Vous n'avez encore rien vu
2012
Festival de Cannes 2012, En compétition d'après Eurydice et Cher Antoine ou l’amour raté de Jean Anouilh. Avec : Mathieu Amalric (M. Henri), Lambert Wilson (Orphée n°2), Michel Piccoli (Le père), Anne Consigny (Eurydice n°2), Sabine Azéma (Eurydice n°1), Hippolyte Girardot (Dulac), Pierre Arditi (Orphée n°1), Anny Duperey (La mère), Denis Podalydès (Antoine), Michel Robin (Le garçon de café), Andrzej Seweryn (Marcellin), Michel Vuillermoz (Vincent), Gérard Lartigau (Le petit régisseur), Jean-Chrétien Sibertin-Blanc (Le secrétaire du commissaire), Jean-Noël Brouté (Mathias n°1). 1h55.

Le majordome d'Antoine d'Anthac apprend par téléphone une bien triste nouvelle à chacun des treize acteurs qui ont interprété la pièce "Eurydice" du célèbre auteur dramatique. Celui-ci est mort et il est chargé de les convoquer dans sa dernière acquisition immobilière pour la cérémonie funéraire. Un à un les comédiens arrivent dans l'immense maison perchée sur un village de montagne et se congratulent. Antoine d'Anthac n'a probablement pas survécu au chagrin causé par la fuite de sa dernière maitresse de vingt-cinq ans plus jeune que lui. Il a néanmoins décidé de proposer à ses acteurs, en guise de dernier hommage, que ce soient eux qui décident ou non d'accepter que soit reprise sa pièce "Eurydice" par la jeune troupe de la compagnie de la colombe. C'est ce qu'explique le majordome en découvrant devant les treize invités l'écran sur lequel Antoine s'adresse à eux post-mortem puis laisse sa place à une captation cinématographique de sa pièce.

Acte 1 : Eurydice est actrice dans une troupe de comédiens en tournée. Au buffet d'une gare, elle rencontre Orphée, un violoniste. Ils tombent amoureux et Eurydice quitte la troupe pour vivre avec Orphée. Le couple croise un commis-voyageur inquiétant, M. Henri, peut-être le Destin, peut-être Charon. Dès les premières répliques de la pièce, les comédiens qui se rappellent leur façon de l'interpréter se mettent à en reprendre des tirades et à jouer entre-eux. Par le pouvoir de l'imaginaire, ils se retrouvent même dans les décors où ils interprétèrent cette pièce et dialoguent avec les comédiens à l'écran. Ils se souviennent combien il avait été pénible voir de leur parents peser sur eux, par leurs amours décomplexés pour Eurydice, par leur chantage à la vieillesse pour le père d'Orphée.

A la fin de l'acte, les treize comédiens ont un avis favorable sur la pièce, et confortablement installés, fumant beaucoup pour la plupart, sont impatients de voir le second acte.

Acte 2 : Arrivé dans une chambre d'hôtel sordide de Marseille, le couple y a passé la nuit et se réveille. "C'est difficile" a dit Eurydice dans son sommeil. Elle supporte difficilement voir déjà des personnages odieux, le contrôleur du tarin, le domestique de l'hôtel mêlés à ses souvenirs avec Orphée. De son côté celui-ci reproche à Eurydice de lui cacher la vérité sur ses anciens amants. Le valet survient et, éloignant Orphée, donne une courte lettre à Eurydice qu'elle déchire tristement après l'avoir lue. Orphée à faim et est ravi qu'Eurydice s'en aille faire des courses au marché même s'il est surpris qu'elle lui dise adieu. Survient bientôt le directeur de la troupe d'Eurydice. Orphée est désagréablement surpris de le voir là et bien plus encore d'apprendre qu'il est depuis un an l'amant d'Eurydice. Il ne veut pas y croire mais les détails donnés par le directeur sont effroyablement précis et convaincants. La dispute des deux hommes est interrompue par une terrible nouvelle : Eurydice, qui s'était enfuie seule pour Toulon, est morte dans un accident de bus. Cette fois, les treize acteurs sont complètement investis dans leur rôle et ils oublient presque totalement de regarder la pièce tant ils la rejouent avec intensité.

Acte 3 : M. Henri a conduit Orphée au buffet de la gare où il rencontra Eurydice. C'est de nouveau la veille (l'horloge de la gare n'a jamais eu d'aiguilles) et Eurydice sera rendu à Orphée à une seule condition : qu'il ne la regarde pas dans les yeux avant le lever du jour. Eurydice est bouleversée de se retrouver vivante qui plus est dans la petite maison des bras protecteurs de son Orphée. Mais celui-ci est tenaillé par la jalousie; devant le refus d'Eurydice d'avouer sa liaison avec le directeur, il décide de la renvoyer aux enfers en se retournant vers elle. Il ramène son corps et celui-ci, d'une voix d'outre-tombe, lui apprend qu'elle n'était la maitresse du directeur que contrainte et forcée pour protéger le petit régisseur du renvoi qui l'aurait plongé, lui et son jeune frère, dans la misère. Elle devait ainsi se montrer gentille avec lui. Ce sont ces scènes que revivent les acteurs.

