Un peuple et son roi

2011

Avec : Gaspard Ulliel (Basile), Adèle Haenel (Françoise), Olivier Gourmet (L'Oncle), Louis Garrel (Robespierre), Izïa Higelin (Margot), Noémie Lvovsky (Solange), Céline Sallette (Reine Audu), Laurent Lafitte (Louis XVI), Denis Lavant (Marat), Niels Schneider (Saint-Just), Louis-Do de Lencquesaing (Louis XIV), Julia Artamonov (Pauline Leon), Rodolphe Congé (Abbé Sieyes), Vincent Deniard (Danton), Thibaut Evrard (Maillard). 2h01.

L'oncle, sort du feu du verre en fusion qui prend forme.

1789 : Un parfum de liberté.

Jeudi saint du 9 avril 1789. Le roi lave les pieds de quelques enfants pauvres de Paris. Parmi eux, le jeune Prosper qui espère des sabots pour bientôt.

14 juillet. L'oncle se moque de ceux qui viennent de prendre la Bastille et n'en ont sorti que quelques prisonniers. Françoise qui habite le même immeuble, s'agite auprès des combattants. Elle en oublie sa fille en bas âge, qui pleure. Quelques jours plus tard, des gens font tomber des pierres des tours de la bastille à de fins personnelles ; cela libère le passage des rayons du soleil. Même Françoise, qui a perdu son enfant, s'en réjouit.

Octobre 1789. Il pleut. Une marche d'une cinquantaine de femmes est organisée sur Versailles. Elles vont réclamer aux députés de L’Assemblée constituante du pain et des droits. Elles délèguent leur voix à Maillard puis prennent la parole malgré les quolibets. Finalement, les 5 et 6 octobre, L’Assemblée obtient du roi la signature des premiers articles de la Constitution et de la Déclaration des droits de l'homme et du Citoyen promulguée le 26 août 1789.Pendant ce temps Basile est chassé de la grange où il dort à coups de pierres.

Le 12 octobre, Le roi accepte de quitter Versailles avec sa famille pour le palais des Tuileries, à Paris. L'Assemblée suit et s'installe dans le manège des Tuileries. A Paris, Françoise se plaint de la non reconnaissance des femmes comme femmes actives avec droit de vote.

janvier 1790. L'assemblé commence ses travaux à Paris : division du royaume en départements, émancipation des juifs... Mais toujours pas de droits pour les femmes.

1791. Le temps des trahisons

25 juin : à la suite de la fuite de Varennes le roi est démis de ses fonctions royales

15 juillet : remise en fonction du roi et institution de l'inviolabilité du roi

17 juillet Répression par les troupes de La Fayette de la manifestation des cordeliers au Champs de mars

Été 1792 : L’insurrection qui vient

10 août 1792. La prise des Tuileries. L'oncle est blessé et rendu aveugle. Louis XVI est interné à la prison du Temple avec sa famille pour haute trahison. Une partie du territoire est envahi ou redoute de l'être. L'Assemblée législative vote un décret demandant l'élection au suffrage universel d'une convention nationale qui décidera des nouvelles institutions de la France.

21 septembre 1792. La Convention nationale succède à l’Assemblée législative et fonde la Première République avec son an 1 qui commence le 22 septembre.

Janvier 1793 : Le jour du grand jugement approche

Du 15 janvier au 19 janvier 1793 Les votes de la convention sur la mort ou non du roi avec ou sans sursis se succèdent, Marat ayant proposé le vote à l'appel nominal. Du mercredi 16 janvier 1793 à six heures du soir au jeudi 17 janvier à sept heures du soir, sans interruption, en commençant par le département de la Haute-Garonne, a lieu l'appel nominal sur la troisième question : "Quelle peine sera infligée à Louis ?" Louis XVI est condamné à mort à une courte majorité. L'oncle se repose désormais sur Basile, son apprenti qui vit avec Françoise au sein du même foyer.

21 janvier 1793 : décapitation de Louis XVI. Un révolutionnaire brestois, lance alors à la foule : « Républicains, le sang d'un roi porte bonheur ! » La petite Constance en recueille sur son mouchoir. C'est la fête.

