L'année dernière à Marienbad
1961

Le film décrit le rêve d'un homme qui aime une femme inaccessible. Il vient la chercher. Mais le rêve est aussi cauchemar : la femme ne se souvient plus de lui. Il essaie de l'atteindre. Lorsqu'il croit l'avoir fait, elle s'est déplacée sur une autre pointe du temps, un autre souvenir : il faut la convaincre à nouveau. De nouveaux cauchemars se dressent devant lui : est il sur que c'est elle qu'il aime ? Est-il sûr de l'avoir rencontré ? Mais oui, c'est elle qu'il aime. Il l'emporte dans sa nuit. Fin du rêve, avant celui de demain.

Resnais explore ses thèmes favoris : l'angoisse de l'oubli, l'immobilité du temps, l'abandon du réalisme traditionnel pour un réalisme plus profond, celui de la pensée.

Il est stimulé par la rencontre avec son scénariste, le pape du nouveau roman, Alain Robbe-Grillet. Cela le conduit à des recherches formelles assez proches de celles poursuivies par Peter Greenaway (musique lancinante, dialogues leitmotiv, surexpositions blanches, images éclairs, clairs obscurs, arabesque des travellings, présence obsédante du hors champs avec des recadrages permettant l'intrusion de personnages ou des basculements de décors).

Mais, parallèlement à ces recherches formelles, ce film d'amour, où "la glace reste présente en plein coeur de l'été" est le plus exalté depuis L'âge d'or de Bunuel ou les films de Cocteau. "Laissez moi, je vous en supplie" répète Delphine Seyrig. Et son amant de répéter :

"Toujours des murs, toujours des couloirs, toujours des portes, et de l'autre côté encore d'autres murs. Avant d'arriver jusqu'à vous, avant de vous rejoindre, vous ne savez pas tout ce qu'il a fallu traverser. Et maintenant vous êtes là où je vous aie mené, et vous vous dérobez encore. Mais vous êtes là dans ce jardin, à porté de ma main, à porté de ma voix, à porté de regard, à porté de ma main".

Bernard Pingaud a donné une description, maintenant classique du film :

"X a rencontré A, l'année dernière, dans cet hôtel ; ils se sont aimés, elle a accepté de fuir avec lui. Mais au dernier moment craignant la réaction de M, elle lui a demandé un délai. Ce délai est écoulé et X vient aujourd'hui la chercher. Premier déplacement : A ne reconnaît pas X. Elle a oublié. X s'étonne, rappelle des faits, des dates, cite des conversations, décrit des scènes qu'il ne peut pas avoir inventées. Présente même à l'appui de ses dires une photographie. A persiste à ne pas se souvenir. Deuxième déplacement : il se pourrait que X se trompe. Peut être a t il eut une aventure ici même l'an dernier, mais c'était avec une autre femme. Ou peut être A a-t-elle eut une aventure avec un certain Frank, dont le nom revient à plusieurs reprises dans les conversations des clients de l'hôtel. L'histoire se brouille. Troisième déplacement : X insiste, et comme si la force de son discours était communicative, comme s'il suffisait d'évoquer le passé avec suffisamment de conviction pour que ce passé existe, il réussit à entraîner A. A ce niveau aucun fait n'est plus vérifiable : seul le dénouement identifiera l'histoire. Quatrième et dernier déplacement : la fuite des amants est racontée au passé de telle sorte que l'histoire peut recommencer au début : c'est l'année dernière qu'elle a eut lieu, il ne s'agit jamais que de la répéter indéfiniment..."

