Voyage à Tokyo
1953

Shukichi et Tomi Hirayama, un vieux couple ayant vécu depuis toujours avec leur fille Kyoko dans le petit port d'Onomichi au sud du Japon dans la région d'Hiroshima, se préparent à partir à Tokyo pour visiter leurs enfants.

Fumiko, la femme de Koichi, leur fils aîné s'affaire pour recevoir ses beaux-parents. Son fils Minaru qui rentre du lycée est fort mécontent de constater que son bureau a été déplacé pour permettre l'installation des lits et menace de ne pas faire ses devoirs. Shukichi et Tomi arrivent de la gare accompagnés de Koichi et de sa sœur Shige. Un peu pus tard arrive Noriko, la veuve du fils cadet Shoji, mort à la guerre il y a huit ans. Elle s'excuse de n'avoir pu se libérer de son travail pour les accueillir à la gare. Le dîner se passe bien mais le soir les parents se disent déçus de constater que Koichi exerce en banlieue signe d'une médiocre réussite.

Le lendemain, pour le dimanche, Koichi a prévu une excursion avec ses parents et ses enfants. Mais la venu d'un patient qui s'inquiète pour son enfant malade oblige Koichi à annuler sa sortie. Minaru et Isamu son très déçus. Fumiko ne peut remplacer son mari car elle doit surveiller la maison. Elle affronte la colère de Minaru. Shukichi rassure sa belle-fille en lui avouant que son fils est aussi têtu que le fut jadis son père. Tomi, la grand-mère emmène Isamu dehors mais celui-ci reste buté lorsqu'elle l'interroge sur son avenir et évoque sa mort lorsqu'il sera devenu médecin.

Quelques jours plus tard, les deux grands-parents habitent comme convenu chez leur fille Shige, une femme assez avare, propriétaire d'un salon de coiffure. Elle les nourrit de galette et reproche à son mari de leur avoir acheté des gâteaux. Le couple est très occupé et conscient de ne pouvoir s'occuper comme il le faudrait de leurs hôtes. Shige charge Noriko, de leur faire visiter Tokyo. Celle-ci parvient à se libérer pour le lendemain au prix d'une soirée de travail pour boucler un dossier dans la petite entreprise où elle est employée. Shukichi et Tomi passent une excellente journée avec Noriko, jeune femme généreuse et chaleureuse. Lorsqu'elle les ramène chez elle, Tomi compatit avec Noriko car celle-ci avoue que Shoji comme son père avant aimait bien boire et ramenait ses amis ivres à la maison à minuit.

Pour des raisons d'économie, Shige suggère à Koichi d'envoyer leurs parents à la station thermale d'Atami. Mais l'auberge choisie est bien trop festive pour eux ; après une mauvaise nuit sans sommeil, ils admirent le panorama, et décident de retourner à Tokyo plus tôt que prévu pour s'en retourner ensuite chez eux. En se levant de la jetée, Tomi est prise d'un vertige passager.

Leur retour à Tokyo met dans l'embarras Shige qui avait prévu une réunion avec des collègues esthéticiennes. Il est alors convenu que la mère ira loger chez Noriko et le père chez un vieil ami d'Onomichi "maintenant nous sommes des sans-abris" conclut le père en riant. Il passe la soirée à boire avec ses amis Hattari et Numatta. Le premier a perdu ses deux fils à la guerre et le second se dit déçu par son fils non pas directeur comme il l'avait annoncé mais simple contremaître. "Quand on perd ses enfants on est malheureux, lorsqu'ils vivent, ils deviennent lointains". La police ramène Shukichi et Numatta chez Shige. La mère, elle, passe la meilleure nuit de son séjour chez Noriko. Elle lui rend grâce de sa gentillesse et l'encourage à se remarier.

Le lendemain, la famille est à la gare pour assister au départ des grands-parents. Durant le voyage de retour, la mère a un malaise. Keizo, leur cinquième enfant, les héberge à Osaka, le temps qu'elle se remette. "En dix jours, on aura pu voir tous nos enfants", constatent les grands-parents qui refusent de s'inquiéter. Plus tard Koichi et Shige reçoivent un télégramme leur annonçant que leur mère est au plus mal. Ils partent immédiatement.

Prévenu, Keizo ne peut arriver à temps. Tomi meurt. Après les funérailles, un repas réunit la famille ; Shige récupère les souvenirs qui lui tiennent à cœur et tous les enfants repartent à l'exception de Noriko qui tient compagnie pendant quelques jours à son beau-père et à Kyoko. Le père conseille à Noriko, angoissée par la monotonie de sa vie d'oublier Shoji et de se remarier. Quant à lui, il doit apprendre maintenant à mener une vie beaucoup plus solitaire.