Surproduction d'une ampleur inhabituelle dans le cinéma français, le film présente une sélection de moments clés de la révolution française. Démultipliant les événements historiques tout comme les personnages, le film souffre d'un défaut d'incarnation dans des figures romanesques. Mais là n'est pas le propos de Schoeller dont les recherches historiques orientées sur le rôle des femmes et du peuple se transforment en une ode à la lumière, à l'enfance, la féminité et la maîtrise technique des artisans. Sa mise en scène accumule les signes de ces symboles intemporels pour faire du peuple le moteur de l’histoire, celle d'hier comme celle d'aujourd'hui.

La forme cinématographique de l'histoire

Le texte s'appuie pour 80% sur des documents historiques et des phrases réellement prononcées. Le récit se focalise sur le peuple de Paris même si Basile vient d'un village près de Varennes et profite de l'arrestation du roi pour échapper aux corvées qu'il doit et monter sur Paris. Le roi et l'assemblée nationale, les débats de novembre 1789 à janvier 1793, sont aussi largement montrés. En revanche un rôle mineur est dévolu à la reine, néanmoins premier plan du film, à la cour et aux tribuns, exception faite de Marat et, dans une moindre mesure, de Robespierre.

Ces recherches historiques ont pour conséquence une focalisation sur le peuple et l'assemblée qui s'incarnent dans de grands tableaux descriptifs : le 9 avril 1789, le roi lave les pieds des enfants pauvres de Paris ; La marche des femmes sur Versailles début octobre 1789 ; La déclaration des droits de l'homme et du Citoyen promulguée le 26 août 1789 mais entérinée par le roi avec les premiers articles de la constitution ; Le retour du roi après son arrestation à Varennes ; la répression par les troupes de La Fayette de la manifestation des cordeliers au Champs de mars le 17 juillet 1791; La prise des Tuileries le 10 août 1792, les votes de la convention sur la mort ou non du roi des 15 au 20 janvier 1793 et la décapitation de Louis XVI, le 21 janvier 1793.

D'autres moments sont hors champs : la création de l'assemblée nationale réunie à Versailles le 19 juin, le serment du jeu de Paume, La Marseillaise, les massacres de septembre 1792, Valmy. La fragmentation du récit est néanmoins très élevée ce que montrerait sans doute des indicateurs comme le rapport "nombre de personnages nommés et parlants / durée du film" ou "nombre d'évènements historiques / durée du film".

La description d'un grand nombre d'évènements va de pair avec une simplification historique. De quoi inciter à aller voir de quoi il en retourne réellement dans les livres d'histoire : la fusillade du champ de mars est-elle un massacre avec 400 morts ou plus vraisemblablement une dizaine ? Qu'est-ce qui motive le 14 juillet et le 10 août? Quel rôle pour les journaux et le club des Cordeliers ? A combien de voix s'est joué la mort du roi, le sursis lui permettant sans doute d'échapper à la guillotine ?

Une forme qui manque de souffle et de liant

Des acteurs connus et une suite de tableaux; ce sont là des des choix plus proches du film didactique d'Enrico que du 1789 de Mnouchkine avec sa dimension épique, un spectacle total incluant différentes formes d'art. On voit mal ici ces petites gens (lavandière, souffleur de verre) se prendre de passion pour les idées abstraites de la république. Certes, on peut leur lire les proclamations qui s'affichent sur les murs et leur conscience politique peut s’éveiller au sein des clubs des Cordeliers. Mais le recours à des acteurs bien connus dans le cinéma français redouble la suspicion d'un peuple trop éduqué, trop bien habillé, trop tendre et aimant avec les autres. Le côté content de soi et de ses idées, le sourire toujours aux lèvres d'Olivier Gourmet ou de Noémie Lowvsky est difficilement crédible. Peut-être est-ce un cliché mais les révolutionnaires du peuple de Nantes dans Les mariés de l'an deux réclamant du pain étaient plus crédibles.

Du coté politique, même absence d'incarnation dans les discours : chacun vient faire son tour de piste au pupitre et s'en va sans problématisation des débats. le travail sur l'enchaînement discours/action ne passe souvent que par une phrase de dialogue trop scolaire.