Acte 4 : M. Henri propose à Orphée, qui se morfond dans la chambre qu'il partage de nouveau avec son père, le seul remède qui lui permettra de rejoindre Eurydice : la mort. Orphée accepte et pour cela devra se rendre à neuf heures dans un champ d'oliviers à la sortie de la ville. Les trois Eurydice se réjouissent de ce choix courageux. Et c'est au sommet d'un théâtre dans le firmament étoilé qu'Orphée rejoint Eurydice pour l'éternité.


Le majordome rallume les lumières et annonce qu'Antoine d'Anthac a toujours aimé les coups de théâtre. Pour preuve Antoine réapparait et s'excuse de la petite farce qui leur a joué. C'était pour les retrouver et se convaincre que ses pièces valent toujours la peine d'être montées. Ce que confirment bien volontiers les treize comédiens.

Antoine court dans la forêt marécageuse jusqu'à l'étang dans lequel on l'entend tomber. Une jeune femme brune en noir sort d'une voiture et voit sortir du cimetière les treize acteurs venus assister à l'enterrement, cette fois bien réel, d'Antoine. La jeune femme se cache. Dans le champ d'oliviers, Orphée et Eurydice se rejoignent.

Vous n'avez encore rien vu prouve une nouvelle fois, s'il en était besoin, l'immense capacité d'inventions formelles d'Alain Resnais. Si le film n'atteint pas les hauteurs stratosphériques des Herbes folles, c'est que, sur les trois paris un peu fous tentés par le cinéaste au sein d'un dispositif très maitrisé de mise en scène, deux au moins ne sont pas pleinement convaincants.

Puissance de l'imaginaire

Loin de croire à la vérité ontologique de l'image cinématographique, Resnais a toujours cru à la distance du spectacle pour capter les traumatismes du réel dans l'imaginaire du cerveau. L'attrait irrésistible envers le modèle cérébral fait de Resnais un cinéaste de la composition plus que de l'intrigue et du développement.

Rien d'étonnant donc dans ce nouveau dispositif relativement complexe pour filmer les reflets du réel dans l'imaginaire des personnages. Chacun des treize acteurs a été marqué par la pièce qu'il joua autrefois et se replonge dans ses souvenirs. Cinq espaces se superposent : celui de la salle de projection, celui de la pièce montrée à l'écran, celui de la mise en scène de 1959 avec Pierre Arditi et Sabine Azéma et celui de la mise en scène des années 80 avec Lambert Wilson et Anne Consigny, celui enfin, plus rare, de quelques décors naturels. Toutes sortes de frictions instables et mouvantes s'instaurent entre ces espaces, répétitions des dialogues avant pendant ou après ceux prononcés à l'écran. Dialogue avec un personnage de l'écran grâce à la mise hors champ de celui auquel ce dernier s'adresse. Poursuite de la scène amorcée à l'écran ou dans la salle par le déplacement dans les décors de la mise en scène de 59 puis celle des années 80 ou l'inverse ; dialogues entre ces espaces grâce au split-screen. Celui-ci est souvent justifié par le fait que M. Henri est joué dans les deux mises en scène par Mathieu Amalric. Le split-screen permet de valoriser les légères différences de réactions à ses paroles entre Lambert Wilson et Pierre Arditi. Ce rôle pivot d'Amalric dépasse celui des autres personnages uniques ; Michel Piccoli dans le rôle du père d'Orphée, Anny Duperey dans celui de la mère d'Eurydice, d'Hippolyte Girardot en Dulac ou celui de Michel Robin dans le rôle du garçon de café.

Trois audacieux paris

Au sein de ce dispositif complexe et très maitrisé Resnais fait trois paris. Le premier est d'adapter deux pièces d'Anouilh qui ont plu en leur temps mais qui paraissent aujourd'hui datées à la plupart des spectateurs. Le second est de confier à Bruno Podalydès la captation de la pièce par une jeune troupe de comédiens en lui laissant des indications sur les scènes à jouer mais sans voir le résultat avant le montage. Le troisième est de réunir durant trois semaines des comédiens prestigieux sur les lieux du tournage sans qu'ils puissent aller jouer autre part alors qu'ils ne sont que très peu réunis ensemble dans le film.

