Gilles Deleuze repère chez Garrel un processus de la constitution des corps à partir de l'image neutre, blanche ou noire, neigeuse ou flashée. Pour lui, Garrel invente les mouvements qui correspondent à la genèse des corps. Néanmoins plutôt qu'un cinéaste du rapport corps-cerveau comme Antonioni ou Doillon, nous voyons plus volontiers Philippe Garrel comme un cinéste de l'abstraction lyrique où le monde surgit à partir d'un visage ou d'une image abstraite ou se ramène à eux. Le visage réfléchit la lumière, réduction de l'espace par abstraction, compression du lieu par artificialité, qui définit un champ opératoire et nous conduit de l'univers entier à un pur visage ou à un pur signe.

D'un cinéma intimiste, confidentiel dans tous les sens du terme, issu de la mouvance non-politique de Mai 68, Philippe Garrel a bâti une filmographie relativement régulière, fidèle à ses exigences, volontairement pauvre dans ses moyens ("J'ai été assez marqué par l'idée que l'argent avilit", déclare-t-il) et qui, au fil des ans, a trouvé son public.

Né le 6 avril 1948, il signa ses premiers films à seize ans, se reconnaissant alors deux maîtres, Jean-Luc Godard et Andy Warhol. Il mit tout de suite en avant la notion d'intimité dans ses thèmes et ses méthodes de travail : présence fréquente de son père, le comédien Maurice Garrel, au centre de Liberté la nuit, par exemple, ou de lui-même ; d'actrices proches et inspiratrices, Anémone (avant sa célébrité comme fantaisiste), Jean Seberg, Zouzou, Nico, Anne Wiazemsky, Christine Boisson, Mireille Perrier, Brigitte Sy, Johanna Ter Steege ; d'acteurs "alter ego", Pierre Clémenti, Laurent Terzieff, Jean-Pierre Léaud ou Lou Castel. Avec Les amants réguliers et La frontière de l'aube c'est son fils Louis qui incarne son personnage

Il tourna parfois avec des chutes de pellicule, revint fréquemment au noir et blanc ou au muet, de même qu'il fut rarement tributaire d'un scénario traditionnel. Dans Le bleu des origines, la caméra était actionnée à la main, sans moteur, comme aux débuts du cinématographe. Il estime aussi que la première prise doit être la bonne, dans la mesure du possible et au nom d'une vérité "immédiate" qui doit, selon lui, imprégner les images. Enfin il souhaiterait que le spectateur aille voir ses films par envie et non parce que des responsables de marketing l'ont décidé. Autant de positions pures ou radicales qui ont pu le marginaliser. "Je crois que si l'on garde comme critère d'aimer ce que l'on fait, on ne s'égare pas", précisera-t-il par ailleurs.

En 1969, Garrel rencontre celle qu'il nomme la "souterraine de velours" : Nico, îcone rock qui sera sa partenaire en 1972 dans La Cicatrice interieure, film-culte sur l'errance dont elle compose égaleement la musique. En 1975, Un ange passe et Nico demeure. Garrel poursuit sa quête d'un absolu de l'image tout en distillant dans son oeuvre des "substituts de lui-même". En 1982, il décroche le Prix Jean-Vigo pour L'enfant secret, une oeuvre qui mêle une nouvelle fois amour, création et filiation. Un an plus tard, Liberté la nuit, avec son père dans le rôle principal, est très remarqué au Festival de Cannes. Cet enfant de la Nouvelle vague participe à la même époque au projet Paris vu par... vingt ans après.

En 1989, Les baisers de secours marque le début d'une longue collaboration avec le romancier Marc Cholodenko. Optant pour une narration plus traditionnelle, Garrel, cinéaste de l'intime, n'en continue pas moins de tisser une oeuvre très personnelle, comme en témoigne en 1991 l'introspectif J'entends plus la guitare, Lion d'argent à Venise.

Cinéaste marginal, Garrel fait pourtant appel à Catherine Deneuve pour Le Vent de la nuit (1999), constat désespéré dans lequel on retrouve toutes ses obsessions (la rupture sentimentale, la drogue, la fin des idéaux politiques). Il obtient en 2005 un nouveau Lion d'Argent du Meilleur réalisateur pour son film-fleuve Les amants réguliers, évocation sensible de Mai 68 avec pour interprètes des élèves du Conservatoire, parmi lesquels son fils Louis. Celui-ci est, aux côtés de Laura Smet, le héros de son film suivant, La frontière de l'aube (2008), présenté en compétition au Festival de Cannes -une première pour le réalisateur, âgé de 60 ans.

