Cria Cuervos
1976

Une maison ancienne dans le centre de Madrid... Ana, jeune femme de 1995, évoque l'Ana de 1975. Dans la maison, vivait une famille, le père, officier de la légion nazie "Bleue" qui se battit contre les Russes, en 1942, la mère, ancienne pianiste ayant abandonné son métier, et trois fillettes, Ana, neuf ans, Isabelle, onze ans, Maïté cinq ans. Plus une grand-mère paralytique et une bonne.

La mère est morte depuis quelques années quand, à son tour, le père meurt, au lit, avec sa maîtresse. La tante essaie de combler le vide laissé par la mort de la mère, mais, aux yeux des fillettes, elle n'incarne que l'ordre et la rigueur.

À travers les souvenirs d'Ana, l'actuelle, c'est la vie d'Ana, l'enfant, le climat, l'ambiance, la manière de vivre qui ressurgissent, avec des habitudes et des sentiments qui s'effritent. Car Ana croyait détenir un pouvoir de vie et de mort sur ceux qui l'entouraient. Quand son père mourut, elle fut persuadée que c'était l'effet de ce pouvoir. Tout comme lorsqu'elle évoque la présence de sa mère, pour elle à la fois tendresse et autorité. Ainsi, dans un univers fermé, devant le regard d'une petite fille, le temps passe : espoirs, déceptions, passions, tout mène à la mort.

Ana réagit par le désir de meurtre et le refuge dans l'imaginaire à la perte de l'affection de sa mère. Dans le cadre clôt d'une maison madrilène, passé et présent, réalité et imaginaire se confondent. Saura complexifie sa fiction par l'intervention en plan fixe, regard caméra, de Ana devenue grande qui commente son enfance depuis un temps à venir situé vingt ans plus tard, aux environs de 1995. Ce point de vu souffrant mais apaisé ainsi que les derniers plans du film hors de la maison disent l'espoir d'un avenir qui aurait échappé à l'omniprésence de la mort et du régime franquiste qui vit alors sa dernière année.

 

La mort omniprésente

Le film s'ouvre par le décès du père alors qu'il fait l'amour avec la femme d'un de ses amis, camarade de promotion. Ana semble moins préoccupée de la mort de son père que de nettoyer le verre qui contient la mystérieuse poudre banche qu'elle y a mis. Cette poudre n'est pas mortelle. Ana à 25 ans se contente d'affirmer qu'elle voulait tuer son père avec cette poudre dont sa mère lui avait dit qu'une cuillerée pouvait tuer un éléphant. Et Saura montre distinctement qu'il ne s'agit que d'une boite de bicarbonate de soude.

Le désir de mort d'Ana se multiplie pourtant. Par deux fois, Ana pense au suicide, en se jettant du haut de l'imeuble ou en avalant la poudre qu'elle croit mortelle. Par jeu, sous forme de comptine, elle fait mourir ses sœurs lorsqu'elles sortent de leur cachette. Elle est prêtre à euthanasier sa grand-mère, célèbre une cérémonie funèbre pour son cochon d'inde et croit tuer sa tante Paulina en mélangeant la poudre à son lait du soir.

 

Le traumatisme du manque d'affection

Ana a perdu sa mère. Elle s'en remet d'autant moins qu'elle déteste son père et ne trouve qu'un maigre réconfort avec sa grand-mère et la bonne. Celle-ci semble tout droit sortie de Cris et chuchotements, où seule la bonne opulente était encore capable d'amour envers Agnès. La scène de la mort de la mère d'Ana, (corps blanc exsangue et souffrant et rouge du sang) est aussi une réminiscence du film de Bergman sorti trois ans plus tôt.

Ana est une enfant hypersensible et mystérieuse. Face à la douleur de sa mère et l'indifférence de son père, elle se réfugie dans un monde clos et parle peu. L'origine de son de mutisme, proche de l'autisme, provient en grande partie du sentiment de culpabilité envers la mort de son père qu'elle refoule. Culpabilité qui ne trouve qu'à se renforcer dans les remarques des adultes. Celles de Paulina mais aussi celle de Rosa lorsque Ana essaie d'allaiter son poupon et qu'elle lui dit qu'elle ne sait pas s'y prendre, qu'elle n'est bonne à rien.

Le tour de magie de la poudre dans le verre n'ayant pas fonctionné, Anna se doit de sortir de ce monde clos, de cette villa à la piscine à sec. C'est la fin des vacances, du repli sur soi. Sans doute l'ouverture au monde sera bienvenue pour Anna comme pour l'Espagne.

 

Michelle Delalix le 21/11/2007

 

critique du DVD
Editeur : Carlotta-Films. Nouveau master restauré. Version Originale / Version Française Sous-Titres Français & Espagnol Format 1.77
Analyse DVD

Suppléments : L'Album d'Ana, une Mémoire de l'Espagne (27 mn). Chez Carlos Saura (42 mn). Entretien avec Elías Querejeta (18 mn)

Prix public conseillé : 19.99 €

 

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Genre : Drame de l'enfance

Avec : Ana Torrent (Ana), Geraldine Chaplin (Ana en 1995 / la mère d'Ana), Mónica Randall (Paulina), Florinda Chico (Rosa), Héctor Alterio (Anselmo), Germán Cobos (Nicolás Garontes), Mirta Miller (Amelia Garontes). 1h47.

DVD Carlotta Films
Voir : photogrammes du film