L'Eurydice de Jean Anouilh a été créée au théâtre de l'Atelier (Paris) le 18 décembre 1942 dans une mise en scène d'André Barsacq. Elle fait partie des Pièces noires avec L'Hermine (1931), La Sauvage (1934) et Le Voyageur sans bagage (1937). Cher Antoine ou l'amour raté qui met ici Eurydice en abime date de 1969. Eurydice bouleversa Resnais quand il la vit en 1942 au point de faire le tour de Paris en vélo pour s'en remettre. Resnais a le courage de rester fidèle à cette première émotion alors que la pièce paraît aujourd'hui un peu datée. L'amour fou défendu est assez mièvre ("la petite maison de tes bras", "garder des souvenirs pour affronter le présent"). La détestation des amants des amours plus légères de la mère -les excellents Anny Duperey Michel Vuillermoz- parait dès lors un peu hors de propos. De même la tragédie, basée sur le regret de la virginité perdue ("J'aurais voulu être vierge pour toi") et sur un viol consenti par charité (préserver l'emploi du petit régisseur), manque d'ampleur et reste marquée de l'arrière-gout rance du réalisme poétique finissant (Mathieu Amalric en M. Henri, figure du destin, retrouve heureusement le charisme de Jules Berry). Le mythe d'Orphée semble finalement moins intéresser Anouilh que la description d'un amour absolu, celui d'Eurydice et Orphée qu'il juge impossible à l'époque contemporaine. Ce qui est finalement le plus beau autour de ce constat tristounet, ce sont les moyens déployés par Resnais pour faire encore exister cette pièce grâce aux artifices qu'il y injecte : images de synthèse combinant décors numériques et personnages filmés en surimpression les uns vis à vis des autres.

Moins réussie nous a semblé être l'intégration de la captation contemporaine à laquelle Renais n'accorde qu'un rôle de faire valoir. L'écran sur lequel on la voit ressemble bien davantage à celui d'une télévision qu'à un écran de cinéma. Parce qu'elle est donnée comme réelle et point de départ à l'imaginaire des comédiens, elle n'est jamais filmée en plein écran -sauf dans un quart de split-screen. Jamais les comédiens contemporains n'ont ainsi une scène forte à jouer. Il n'y a donc aucun enjeu autour de cette pièce. Ce que Resnais assume très bien en ne générant aucun suspens quant à savoir -comme le voulait Antoine- si les acteurs sont bons ou non. On notera par ailleurs que l'enjeu de la mise en scène théâtrale est totalement absent. Ici seuls comptent les acteurs.

Mais c'est bien l'enjeu concernant les acteurs au présent qui manque le plus au film. Resnais les a pourtant réunis trois semaines avec interdiction d'avoir un autre engagement. Or leur présence simultanée à l'écran n'est que fort peu nécessaire hormis les très brèves séances de groupe. Au contraire, Renais joue des surimpressions avec cache qui les isolent chacun dans leur imaginaire. Pourquoi donc cette exigence de réunion ? Peut-être souhait-il justement qu'il se passe quelque chose entre ces acteurs qui sont ses acteurs, ceux de nombre de ses films. Probablement que de ce pari il n'est rien resté de concluant autre que ces salutations et congratulations de convenance qui les renvoient à leur statut de people (Tiens Piccoli, bonjour Sabine !). Dommage !

Vous n'avez encore rien vu

Si les herbes folles qui auraient pu agiter la vie de la mise en scène théâtrale sont finalement un peu moins foisonnantes qu'espéré, elles n'en sont pas moins la vie même de ce film. Celles qui justifient probablement le titre. A l'origine, du titre il y a, déclare Resnais, une chanson de Al Jolson. La chanson, qu'il chantait dans Le Chanteur de jazz (Alan Crosland, 1927), considéré comme le premier film parlant de l'histoire du cinéma. Ce titre est ainsi une forme d'hommage à Al Jolson, l'un des acteurs favoris de Resnais. On ne peut toutefois manquer de penser à la lancinante interrogation de son premier film, aux phrases répétées "Tu n'as rien vu à Hiroshima". Que pourrait alors vouloir nous signifier cette accroche du titre ? Vous n'avez encore rien vu en voyant la pièce une fois ? En voyant la pièce plusieurs fois et de différentes manières ? En croyant connaitre le metteur en scène jusque dans ses revirements ?

Celui-ci nous a proposé des reflets de sa création alors qu'il est lui-même aux prises avec des drames tout aussi profonds que nous ne percevrons peut-être qu'une fois sa mort venue et sans jamais voir son Eurydice pleurer.

Nous n'avons rien vu de Resnais si ce n'est les reflets de son imaginaire. Mais si seule la mort réunit probablement les amants qui s'aiment, faut-il se réjouir ne n'avoir encore rien vu. Ce rien, celui que fait miroiter le film, est déjà beaucoup.

Jean-Luc Lacuve le 28/09/2012

Bibliographie :

 

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