 

Bibliographie :

 

FILMOGRAPHIE :

1964 Les enfants désaccordés
  35 mm, n&b, 15 min. Sc, Mont, Prod : Philippe Garrel. Ph : André Weinfeld. Avec : Christiane Pérez, Pascal Laperrousaz, Maurice Garrel.
   
1965 Droit de visite
 

35 mm, n&b, son., 15 min. Sc, Mont, Prod : Philippe Garrel. Ph : André Weinfeld. Int : Guillaume Laperrousaz, Françoise Reinberg, Maurice Garrel.

   
1966 Anémone

Film TV (16mm). Avec : Anémone Bourguignon, Pascal Laperrousaz, Maurice Garrel. 1h00.

Une jeune fille de dix-sept ans, qui désire couper toutes relations avec sa famille, part a l'aventure avec un garçon de son âge

   
1967 Marie pour mémoire

 

Avec : Zouzou (Marie), Didier Léon (Jésus), Nicole Laguigné (Sainte Blandine), Thierry Garrel (Gabriel), Fiameta Ortega (conseillère à la prudence), Sylvaine Massart, Jacques Robiolles, André Bineau, Maurice Garrel. 1h14.

Deux adolescents, Marie et Jésus, s'aiment et désirent vivre ensemble. Mais leurs parents respectifs refusent cette idée. Lorsque Marie se retrouve enceinte, sa mère l'oblige à avorter et la sépare de Jésus...

   
1968 Le révélateur

 

Avec : Stanislas Robiolles (l'enfant), Laurent Terzieff (le père) et Bernadette Lafont (la mère). 1h07.

Un couple et son enfant fuient, comme poursuivis par une guerre dont on ne voit aucun autre signe que leurs visages et leurs gestes hagards, désaccordés. Ils s'éloignent de leur maison puis courent à travers les champs, routes et forêts. Mais l'enfant se détache de la terreur qui les étreint.

   
1968 La concentration
 

Avec : Jean-Pierre Léaud, Zouzou.1h30.

Deux acteurs, Jean-Pierre Leaud et Zouzou, enfermés dans un appartement scindé en deux zones, une chambre froide et une chambre chaude, qui sont tous deux des chambres de torture. Entre ces deux espaces, il y a un lit, entouré par le rail du travelling sur le chariot duquel on voit a un moment Zouzou étendue morte tandis que Leaud se tranche les veines avec un morceau de pellicule.

   
1969 Le lit de la vierge
 

Avec : Pierre Clémenti, Zouzou, Tina Aumont, Magareth Clémenti, Nicole Laguigné, Babette Lamy, Didier Léon, Jaïmé Semprun, Jean-Pierre Kalfon. 1h45.

Une allégorie sur notre monde à travers les personnages bibliques de Jésus, Marie et Dieu le Père.

   
1971 La cicatrice intérieure

Avec : Nico (la femme), Philippe Garrel (l'homme / le Diable), Christian Aaron Boulogne (l'enfant / Petit frère), Daniel Pommereulle (Sheperd), Pierre Clémenti (le cavalier / l'archer). 1h00.

Dans des paysages insolites d'Egypte et d'Islande, l'errance d'une femme qui s'exprime en anglais et en allemand, de deux hommes, l'un habillé à la dernière mode et l'autre nu portant un carquois et une épée, et d'un bébé déposé sur une fourrure blanche, sur une planète lointaine et glacée

   
1973 Athanor
 

Avec : Nico, Musky. 0h20.

   
1974 Les hautes solitudes
 

Avec : Jean Seberg, Nico, Tina Aumont, Laurent Terzieff.

Poème cinématographique muet autour de quatre comédiens, de leurs visages et leurs expressions.

   
1975 Un ange passe
 

Avec : Laurent Terzieff, Nico, Bulle Ogier, Maurice Garrel, Jean-Pierre Kalfon. 1h20.

L'histoire d'une ville avec ses bruits et ses habitants.

   
1975 Le berceau de cristal
 

Avec : Nico, Dominique Sanda, Anita Pallenberg, Margaret Clementi, Pierre Clémenti. 1h20.

Autour de l'art et du suicide, les derniers instants qui prècedent la mort de Nico, avant le coup de feu final...