Voyage à Tokyo est le cinquième film à s'inscrire dans la lignée de ceux crées par Ozu et son scénariste à partir de la matrice de Printemps tardif (1949) qui s'attachent à décrire la rupture des liens familiaux. Il est le troisième à traiter plus spécifiquement des ruptures de la liaison parents-enfants et pourrait être une suite à Eté précoce. La rupture est envisagée cette fois du point de vue des parents vieillissants et non de celle des enfants.

La spécificité de ce film et ce qui a crée son immense et immédiat succès au Japon tient à ce qu'il faut bien appeler son caractère mélodramatique. D'une part, l'égoïsme des frères et de la sœur aînée s'oppose à la gentillesse des plus faibles : les grands-parents, la plus jeune des sœurs et Noriko. D'autre part et surtout, la mort rode constamment tout au long du film. Deux fois est énoncé le proverbe qui ne peut que parler à chacun : "Soigne bien tes parents avant leur enterrement. Quand ils sont dans la tombe tout est inutile "

Mais Jacques Lourcelles affirme avec son habituelle justesse que :

" Le style du film est inspiré par le désir de préserver un équilibre entre d'une part le constat lucide d'un certain assèchement du cœur chez les enfants et d'autre part la résignation non moins lucide, devant les circonstances qui peuvent expliquer, sinon justifier, cette attitude d'égoïsme. Equilibré aussi, le ton de l'auteur, entre la plainte et la sérénité. Voyage à Tokyo est le type même de l'œuvre élégiaque où l'auteur fait sentir sa douleur tout en refusant qu'elle vire au noir absolu "(Dictionnaire du cinéma)

Les grands-parents ont toujours ainsi à cœur de remettre les choses à leur place et de se satisfaire de ce qu'ils trouvent de meilleur en leurs enfants : "Ils ne sont pas toujours aussi gentils que l'on le voudrait mais on ne peux pas trop exiger d'eux, ils sont plus gentils que la moyenne" dit le grand-père. "En fait nous avons de la chance", reprend sa femme, "Nous devons admettre que nous sommes plutôt heureux" s'accorde Shukichi. "C'est vrai nous avons eu beaucoup de chance" conclut Tomi.

Ils préservent ainsi une relation que Numata, se plaignant toujours, n'a pas su maintenir puisqu'il est banni de chez son fils qui, naturellement, préfère sa femme qui le comprend mieux.

De même lorsque Kyoko se révolte contre l'égoïsme de ses frères et sœur, Noriko cherche à l'apaiser : "A son âge, notre sœur a une vie bien distincte de celle de ses parents.. Elle n'est pas de mauvaise volonté ce qui compte pour chacun c'est sa propre vie. "

Cette justification du comportement de chacun est la position de Ozu qui pourrait reprendre la formule de Jean Renoir (Ce qu'il y a de terrible dans ce monde c'est que chacun à ses raisons). Lui aussi, justifie le comportement du frère et de la sœur à Tokyo par leur difficulté à assurer le quotidien dans une grande ville. Ainsi l'ordre naturel des choses qui est habituellement illustré par des plans de nature est-il ici marqué par des plans de cheminées d'usines ou de grues construisant.

Ozu assigne bien les enfants de Tomi et Shukichi dans les quartiers populaires et ouvriers de Tokyo en pleine reconstruction. Mais il ne s'intéresse pas aux revendications et dénonciations qui commencent à s'affirmer alors avec les grèves. Ces plans qu'il intercale comme plans de pure pensée sont abstraits. Jamais, on ne pénètre à l'intérieur des usines. De même, alors que le Japon est déjà sensibilité à la pollution, la fumée des usines ne salit jamais le linge blanc qui sèche comme un symbole du travail ménager quotidien auquel est soumise la mère de famille.

Ozu use de symboles tout aussi discrets pour figurer la présence de la mort. Ainsi de ce dialogue raté entre Isamu et sa grand-mère qui figure la force de l'enfance et de la nature à ne pas répondre aux angoisses de la vieillesse.

Le dialogue raté entre Isamu et sa grand-mère ( voir : Minaru puis Isamu)

Ainsi de la silhouette de la grand-mère prise de vertige sur la jetée comme symbole de la naturelle fragilité humaine.