Pas à pas, le film offre effectivement les pistes suivantes : Un Double prologue : tout d'abord la description-commentaire de l'hôtel immense, luxueux et lugubre. Puis, un spectacle de théâtre ; il est dit "la peur de perdre quelqu'un de tellement proche qu'on le croit partie de soi-même", sonnerie de réveil et puis la phrase sur laquelle se clôt le spectacle : "voilà, maintenant je suis à vous." Applaudissements les personnages ne mettent à vivre, des conversations sont évoqué, les années 28 et 29. Cette année là, en été, l'eau de bassin avait gelé. Frank qui, l'année dernière venait la surveiller et qui était monté dans sa chambre. Séquence cauchemardesque du tir : A et X se rencontrent : première évocation des jardins de Fredrikstrasse avec sa statue aux deux personnages. Première mise en scène de cette rencontre avec la statue sur une terrasse. Mais il se peut aussi, troisième évocation, que cette statue ait été au bord de l'eau. Elle est aussi dans un tableau : M révèle qu'il s'agit de Charles III et de son épouse lors du procès en trahison devant la Diète. Discussion d'un groupe avec X et A sur la terrasse. Un jour elle a cassé son talon et s'est appuyée sur lui. Ils se retrouvent souvent : c'est comme s'il n'y avait que lui et elle. Un soir il est monté chez elle, un verre s'est cassé, dans le bar ou dans sa chambre. Alors que X et A vont ensemble au concert, M apparaît : "Vous allez à ce concert, je vous retrouve pour le dîner". X et A se donnent un baiser sous une statue. Il lui a proposé de partir avec lui. Elle est retenue par celui qui est peut être son mari. X montre une photo à A. Il lui rappelle qu'il avait du insister pour la prendre. Elle sort dans le jardin et voit la statue dans un autre endroit. Elle brise un de ses talons. Elle lui avait demandé un an, il vient la chercher. On voit sa photo sur un banc blanc ; Quatrième vision de la statue auprès du bassin. Plusieurs mouvements de A sur le lit. M vient dans sa chambre et examine la photo prise l'an dernier par Frank peut être, mais il n'était pas ici, mais c'était peut être à Fredricstrasse. X apparaît, M tue A ; ce n'était qu'une vision suggérée par la peur. "C'est vous vivante qu'il me faut". X perd une nouvelle fois au jeu contre M. X devient l'amant de A ; elle est dans son déshabillé blanc à plumes. Dans une cape noire, elle lui demande un an. M sait que A va le quitter. Cela se fera pendant la soirée théâtrale dont A a été dispensée du fait de son malaise. M aurait pu venir, X est venu, A est parti avec lui. Les douze coups de minuit sonnent, rappelant la sonnerie du prologue ; elle est à lui.

"Oui, L'année dernière à Marienbad est totalement onirique. C'est une comédie musicale, sans chanson, qui tente d'approfondir les forces du rêve". "Je suis parti, confiait Resnais à l'Express, de cette idée : une forme d'itinéraire qui pouvait aussi être une forme d'écriture, un labyrinthe c'est à dire un chemin qui a toujours l'air guidé par des parois strictes, mais qui néanmoins à chaque instant conduit à des impasses et oblige à revenir en arrière à repasser plusieurs fois aux même endroits sur des parcours plus ou moins longs, à explorer une nouvelle direction et à retomber sur une nouvelle impossibilité."

La rencontre avec Alain Robbe Grillet semble avoir été fortuite. Il est certain que Resnais n'y a pas vu d'abord une prédestination semblable à celle qui l'a porté au devant de Marguerite Duras. "C'est mon producteur qui me l'a fait rencontrer"dit il. De plus il ne connaissait pas particulièrement l'oeuvre romanesque de son nouvel auteur. Mais pouvait il ne pas être fasciné par l'obsession de l'homme qui marche, obsession que Robbe Grillet partage avec nombre de nouveaux romanciers : Carol, Butor, Simon, Pinget, Beckett ? Initialement donc les unissait cette obsession et cette attitude de l'homme qui marche, et marchant, cherche et se cherche ; cette inquiétude du regard promené qui se réfléchit sur la réalité apparente des choses, sur leur "présence". Dans un important essai théorique Alain Robbe Grillet proposait d'ailleurs des bases à la révolution littéraire qui, s'inspirant des nouveaux concepts scientifiques à l'égard de la nature, s'efforce aujourd'hui de modifier les conditions du dialogue entre l'homme et le monde et de poser une nouvelle axiomatique de l'objet : "Dans cet univers romanesque futur, lit on dans "une voie nouvelle pour le roman futur", gestes et objets seront là avant d'être "quelque chose", et ils seront encore là après, durs, inaltérables, présents pour toujours et se moquant de leur propre sens, qui cherche en vain à les réduire au rôle d'ustensile précaire, entre un passé informe et un avenir indéterminé..."

