Santiago, Italia

2018

Avec : Nanni Moretti, Patricio Guzman, Arturo Acosta, David Munoz, Rodrigo Vergara, Miguel Littin, Carmen Hertz, Maria Luz Garcia, Victoria Saez, Marcia Scantlebury, Patricia Mayorga, Leonardo Barcelo, Piero de Masi (eux-mêmes). 1h20.

Le gouvernement d’Unidad Popular. Images de l'enthousiasme qui accueille l'élection d'Allende, le soutient de Pablo Neruda, de toute la jeunesse et du monde ouvrier.

Patricio Guzman, réalisateur : "C’était un pays amoureux d’Allende et de ce qu’il se passait. C’était fantastique, c’était juste, c’était beau. Moi j’étais là, parmi les gens. Je me souviens qu’à l’époque j’ai tourné un film qui s’appelait La première année, qui reprenait tout ce qu’il se passait mois après mois, pendant un an, la première année d’Allende. C’était formidable, une fête continuelle. À la campagne, en ville, dans les maisons, il y avait une joie qu’au Chili je n’avais jamais vue. »

Arturo Acosta, artisan : "L’idée de l’homme nouveau dont avait parlé Che Guevara, avec la possibilité de sortir du sous-développement, de résoudre les injustices que tu voyais ici, qui étaient épouvantables. Une terrifiante mortalité infantile. Je travaillais à l’école à cette époque… Au début à l’école primaire, je venais de débuter, il y avait des enfants qui ne venaient pas à l’école parce qu’ils avaient honte de ne pas avoir de chaussures. Des choses que personne n’imagine, maintenant."

David Munoz, ouvrier : "Parce qu’il y avait deux politiques, une qui disait il faut avanzar sin transar, battre le fer quand il est chaud, et les autres qui disaient : il faut y aller doucement, parce qu’il ne faut pas trop épouvanter la bourgeoisie, il faut bien la traiter. Et c’est une politique qui est vieille comme Hérode de la part d’une partie de la gauche. Nous les socialistes, la grande majorité du Parti socialiste était pour cette politique d’avanzar sin transar, avancer sans transiger. C’est-à-dire que tu as déjà à moitié renversé l’arbre, qu’est-ce que tu fais, tu le redresses ou tu l’abats ? Nous, nous pensions qu’il fallait l’abattre."

Miguel Littin, réalisateur : "Un socialisme humaniste et démocratique, c’était cela le pari d’Allende, qui distinguait le gouvernement d’Unidad Popular de tous les autres socialismes existants à l’époque, les régimes hiérarchiques, très autoritaires, carrément dictatoriaux."

Carmen Hertz, avocate : "Les archives déclassées de la CIA, le Rapport Church du Sénat des États-Unis, documentent de manière certaine l’intervention des Etats-Unis d’empêcher l’élection de Salvador Allende, en finançant d’importants quotidiens comme El Mercurio et d’autres secteurs de la droite chilienne, pour empêcher avant tout que Salvador Allende ne soit élu. Une fois élu, le rôle fondamental de l’argent américain dans la conspiration et la sédition au Chili a été démontré par les mêmes documents américains."

Maria Luz Garcia, médecin : "Ils avaient tous les documents de communication, nous rien. Il y avait une campagne agressive des journaux de droite pour donner l’image d’un mauvais gouvernement, un discrédit continuel qui émergeait des gros titres des journaux dans tous les kiosques. C’était une sorte de message aux gens qui répétait continuellement : ce gouvernement ne fonctionne pas, il nous mène à la banqueroute, il court au désastre. Et nous, du côté du gouvernement, nous n’avions aucune possibilité de répliquer, nous n’avions aucun moyen de communication à nos côtés."

Rodrigo Vergara, traducteur : "Essayer de modifier le Pays entier dans ces conditions, avec des ennemis partout, contre le pouvoir économique, contre les militaires, contre les Américains, contre la télévision, était très difficile. Donc nous savions qu’à la fin, ils interviendraient forcément. Moi j’ai appris durant cette période que la démocratie est quelque chose qui convient à ceux qui ont la force."

Le 11 septembre 1973. Dans les premières heures du matin du 11 septembre, la radio scande les événements dramatiques : l’arrivée extraordinaire d’Allende au Palais de la Moneda après qu’avaient été diffusées les nouvelles sur des mouvements de troupes. L’attaque militaire au palais présidentiel puis la mort du président, apres le dernier discours d’Allende adressé au peuple chilien, resté dans l’histoire comme son témoignage ultime de foi dans la démocratie. Les avions bombardent le Palais de la Moneda.