La cure trop éprouvante à Atami ( voir : Malaise)

Comble de la discrétion, la mort de la grand-mère est figurée par les mêmes plans de la ville d'Onomichi qu'au début mais privés cette fois de toute présence humaine (les enfants sortants de l'école) ou même mobile (voie ferrée sans train). la pluie, exceptionelle chez Ozu, tombe à verse.

ouverture du film ( voir : matin)
après la mort de la mère (voir : mort de Tomi )

Pourtant, sous ces qualités très japonaises, celles là même que Shukichi reconnaît à la fin à sa belle-fille Noriko, aimante gentille et franche, se dissimulent une douleur plus grande encore que la mort : celle de s'assumer soi-même. Alors que Shukichi redit à Noriko les paroles de sa femme défunte les faisant siennes : "Il faut que tu oublies notre fils". Celle-ci lui avoue que ce souvenir n'est qu'un fragile prétexte pour son inaction: "Je passe des jours entiers sans penser à lui. Je suis angoissée par la monotonie de ma vie, j'attends quelque chose au fonds de mon cœur". La crise de larmes marque bien alors l'immense chemin qui lui reste à faire pour s'assumer pleinement à Tokyo loin de ce temps protégé à Onomichi.

C'est cette attente que figure la fin du film. Shukichi a remis à Noriko la montre que portait Tomi depuis qu'elle avait son âge. Kyoko, dans sa classe de mathématiques, consulte la sienne et se met à sa fenêtre pour regarder passer le train qui emporte sa belle-sœur, seule modèle qui lui reste. Noriko serre dans ses mains la montre et pense à la vie qui l'attend à Tokyo.

Kyoko ( voir : train)
Noriko ( voir : fin )

L'ordre de choses sera toujours en place. Il ne reste plus à Shukichi qu'à s'habituer à une vie plus solitaire. Les jeunes, eux, devront choisir. Kyoko disait à Noriko en parlant de sa soeur : "Je ne veux pas être comme elle sinon la famille n'a plus de sens". Noriko lui répondait : "Chacun devient ainsi petit a petit". "Toi aussi ?" lui demandait alors sa belle-soeur. "Je deviendrai peut-être comme eux" se contentait de répondre Noriko. Aidée de la montre transmise par ses beaux-parents et de l'affection de sa jeune belle-soeur, nous parirons que non.

Jean-Luc Lacuve le 18/02/2007

 

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films. Février 2007. Langue : japonais. Sous-titres: français. Son : mono. Format : 1,37.

Suppléments : Récit de Tokyo (11') Une illustration d’un texte de Kiju Yoshida, tiré de son essai Ozu ou l’anti-cinéma. Jeux de rôles (27') En compagnie de Paul Jobin, Kazuhiko Yatabe et Charles Tesson, une réflexion sur les domaines particuliers assignés aux personnages dans Voyage à Tokyo. Voyage dans le cinéma : Voyage à Tokyo (15'). Un retour sur les lieux du tournage de Voyage à Tokyo. Bande-annonce d’époque.

critique du DVD Editeur : Carlotta-Films. Octobre 2013. Nouveau master restauré haute définition. Version Originale Sous-titres Français. 17 €.

Supplément : Un entretien exclusif avec Jean-Jacques Beineix

critique du DVD Editeur : Carlotta-Films. Avril 2014. Coffret 14 films, 12 DVD. Intertitres et langue : japonais, sous-titres : français. 60,19 €.

Choeur de Tokyo (1931), Où sont les rêves de jeunesse ? (1932), Une femme de Tokyo (1933), Histoire d'herbes flottantes (1934),Une auberge à Tokyo (1935), Le fils unique (1936), Il était un père (1942), Récit d'un propriétaire (1947), Printemps tardif (1949), Été précoce (1951), Le Goût du riz au thé vert (1952), Voyage à Tokyo (1953), Printemps précoce (1956), Crépuscule à Tokyo (1957).

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Avec : Chishu Ryu (Shukichi Hirayama), Chieko Higashiyama (Tomi Hirayama), Setsuko Hara (Noriko Hirayama), Sô Yamamura (Koichi Hirayama), Haruko Sugimura (Shige Kaneko), Kuniko Miyake (Fumiko Hirayama), Nobuo Nakamura (Kurazo Kaneko), Kyôko Kagawa (Kyoko), Eijirô Tono (Sanpei Numata), Hisao Toake (Osamu Hattori). 2h15.

Voir : Photogrammes
dvd chez Carlotta Films