   
1976 Voyage au pays des morts
  35 mm, Scope, coul, 55 min. Sc, Ph, Mont, Prod : Philippe Garrel. Int : Maria Schneider (Hypolyte), Laurent Terzieff (Georges), Nico (Catherine).
   
1978 Le bleu des origines
  35 mm, n&b, sil, 50 min. Sc, Ph, Mont, Prod : Philippe Garrel. Int : Nico, Zouzou, Philippe Garrel.
   
1982 L'enfant secret

Avec : Anne Wiazemsky (Elie), Henri de Maublanc (Jean-Baptiste), Xuan Lindenmeyer (Swann, l'enfant d'Elie), Cecile Le Bailly (Chloé), Elli Medeiros (une prostituée). 1h35.

Un jeune homme et une jeune femme se rencontrent dans le jardin d'une villa. Là, ils échangent leur premier baiser. Échange de gestes maladroits d'un premier élan d'affection. Elie et Jean-Baptiste s'aiment mais ne se lient par aucun serment. Elie est artiste de théâtre. Elle vit seule avec Swann, son petit garçon, qu'elle présente à Jean-Baptiste..

   
1983 Liberté la nuit

Avec : Emmanuelle Riva, Maurice Garrel, Christine Boisson, Laszlo Szabo, Brigitte Sy, Julien Sarfati, Mohammed Fellag, Salah Teskouk, Habib Laïdi.

Pendant la guerre d'Algérie, Jean et Mouche militent pour le FLN, chacun ignorant les activités secrètes de son compagnon. Mais quand Jean voit Mouche assassinée par l'OAS, son monde s'écroule. La guerre finie, il se prend de passion pour Gemina, une jeune fille pied-noir, avant que ses ennemis ne le repèrent et l'abattent.

   
1984 Rue Fontaine

Episode de Paris vu par… 20 ans après. Avec : Christine Boisson (Génie), Jean-Pierre Léaud (René), Philippe Garrel (Louis). 0h17.

René, la trentaine sort d'une histoire d'amour qui a mal tourné. Il discute à la terrasse d'un café avec son ami Louis qui lui propose de diner avec lui chez l'amie qui l'a invité, Génie. René accepte et semble fasciné par la jeune femme. Lorsque Louis part, il reste...

   
1984 Elle a passé tant d'heures sous les sunlights

Avec : Mireille Perrier (Marie), Jacques Bonnaffé (le jeune homme), Anne Wiazemsky (Christa), Lou Castel , Philippe Garrel. 2h10.

Un acteur et une actrice mélangent les rôles qu'ils jouent dans un film et dans la vie réelle.

   
1988 Les ministères de l'art
 

Téléfilm. Avec : Chantal Akerman, Juliet Berto, Léos Carax, Jacques Doillon, PhilippeGarrel, Hélène Garidou, Benoît Jacquot, Jean-Pierre Léaud, Werner Schroeter, Brigitte Sy, André Téchiné. 0h52.

Entretiens-dialogues avec des confrères, Jean Eustache, Jacques Doillon, Chantal Akerman, Leos Carax, Werner Schroeter, André Téchiné, Benoît Jacquot, tous de sa "famille" artistique.

   
1988 Les baisers de secours
 

Avec : Brigitte Sy (Jeanne), Philippe Garrel (Mathieu), Louis Garrel (Lo), Anémone (Minouchette), Maurice Garrel (La père) . 1h23

Mathieu, un cinéaste, prépare un film et confie le premier rôle féminin à Minouchette, une actrice connue. Jeanne sa femme, considère que ce film est l'histoire de leur vie et reproche à Mathieu de ne pas l'avoir choisie pour tenir le rôle. Elle le quitte. Commence alors pour Mathieu une douloureuse période de solitude et de doute.

   
1990 J'entends plus la guitare

Avec : Benoît Régent (Gerard), Johanna ter Steege, (Marianne), Yann Collette (Martin), Mireille Perrier (Lolla), Brigitte Sy (Aline). 1h38.

Gérard et Marianne s’aiment d’amour fou, mais Marianne s’en va. Lorsqu’elle revient, le bonheur, à portée de main, est détruit par l’accoutumance à l’héroïne. Les deux amants se séparent à nouveau. Gérard commence une autre vie avec Aline, qui lui donne un enfant. Marianne réapparaît une dernière fois avant de disparaître pour toujours.