Patricio Guzman, réalisateur : "C’était la fin de toute une vie démocratique qui soudainement se transformait en dictature. La chose la plus impressionnante était celle-là, justement : nous n’avions pas d’expérience ni avec les militaires, ni avec les régimes dictatoriaux, et ce pays, qui était si libre, se transforma soudain en un pays atroce. Dans la rue, il n’y avait que des militaires. Tu avais peur de sortir. Tu devais aller faire les courses et revenir aussitôt chez toi, ne pas te promener, t‘enfermer chez toi. Voilà ce qu’était la nouvelle vie, rester enfermés chez soi. »

Victoria Saez, artisane : "Je crois que personne ne peut résister à la torture, donc celui qui - à un moment donné - peut donner ton nom n’est pas condamnable. Mon nom a été donné sous la torture, je le sais. Mais si cela a servi à ce que ce camarade torturé ne reçoive pas deux fois plus d’électricité sur les testicules, ce n’est pas condamnable. Je ne peux pas dire qu’il a mal agi."

Marcia Scantlebury, journaliste : "Je me souviens que je me trouvais là, les yeux bandés et soudain quelqu’un frappe à la porte et je vois une des tortionnaires qui s’amusait, qui, quand elles te torturaient criait : “Continue, parce que celle-ci elle sait et elle ne veut pas parler.” Elle me dit : “Madame Marcia, pourquoi ne sortez-vous pas un instant, j’ai quelque chose à vous demander ?” Je sors, elle m’enlève le bandeau, et elle était enceinte de sept ou huit mois… Elle allait devenir mère, elle attendait un enfant. “Vous devez savoir tricoter” me dit-elle, pour que je l’aide à faire un pull pour son bébé. Voilà pourquoi je te dis que c’est une folie, parce que je me souviens de m’être assise à côté d’elle et de lui avoir enseigné le tricot, en pensant qu’elle me tuerait peut-être quelques minutes plus tard. »

Raul Silva Henriquez, cardinal (archive) : "Moi je ne sais pas contre qui se battait ce gouvernement. Contre le peuple du Chili. C’est une chose très étrange : une armée qui se bat contre le peuple de son pays pour imposer une situation par la force. »

L'ambassade d'Italie. À Santiago, le 11 septembre, l’ambassadeur est absent. Dans l'ambassade italienne il n’y a que deux jeunes diplomates, Piero De Masi et Roberto Toscano. Quand les premiers jeunes qui fuient les militaires frappent à la porte, ils décident d’ouvrir et de les accueillir. L’ambassade italienne deviendra en quelques semaines le seul refuge, une île de salut. Quiconque fuit doit, pour entrer, sauter le mur d’enceinte, le salut dépend de cette épreuve. La grande villa et le parc se transforment pendant un an en une commune où l’on mange et on dort n’importe où, où l’on prépare les laissez-passer pour les demandeurs d’asile, où s’organisent les transferts pour l’aéroport. Six cents personnes réussiront à monter dans un vol pour l’Italie avec la complicité jamais déclarée du ministre des Affaires étrangères, Aldo Moro dans un silence de consentement typiquement démocrate-chrétien.

Piero de Masi, diplomate : "À un moment donné, il y avait une telle cohue vers les ambassades de ces Chiliens qui étaient tellement fous de terreur qu’ils sautaient par-dessus le mur. Ils ne demandaient même pas, ils n’entraient pas de manière normale. À l’époque, le mur de l’ambassade était très bas, maintenant ils l’ont surélevé, ils ont rajouté un mètre. Aujourd’hui, il fait trois mètres mais à cette époque, il ne faisait que deux mètres et certains avaient enlevé des briques ici et là de manière à faire une espèce de petit escalier et d’autres arrivaient, boum, et sautaient à l’intérieur. Et c’est là que j’ai eu mon cas de conscience, quand j’ai commencé à voir ces entrées incontrôlées et que je me suis dit : qu’est-ce que je fais ? J’avais demandé à mon ministère de me donner des instructions sur ce que je devais faire. Naturellement ils se sont bien gardés de m’en donner. Alors j’ai décidé de les garder tous, de ne renvoyer personne. »

