It must be heaven

2019

Cannes 2019 :  en compétition Avec : Elia Suleiman (E. S.), Gael García Bernal (Eux-mêmes), Tarik Kopty et Kareem Ghneim (Les voisins), Ali Suliman (Le fou), Yasmine Haj (Soeur restaurant), Nael Kanj (Le pope). 1h42.

Nazareth, basilique de l’Annonciation. Une procession, avec chants, encens et cierges, s’avance dans le souterrain de l’église. Le pope qui dirige la procession, mène le cortège liturgique devant une porte massive dont le Pope demande l'ouverture. Pourtant, en dépit de ses appels réitérés de sa voix de stentor, la porte demeure fermée. Derrière celle-ci en effet deux serviteurs passablement avinés semblent s’amuser de l'instance du pope et se moquent gentiment de son autorité de patriarche. Celui-ci décide alors, devant la foule médusée,  de passer par une porte latérale et de rappeler à l’ordre les récalcitrants avec quelques gifles. La grande porte peut enfin s’ouvrir et le cérémoniel continuer.

ES, dans sa maison de Nazareth, arrose sa plante verte, remet la pendule à l'heure. Dans son jardin, un de ses voisins cueille sans vergogne des citrons,  précisant toutefois qu'il a n'a pas eu de réponse à son très improbable coup de sonnette.

Dans la rue, des jeunes armés de bâtons lui font peur mais ce n'est pas à lui qu'ils s'en prennent. En revanche, un homme seul qui passe dans la rue est couvert de coups, l'œil au beurre noir. Attablé au café Al Reda dans le vieille ville, ES observe un groupe de touristes africains qui se prend en photos devant le "puits de Marie", sorte de lavoir où l'ange Gabriel serait apparu à la Vierge pour lui annoncer qu’elle portait le fils de Dieu. Un vendeur de breloques tente de leur vendre quelques objets mais les Africains dédaignent ce pauvre blanc. En revanche, deux policiers abusent de leur autorité et lui confisquent deux paires de jumelles de pacotille. En les essayant, ils ne voient pas la détresse de l'homme précédemment battu qui pisse devant eux et fracasse une bouteille sans qu'ils ne réagissent avant de reprendre leur moto en sanglant leur casque en cœur.

Le voisin revient dans son jardin ; cette fois pour tailler les citronniers. Un autre voisin plus âgé lui raconte l'histoire merveilleuse du serpent qu'il sauva de l'aigle et lui regonfla ensuite le pneu de sa voiture comme remerciement.

ES sort au restaurant et boit avec deux frères qui ne veulent pas une goutte de vin dans le plat de leur sœur. Le cabaretier désamorce leur violence en leur offrant du whisky à volonté. En rentrant chez lui sous la pluie, ES voit son vieux voisin qui pisse contre son mur. Il le raccompagne en le protégeant de son parapluie.

Es se défait des affaires de sa mère; fauteuil roulant, déambulatoire, vieux vêtements et objets du rite catholique, dont une grande statuette de la Vierge...

A Paris, il est afsciné par la beauté des Parisiens et Parisiennes

A New York, il observe des clients new-yorkais surarmés au moment de faire leurs courses au supermarché, ainsi qu’une diaspora arabe indisciplinée et un ange, une sorte de Femen, la poitrine peinte des couleurs du drapeau palestinien qui disparaît dans la mêlée des policiers de Central Park

Il revient à Nazareth et constate l'appétit de vivre de chacun.

Comme dans ses trois premiers longs-métrages, Elia Suleiman se met en scène, parle de lui-même, de sa famille, de son métier et de sa terre d'origine. Il dépouille cette fois son cinéma de tout réalisme pour ne laisser dans le cadre que ce qui résulte de son appréhension du monde. La nature et les villes s'en trouvent magnifiées, les travers de chacun gentiment moqués, la foi dans l'avenir constante... et le spectateur laissé devant un puzzle burlesque et poètique qu'une seconde vision du film est presque nécessaire pour, si ce n'est tout comprendre, du moins en assembler les morceaux afin d'en ressentir toute la puissance émotionnelle.

La Palestine oui, mais pas pour maintenant.

La scène initiale montre le rituel catholique oriental de l’Office de l’Assaut, célébré le samedi saint, le soir précédant le dimanche de Pâques. Le pope mène le cortège liturgique dans le souterrain de l’église ou, après l'ouverture de la porte, le cortège descendra symboliquement dans l’enfer des souffrances de Jésus avant de partager la joie de la résurrection. Le film offre un peu le même parcourt. C'est d'abord, à Nazareth, l'enfer des relations avec les voisins ou la police, la fin du deuil de la mère puis la tentative de voir si le paradis existe en France ou aux USA. Ayant constaté que l'on porte toujours son regard avec soi, qu'il soit traumatique ou plein d'espoir, ES revient à Nazareth assister à la possible résurrection du peuple palestinien. C'est ce que suggèrent les deux dernières séquences; d'une part, le parcours obstiné de la femme palestinienne portant ses deux bassines dans les collines puis les jeunes gens dansant obstinément sur la musique arabe dans la boite de nuit.

A cette lecture symbolique s'en superpose une autre, plus simple, autobiographique. ES, en termine avec le deuil de sa mère. A la fin du Temps qu'il reste (2009), elle ne souhaitait plus vivre, assistée du goutte à goutte. Elia acceptait sa décision. Dix ans après, il se défait des affaires quil conservait d'elle chez lui et  part à l'étranger chercher le financement du film que l'on est en train de voir.


Un cadre dépouillé pour faire jouer la symbolique.


Les  Français et Françaises sont beaux comme dans un défilé de mode. Les Français picolent ce dont ES s'aperçoit en voyant l'immense poubelle à verre remplie de bouteilles de toutes sortes. Les Français sont stressés et coursent les chaises au jardin du Luxembourg. Là aussi, il lui semble que la police et l'armée sont partout : à poursuivre un jeune homme ayant volé des fleurs, deux gredins devant une église, une vielle clocharde dans le métro.

L’aspect politique est comparable à celui des films de Charlie Chaplin, le stoïcisme du protagoniste nous remémore le personnage de Buster Keaton, les chorégraphies des policiers et les gags renvoient à Jacques Tati, la poésie à Pierre Etaix. La systématique symétrie des plans n’a rien à envier au travail de Wes Anderson, la sobriété à celle d’Aki Kaurismäki.

Narration lente en plans fixes avec éloquence des longs silences et le délicat travail du son et la musicalité du montage. Elia Suleiman interprète son propre rôle devant la caméra, observateur stoïque et silencieux. Le visage de son personnage n’est plus imperturbable : son sourire face à l’oiseau qui le visite à Paris illumine l’écran, et sa crainte dans le métro parisien est bien palpable. Il sort aussi de son éternel mutisme avec cinq mots prononcés. Comme le ballon rouge et la ninja dans Intervention divine, l’avion et le saut à la perche dans Le Temps qu’il reste, les effets spéciaux sortent du réel à des fins poétiques pour s’amuser des contrôles de l’aéroport, semblables au checkpoint d’Intervention divine. Contrairement à Charlot ou Buster Keaton, nous assistons depuis plusieurs années au vieillissement d’Elia Suleiman dans le rôle de son double au chapeau devant la caméra, qui semble être apaisé, et peut-être aussi un peu désenchanté, mais ému de voir renaître l’espoir dans la jeunesse.