   
1993 La naissance de l'amour

Avec : Lou Castel (Paul), Jean-Pierre Léaud (Marcus), Johanna Ter Steege (Ulrika), Georges Lavaudant, Dominique Reymond (Hélène), Marie-Paule Laval (Fauchon, femme de Paul).1h34

Paul et Marcus sont amis. Marcus vit avec Hélène. Paul aime Ulrika mais Ulrika, si elle fait l'amour avec lui, se dérobe quand même; elle confie avoir souffert une fois par la faute d'un homme et ne plus vouloir souffrir. Alors, Paul retourne vivre chez sa femme, Franchon, moins pour elle que par amour pour son fils, Pierre, et l'enfant qui est sur le point de naître. Si Paul est acteur de théâtre, Marcus est un écrivain censuré qui pense devenir romancier. Il confie ce désir à son ami. Mais Hélène l'a quitté; il fait le voyage jusqu'à Rome pour tenter de la faire revenir : en vain...

   
1995 Le cœur fantôme

Avec : Luis Rego (Philippe), Aurélia Alcaïs (Justine), Évelyne Didi (Annie), Maurice Garrel (le père), Roschdy Zem (Morand), Camille Chain (Camille), Lucie Rego (Lucie), Véronique Silver (la mère), Valeria Bruni-Tedeschi (la femme en rouge), Johanna Ter Steege (Mona), Olivier Perrier (l'ami), Yves Affonso (le voisin). 1h27

Philippe est peintre. Marié et père de deux enfants, il se sépare de sa femme le jour ou il découvre qu'elle a un amant. Malgré sa rencontre avec une jeune femme, il ne peut se débarrasser de sa culpabilité d'avoir laissé ses enfants à leur mère. Il entreprend alors de découvrir pourquoi ses parents s'étaient jadis eux aussi séparés.

   
1998 Le vent de la nuit

Avec : Catherine Deneuve, Daniel Duval, Xavier Beauvois. 1h35.

Paul est l'amant d'une femme mariée : Hélène. En Italie, il fait la connaissance de Serge, un architecte et, fasciné par sa personnalité, rentre avec lui à Paris. Peu à peu, Serge se révèle brisé par son passé. Paul retrouve Hélène, perdue et en complète dérive. Après un voyage à Berlin, il présente Serge à sa maîtresse...

   
2001 Sauvage innocence
Avec : Mehdi Belhaj Kacem (François), Julia Faure (Lucie), Michel Subor, Maurice Garrel, Zsuzsanna Varkonyi, Mathieu Genet. 1h57

François Mauge, jeune cinéaste marginal, recherche désespérément le financement dont il a besoin pour produire son prochain film, axé autour de la destruction d'une femme (qu'il aima passionnément) par la drogue. Par hasard, il rencontre dans la rue Lucie, dont il tombe amoureux, et dans laquelle il voit immédiatement l'héroïne de ce qu'il entend représenter : le film définitif sur la toxicomanie....

   
2005 Les amants réguliers

Avec : Louis Garrel (François), Clotilde Hesme (Lilie), Julien Lucas (Antoine), Eric Rulliat (Jean-Christophe). 2h58.

En 1969, un groupe de jeunes gens s'adonne à l'opium après avoir vécu les événements de 1968. Un amour fou naît au sein de ce groupe entre une jeune fille et un jeune homme de 20 ans qui s'était aperçus pendant l'insurrection.

   
2008 La frontière de l'aube

Avec : Louis Garrel (François), Laura Smet (Carole), Clémentine Poidatz (Eve), Olivier Massart (Le père d’Eve). 1h45.

Une star vit seule chez elle, son mari est à Hollywood et la délaisse. Débarque chez elle un photographe qui doit la prendre en photo pour un journal, faire un reportage sur elle. Ils deviennent amants. Ils vont habiter deux semaines à l’hôtel pour faire ce reportage et repassent de temps en temps à l’appartement de la star…

2011 Un été brûlant

Avec : Monica Bellucci (Angèle), Louis Garrel (Frédéric), Céline Sallette (Élisabeth), Jérôme Robart (Paul). 1h35.

Paul rencontre Frédéric par un ami commun. Frédéric est peintre. Il vit avec Angèle, une actrice qui fait du cinéma en Italie. Pour vivre en attendant d'être acteur, Paul fait de la figuration. Sur un plateau, Paul rencontre Elisabeth qui est aussi figurante. Ils tombent amoureux. Frédéric invite Paul et Elisabeth à Rome.

 
 
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né en 1948
27 films
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histoire du cinéma : abstraction lyrique