Rodrigo Vergara, traducteur : "Nous étions nombreux, l’espace était grand, un immeuble entier. Je me suis senti bien. Puis il y avait tous les camarades, beaucoup d’entre eux plus vieux que moi, c’était donc une occasion pour discuter, parler, accumuler de l’expérience. Il y avait une grande pièce, nous l’appelions la Legua, du nom d’un quartier populaire de Santiago et nous avions des matelas par terre. Nous étions deux par matelas. Avec l’autre camarade qui dormait avec moi, nous étions voisins : il se tournait d’un côté, moi de l’autre. Mais j’avais la chance d’avoir 20 ans, donc à cet âge toutes ces choses-là sont… je ne dis pas qu’elles sont amusantes, parce qu’on se faisait aussi du souci, mais elles ne sont pas plus lourdes que ça. J’aurais dormi par terre sans aucune difficulté. »

Patricia Mayorga, journaliste : "Nous vivions une vie qui n’avait aucun rapport avec ce qu’on vivait dehors. Pourtant nous étions d’un stalinisme ! Par exemple je me souviens qu’un vieux monsieur socialiste a été expulsé de son parti à l’intérieur de l’ambassade pour indiscipline, parce qu’il a refusé d’éplucher des patates. Il a dit qu’il n’avait jamais épluché de patates de sa vie et qu’il ne voyait pas pourquoi il devrait commencer maintenant. Parce que nous devions tous le faire… nous avions tous les mêmes tâches. »

Raul Iturriaga, un des chefs de la DINA (la police politique de Pinochet), en prison se considère comme une victime. Il n'a fait qu'obéir aux ordres. Il a accepté de témoigner car on lui a dit que le film serait impartial mais Moretti entre dans le cadre pour dire : "Non sono imparziale".

Rodrigo Vergara, traducteur : « Ils nous ont emmenés à Rome dans un hôtel via Aurelia, ils nous ont très bien traités, comme des dieux. Ils nous ont donné de l’argent. Moi je n’avais jamais eu aucune raison de quitter le Chili. Après quelques jours, ils sont venus nous offrir du travail et je me suis inscrit immédiatement. Ils disaient : dans l’Emilie rouge, on donne du travail aux Chiliens. À cette époque, l’Emilie-Romagne était l’Emilie rouge et moi j’ai fini dans un petit village qui s’appelle Soliera, de 10 000 habitants, où l’on votait PCI à 70 %. Et donc eux ils m’ont bien traité. Mon premier travail avait été ouvrier dans une porcherie, parce qu’en étant étudiant en agronomie j’ai demandé à travailler à la campagne et ils m’ont vraiment pris au mot. L’Italie de la fin de l’année 73 était un pays merveilleux. Ils m’ont embauché avec un contrat. D’abord ils voulaient que je sois employé dans la porcherie mais les ouvriers gagnaient plus alors j’ai demandé à être ouvrier parce que j’étais dans le besoin… Après avoir travaillé en porcherie, j’ai travaillé dans un cellier, j’ai fait la plonge, le chauffeur routier, j’ai fait beaucoup de métiers. On ne connaissait pas le travail au noir, on ne connaissait aucune de ces saloperies. Moi je suis un réfugié, je suis dans la même condition que n’importe quelle personne qui arrive ici sans rien, parce que c’était ma condition. Moi je suis arrivé ici sans argent, j’ai été accueilli. Ils m’ont permis de m’intégrer."

David Munoz, ouvrier : "Dans chaque endroit où j’ai travaillé j’ai toujours été le délégué syndical de mes collègues italiens."

Leonardo Barcelo, professeur : "Ce n’était pas seulement la solidarité des partis politiques, c’était la solidarité comme ça : lorsque je travaillais à Modène, parfois je prenais ma bicyclette et il y avait des personnes qui me disaient : “eh, ciao, tu es chilien ?” “Oui.” “Qu’est-ce qu’il se passe dans ton pays ? Tu as quelques nouvelles fraîches ?” Et surtout la grande question : “qu’est-ce nous pouvons faire ? Qu’est-ce que je peux faire moi pour sauver ces personnes de la barbarie de Pinochet, pour sauver ce pays ?” Je me souviens quand, dans la rue, un homme de 50 ans m’arrêtait et me posait des questions ; c’était un homme qui avait vécu les dernières années de la Résistance. C’était un homme qui, en nous, voyait ses amis qui étaient allés combattre le nazifascisme. Parce qu’en 73, ça datait de 30 ans ! Quelqu’un de 50 ans dans la rue était quelqu’un qui avait facilement pu être partisan."

Rodrigo Vergara, traducteur : "Il y a bien des années que nous nous retrouvons tous, nous les Chiliens d’Italie, nous venons ici, nous fêtons avec un repas, un bal, une fête, des chanteurs. Ce sont des Chiliens qui désormais sont enracinés ici, beaucoup sont mariés à des Italiens ou des Italiennes, ils ont des enfants italiens, etc. Et il est difficile d’identifier désormais des gens qui vivent là depuis bien des années, de savoir si nous sommes chiliens ou italiens. Nous sommes les deux."

