertures et il est emporté par les hommes chargés des enterrements

Lao Lin donne des leçons de civisme mais il se fait rembarrer. Lui aussi est accusé d'être un ultra réactionnaire, condamné au camp de rééducation de Jiabiangou.

Li Minhan, la femme de Lao Dong vient au secours de son mari depuis Shanghai. Xio Li finit par lui avouer la mort de celui-ci. En pleurs, elle partage avec le dortoir la nourriture qu'elle avait amené pour son mari. Xio Li refuse de l'amener sur la tombe de son mari et l'envoie aux autorités administratives. Il explique son attitude peu coopérative à ses amis du dortoir : il y a quelques jours, il a traversé le cimetière et a vu Lao Dong nu, jeté à même le sable. On lui avait volé ses vêtements et sa couverture. On lui avait aussi coupé de la chair au bas du dos et aux mollets

Li Minhan, se fait rabrouer par l'officiel qui ne sait pas où est la tombe de son mari. Elle revient dans le dortoir. Xiao li lui ménage une place pour la nuit. Le lendemain, elle va vers les cimetières et déterre les corps de leur tombe de fortune sans retrouver son mari. Le troisième jour, Xiao Li décide de la conduire sur le terrain où les morts sont à découvert. Il est incinéré. Li Minhan part avec les cendres

Xiao Li et son vieux maitre, Luo, tentent de s'enfuir en partant de la gare pour rejoindre Lanzhou. Luo est trop vieux; Xiao Li ne peut le porter longtemps sur son dos. Luo lui ordonne de partir seul. Xiao Li lui laisse sa veste pour l'empêcher de mourir de froid trop rapidement.

Un mouton a été tué pour améliorer leur situation, le bureau de la rééducation souhaite qu'ils tiennent le coup pour prendre le tain qui va les conduire chez eux. Décision est prise de renvoyer les prisonniers chez eux pour éviter qu'ils ne meurent de la famine qui sévit ici plus qu'ailleurs dans tout le pays. Chen doit rester pour assister ceux qui son trop faibles pour partir. Les autres, dit le chef de camp : " On les libère pour leur sauver la vie. Mais quand la famine finira, ils seront toujours "de droite". Après le départ du convoi de prisonniers, Chen découvre que les couvertures et les vêtements d'un mort ont été volées. " Les vivants en auront plus besoin que les morts ", conclut-il avant de s'enrouler dans une couverture. Au matin, les derniers prisonniers endormis ne se réveillent pas.

Ce film est dédié à tous ceux qui ont été broyés dans les camps, les disparus et les survivants.

En 1950, Mao avait lancé la campagne des "Cents fleurs" pour faire naitre les critiques de la base. Bien vite dépassé par le mouvement qu'il avait enclanché, Mao fit déclarer "de droite" toute voix dissidente. Les déportations sont alors souvent arbitraires et massives - près de 500 000 personnes.

Wang Bing fait revivre les trois derniers mois d'existence du camp de Jiabiangou, un des pires. En plein désert de Gobi, trois milles hommes y sont parqués. La fatigue, la faim et les conditions climatiques sont telles que l'hécatombe est inévitable : à peine 500 survivants. Wang Bing reconstruit cette agonie par une fiction au réalisme indéniable. Il s'appuie sur un livre, une quarantaine de témoignages dont celui dont il fera Fengming, chronique d'une femme chinoise (2007) et la vie et la demarche d'un ermite filmé durant de long mois, L’homme sans nom (2010).

La recherche du réalisme (habitations creusées dans la terre, vêtements, couvertures mortuaires) n'exclut pas de montrer, qu'au plus près de la misère extrême (vomi, cannibalisme), la beauté existe. Cela le rapproche ainsi de l'esthétique de Pedro Costa. On y trouve le motif de la boite et de l'étendue que l'on connait dans les westerns de John Ford, le rythme du film épouse d'ailleurs celui des Cheyennes que l'on laisse mourir à petit feu. De façon plus contemporaine, le film se rapproche du Gerry de Gus van Sant. Il fait par moment penser à des éléments beaucoup plus anciens. Le corps nu déposé sur une couverture pourrait être une déposition de croix et les corps enfermés dans des couvertures rappellent les sarcophages égyptiens.

Résonances avec les traces les plus anciennes de la culture : déposition de croix ou sarcophages égyptiens

Le réalisateur chinois a pris des risques en abordant ce sujet, toutefois moins tabou que la révolution culturelle. Il explique : "Sur le tournage du film, la crainte d'être arrêté était constante. Chaque jour, des rumeurs sur une intervention de la police circulaient. Finalement, elle a eu lieu. Informés juste avant, nous avons pu nous enfuir en voiture". Les heures de rushs ont ensuite été acheminées en France dans le plus grand secret.

Il est à espérer que le film puisse faire le chemin inverse. Les autorités chinoises continuent de faire régner la loi du silence, coupant la jeune génération de cette réalité historique. C'est à ce travail mémoriel que s'attaque, infatigable, Wang Bing

Jean-Luc Lacuve après la présentation d'Alain Bergala le 10 mai 2012.

 

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(Jiabiangou). D'après le roman Adieu Jiabiangou de Yang Xian-hui. Avec : Lu Ye (Li Xiao), Xu Cenzi (Gu), Yang Haoyu (Dong Lao). 1h52.

Le fossé
Genre : Film politique