Thème : lutte des classes
2006

Bamako, un homme marche la nuit dans un faubourg en construction. Le jour : une cour au centre de quelques maisons. Un gardien fait entrer des témoins d'un procès dont le nom figure sur son cahier. Ceux qui n'y sont pas inscrits se voient refuser l'ouverture de la porte.

Dans l'une des maisons autour de la cour, Melé, une très belle jeune femme se maquille et s'apprête à partir à son travail. Elle s'inquiète de la fièvre de sa petite fille. Chaka son mari ne lui répond pas.

Dans la cour, un tribunal a été installé. Des représentants de la société civile africaine ont engagé une procédure judiciaire contre la Banque mondiale et le FMI qu'ils jugent responsables du drame qui secoue l'Afrique. Le premier témoin est renvoyé à sa place pour avoir voulu parler avant son tour.

La première à s'exprimer est une femme qui rappelle le poids de la dette dans les budgets africains, souvent proche de 40 % alors que les infrastructures de santé et d'éducation reçoivent moins de 8 % du budget. Elle refuse que l'on parle de pauvreté africaine qui serait comme une malédiction mais plutôt de paupérisation qui met le doigt sur les mécanismes qui conduisent à la pauvreté. Constatant que l'argent reçu n'a servi à rien, elle décrète qu'il convient que le peuple retrouve sa dignité et se soulève pour refuser de payer une dette dont profitent seulement les pays riches. L'Afrique n'est pas victime de sa pauvreté mais de sa richesse et son mal est d'être rançonnée par les pays riches.

Roland Rappaport, avocat international, essaie de disqualifier ce témoin en la traitant de femme savante, d'écrivain qui prétend sans y avoir droit à la qualité d'expert. Amnianta Traoré lui répond vertement qu'être écrivain n'empêche pas de se documenter sérieusement. Il est également appelé à plus de courtoise par le président du tribunal. Avec esprit et efficacité, Roland Rappaport rappelle que la banque mondiale a effacé une large part de la dette africaine ; que l'argent frais injecté est toujours détourné par la corruption ; que le peuple accepte la corruption en recourant à un parent haut placé dès qu'il a besoin de quelque chose ; que l'on ne peut parler de paupérisation puisque jamais, à aucun moment de son passé, l'Afrique n'a été riche.

Parallèlement à cette escarmouche, Melé attise les participants en demandant à l'un des hommes de l'assistance de l'aider à finir de lacer sa robe. Elle snobe ensuite le tribunal pour aller chanter dans un cabaret. Elle annonce à son mari, sans travail, que le dimanche suivant, elle partira pour Dakar. Sa décision est irrémédiable et refuse de parler à la sœur de Chaka.

Le procès se poursuit un jeune homme raconte son périple avorté vers le Maroc et sa longue marche dans le Sahara avec un groupe de Maliens refoulés à la frontière. Un journaliste annonce que ces discours ne l'intéressent pas. Il y a plus à gagner en filmant la mort. Autour, des jeunes écoutent distraitement les débats retransmis par un haut-parleur pendu à son fil. Un enquêteur essaie de savoir qui a dérobé un pistolet volé à un policier.

Une femme va remplir son seau, la procession d'un mariage traverse la cour, un enfant pleure en cherchant sa mère, un bouc ennui l'avocat qui téléphone. Le soir on allume la télévision, la présentatrice annonce un film... qui a du mal à démarrer. Ce "Règlement de compte à Tombouctou" est un mini-western parodique interprété par des amis acteurs ou cinéastes (Danny Glover, Elia Suleiman, Jean-Henri Roger,) jouent de la gachette dans un village-fantôme.


Un ancien instituteur témoigne ensuite de l'inexistence des services publics et notamment de l'éducation ce qui compromet gravement l'avenir de l'Afrique. Un malade du sida agonise dans une maison voisine.

Les avocats de la défense puis de la partie civile réexposent leurs arguments mais, avant que le jugement ne soit rendu, soudainement, Chaka se suicide d'un coup de revolver (celui qui avait disparu). Les tréteaux du procès sont démontés et tous assistent, consternés, à la cérémonie funèbre. Le journaliste filme la mort. Silence sur la bande-son.