Resnais a recherché, au travers d'une tentative concrète, les preuves de la validité d'une certaine "vision" formaliste. Le propos du réalisateur et de l'auteur fut donc essentiellement de faire un film objet :" Nous voulions dit Resnais, nous trouver un peu comme devant une sculpture qu'on regarde sous tel angle, puis sous tel autre, dont on s'éloigne, dont on se rapproche". En somme un film autour duquel tourner ; qui soit objet global ou miniature cosmique ; qui présente les propriétés d'un univers à la fois fini (tentative de description mentale) et illimitée dans son étendue comme dans sa durée ; (recherche d'une théorie unitaire de la mémoire), un film qui ait une courbure, qui soit non euclidien. De telle façon que celui qui s'y engage finisse toujours par revenir, au terme de l'itinéraire, à son point de départ. Et de telle façon que la durée soit convergence incessante vers un instant présent qui se déplace incessamment sur l'axe horizontal du temps. Alain Resnais et Alain Robbe Grillet, fascinés par ces sculptures parfaites, que l'on peut admirer sous tous les angles, échafaudent "un film dont on ne saurait jamais quelle est la première bobine".

Trente ans avant Smoking, no smoking, le cinéaste parie sur la liberté du spectateur, convié à participer à l'acte de création.

Jeu des allumettes ou des cartes disposées en 4 rangées de 7, 5, 3 et 1. Chacun son tour, on peut prendre autant d'allumettes que l'on souhaite, mais dans une seule rangée. Celui qui garde la dernière allumette a perdu.

 

Le film a été tourné en Bavière où Resnais a trouvé palaces et jardins. Il y a l'aquarium de Munich, les châteaux glacés de Nymphenburg et d'Amalienburg, le parc somptueusement ordonné de Schleissheim. Près de 50 % du film a néanmoins été tourné en studio à Paris. L'un des plus longs travellings du film commence en studio à Paris, se poursuit dans une pièce de château de Nymphenburg et se termine dans un morceau des jardins de Schleissheim. Et la célèbre statue des jardins de Marienbad est en papier mâché. En fait, le modèle le plus proche de Marienbad selon Alain Resnais, c'est l'hôtel du Louvre, à Paris, près du palais Royal, notamment ses longs couloirs baroques.

Marienbad doit son nom à Mariànské Làzne à vingt kilomètres de la frontière allemande. Durant le XIX et le début du XX, la station thermale la plus huppée d'Europe (Goethe, Ibsen, Kipling, Gorki, Tolstoï, Dvorak, Chopin..) après Karlsbad (au nord est de la république tchèque). Aujourd'hui, c'est le paradis thermal des allemands du troisième âge.

"Au début, nous nous étions mis d'accord avec Robbe-Grillet pour appeler le film L'année dernière. On trouvait cela plus mystérieux, la suspension absolue du temps, plus d'espace… Marienbad n'est revenu qu'au tout dernier moment dans le titre, avant le tournage. Tout cela a mis une belle pagaille dans la critique et dans la géographie du cinéma".


Sources :

 

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Scénario: Alain Robbe-Grillet Photo: Sacha Vierney Musique: Francis Seyrig. Avec : Delphine Seyrig (A), Giorgio Albertazzi (X), Sascha Pitoëff (M), Françoise Bertin, Luce Garcia-Ville. 1h35. NB
Genres : Drame sentimental , Film expérimental