Des symboles d’hier toujours réactualisables dans une France d’aujourd'hui

Mais la force politique du film tient à sa puissance symbolique. Schoeller attribue aux enfants et aux femmes un rôle moteur dans l’histoire. Il exalte la maîtrise de l’artisan face aux sursauts de l'histoire, sa capacité à se mobiliser. L’opposition lumière-ombre se substitue bien souvent à la violence et établit la frontière entre ce qui est bien et ce qui est mal

Le jeune Prosper est l’un des enfants qui, dès le début, ne se contente pas qu'on lui lave les pieds mais espère des sabots pour bientôt. Il partage ses jeux avec la jeune Constance qui, après la prise des Tuileries, danse sous la pluie de plumes ou efface les fleurs de lys d'un beau drap. Le film se clôt sur Marie-égalité, née l’an un de la république.

Schoeller s’évertue à mettre en scène des personnages féminins qui ont joué un rôle dans le soulèvement révolutionnaire. Il redonne sa place à Reine Audu, figure historique populaire à la biographie lacunaire mais dont la présence est attestée comme une des meneuses de la marche d'octobre 1789, présente à la prise de la Bastille et qui combattit aux Tuileries. Pauline Léon est aussi une figure historique alors que, curieusement, certaines figures plus célèbres, Olympe de Gouges ou Madame Roland n'apparaissent. Le personnage de Françoise est inventé. Là encore, comme l'Oncle ou Solange, il est trop beau ou trop contemporain pour être vrai. Haenel, omniprésente, est une figure de l’énergie appelant par son courage à réveiller le public d’aujourd’hui, à susciter l'émotion de l'action : l'engagement à chanter, à se lever la nuit, à partir. Même exemplarité chez l''artisan qui maîtrise son outil de travail et est capable de transmettre son savoir faire.

Et donc un film politique

Pierre Schoeller, lassé du contemporain et de l'individuel veut retrouver le sens de la révolution et du collectif. Il fait un pas de côté vis à vis de L'exercice de l’état : ce n'est plus la lutte pour le pouvoir mais celle du droit de tous, de la dignité.

D’où une valorisation symbolique du "peuple lumière". Le pourquoi on a combattu pour la prise de la Bastille s'efface pour exalter la lumière qui tombe désormais sur la rue des artisans. L'oncle va transmettre cette lumière à Basile et le peuple des artisans sera le nouveau gardien du feu et de la lumière. Le couple de Basile et Françoise est lui-même solaire par sa vitalité, par le désir brûlant et passionné qui l'habite. Sous les toits de Paris, leur amour est baigné de lumière.

La révolution est là, le peuple prend la lumière autrefois dévolue à la royauté. Le soleil, symbole de la royauté de droit divin française et du plus puissant des monarques, Louis XIV s'éteint peu à peu. Les fantômes du roi soleil, d'Henri IV et de Louis XI visitent pendant son sommeil Louis XVI en proie à l'anxiété. La lumière royale s’atteint tout à fait, lorsque dans le plan qui suit l’exécution de Louis XVI, la foule se teinte de rouge et que les petites lumières de la conscience du roi s’éteignent. Cette image rouge assez mystérieuse est peut-être une préfiguration possible de la terreur.

Lors du choix des discours des députés, Pierre Schoeller semble dire que la province n'est pas prête à l'exécution royale et que ce sont surtout les députés parisiens qui demandent la mort. S'il ne fait pas du roi un personnage aussi sympathique que celui de Renoir dans La Marseillaise, il ne montre pas la nécessité de l'exécution.

Il est extraordinairement difficile aujourd'hui d'adhérer aux mouvements révolutionnaires face à la crainte du terrorisme et à la perception désolée d’une perte d’influence de la France, en Europe et dans le monde, comme porte-étendard des idées de justice sociale et de progrès. Pierre Schoeller, courageusement inactuel et donc forcement politique, nous propose un peuple agissant avec des femmes à sa tête pour une révolution lumineuse.

Jean-Luc Lacuve, le 11 octobre 2018, après le Ciné-club du 8 octobre au Café des Images.