C'est d'abord l'évidence de la beauté du monde qui est convoquée pour défendre l'Afrique. Un lever de soleil rouge, un échafaudage qui laisse espérer une construction, une belle jeune femme qui se maquille, une robe que l'on lace sur sa peau, la photo d'un mariage heureux sur un mur ocre, un couple inquiet de la fièvre de son enfant. Lorsque le discours intervient, c'est sans agressivité avec cordialité et douceur. Le bricolage du dispositif exclu toute dramatisation ampoulée. C'est un film où l'on respectera les formes comme le fond. C'est ce qu'apprendra le premier orateur convié à retourner à sa place pour ne parler que lorsque son tour viendra.

Pur film de fiction, Bamako a recours à un dispositif qui met des personnages réels en situation de fabulation, leur attribuant un rôle d'avocat de procureur ou de témoins. Mais ces personnages réels sont eux-mêmes pris dans une fiction plus large qui englobe la vie dans les maisons aux alentours.

Au cœur du monde.

De la cour partent des forces centrifuges qui semblent pouvoir révéler le monde. Le discours du jeune homme parti pour le Maroc fait l'objet d'un flash-back montrant la longue errance dans le désert, les morts qui s'égrainent le long de la piste. Le mini western parodique témoigne de la possibilité de jouer avec les codes de l'impérialisme. Des jeunes gens écoutent à l'extérieur le procès retransmis par haut-parleurs.

Le pouvoir africain reste hors champs, résumé à deux policiers, l'un fantoche, l'autre cherchant vainement l'arme disparue. Le pouvoir africain, ce sont ces hommes et ces femmes et seule probablement une démocratie assez forte aidera à porter leurs justes paroles.

Pourtant les forces centripètes pèsent de plus en plus lourdement sur les personnages. L'humour se fait désespéré avec Chaka apprenant l'hébreu dans l'hypothétique espoir de devenir gardien de l'ambassade d'Israël qui n'existe pas encore. Humour involontaire et macabre encore avec ce journaliste préférant filmer la mort que les discours des vivants.

Forces centripètes encore que ces plans du chien allongé dans la cabine téléphonique, la corruption du gardien, le drame du départ de Melé qui fait écho à celui du jeune homme pour le Maroc ou le premier témoin exprimant sa douleur par le chant ou les larmes de l'instituteur. Force centripète enfin que l'arme retournée contre soi faisant table rase du procès.

Le peuple réinventé

Bamako est un film politique car il propose une manière nouvelle de renverser le pouvoir sans hostilité ni confrontation. Alors que dans le tiers monde, l'absence du peuple semblait acquise : les nations opprimées, exploitées, restant à l'état de perpétuelles minorités, en crise d'identité collective, le film tente de reconstituer un monde ou s'exprime la dignité humaine avec ses espoirs et contradictions.

Bamako n'a pas fini de claquer en nous comme un slogan, celui d'un monde meilleur entraperçu puis refermé au gré des battements d'un cœur collectif, du cœur d'un couple, celui d'un homme au chômage, celui d'une femme prête à l'exil pour gagner sa vie en chantant. Si leur combat est perdu, celui de tous les autres témoins est en devenir.

Jean-Luc Lacuve le 24/10/2006

 

Bibiographie : article de François Bégaudeau, Cahiers du cinéma n°616, octobre 2006

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Avec : Aïssa Maïga (Melé), Tiécoura Traoré (Chaka), Djénéba Koné (La soeur de Chaka), Roland Rappaport (Avocat de la defense), Aminata Traoré (la témoin écrivain), Hamadoun Kassogué (Le journaliste), William Bourdon (Avocat partie civile), Mamadou Kanouté (Avocat de la défense), Gabriel Magma Konate (Le procureur), Danny Glover, Elia Suleiman, Abderrahmane Sissako, Jean-Henri Roger, Zeka Laplaine (Cow-boys). 1h55.
Bamako
Genres : Documentaire de fabulation , Film politique