Victoria Saez, artisane : « Nous, nous avons toujours dit que nous sommes riches parce que nous avons deux identités nationales. Moi je suis chilienne de naissance, avec un pays qui s’est comporté avec moi comme un père. Le Chili a été un père méchant pour moi. Et l’Italie a été une mère généreuse et solidaire."

Erik Merino, entrepreneur : "Moi je suis arrivé, comme exilé, dans un pays qui pour moi était nouveau sous bien des aspects, un pays qui avait fait la guerre des partisans, un pays qui avait défendu un statut des travailleurs. Je suis arrivé dans un pays qui était très semblable à celui dont rêvait Allende à ce moment-là. Aujourd’hui, je voyage en Italie et je vois que l’Italie ressemble toujours plus au Chili, aux pires choses du Chili. Ce truc de se mettre dans cette terrible société de consommation, où tu te fous de la personne qui est à côté de toi, si tu peux la piétiner tu la piétines. C’est ça la course à l’individualisme."

Nanni Moretti, si l'on excepte ses deux documentaires autobiographiques, Cher Journal (1993) et Aprile (1998), n'avait jusqu'ici réalisé qu'un documentaire politique, La chose (1990). La désintégration du parti communiste italien était un sujet qui le touchait de près. Ici, c'est une rencontre de hasard, alors qu'il était à Santiago pour une conférence, qui l'a entrainé dans ce documentaire sur le combat du peuple chilien pour inventer un monde nouveau et la terrible répression bourgeoise et militaire qui en a été le contrecoup. Il faut néanmoins attendre la fin du film, les témoignages sur l'accueil des réfugiés politiques chiliens en 1973, pour découvrir le vrai sujet du film. Comment cette belle histoire où l'Italie aide les réfugiés politiques de façon si généreuse est devenue improbable dans l'Italie de 2018.

Le Chili des années 70

Les images d'archives rendent bien compte de la joie qui accueille l'élection d'Allende; l'acclamation de Pablo Neruda venu soutenir le président, les gens en liesse défilants dans la rue ou chantant dans les stades. A contrario le bombardement du palais présidentiel de la Moneda par l'aviation ; le discours de Pinochet à la télévision (images aujourd'hui mal conservées) et la concentration des opposants dans les stades pour y être interrogés sous la torture disent la peur de la bourgeoise et du pouvoir américain de voir s'étendre le mouvement à d'autres pays et la volonté de le réprimer le plus rapidement possible.

Ces images d'archives s'intercalent entre des interviews de personnes dont on comprend progressivement qu'elles ont été choisies, non pour leur fonction d 'expert ou d'historien mais parce qu'elles ont vécu cette histoire et que, pour la plupart, elles s'étaient refugiées dans l'ambassade d'Italie après avoir connu la prison et la torture. Les témoignages atroces de Marcia Scantleburyet plein d'émotions de Rodrigo Vergara sont les plus forts. On perçoit la souffrance des ces jours-là. On perçoit aussi l'émotion pour un temps pas si lointain où ils pouvaientt admirer politiciens et hommes d'église, un temps où ils pouvaient avoir de la gratitude pour l'Italie, pays qui leur obtint un sauf conduit pour l'Europe.

L'Italie d'hier et d'aujourd'hui

Car les quarante heures d’entretiens ne parlent pas seulement du Chili mais aussi de l’Italie d’alors, du pays qui a le plus aidé les opposants à Pinochet. L'Italie d'alors n'est pas seulement celle des "années de plomb", c'est aussi celle de l'effervescence, de la présence de nombreux partis politiques (Démocratie chrétienne, Parti socialiste, Parti communiste, conseils ouvriers, gauche socialiste, gauche révolutionnaire). C'est une Italie qui a participé à cette part de rêve d'une gauche qui va au gouvernement pour la première fois par des élections libres, sans armes et sans l'extrémisme autoritaire des expériences soviétique ou chinoise ou cubaine.

On pourra reprocher à Moretti de ne pas dire plus clairement son opposition à Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur avec le soutien d'une droite pour partie fascisante. Mais peut-être que les témoignages des deux tortionnaires d'alors suffisent. Leurs contorsions pour justifier la sanglante répression de la démocratie disent l'impossibilité de dialoguer contre la mauvaise foi et l'irresponsabilité. Les adversaires sont suffisamment désignés. C'est la part de générosité, de beauté des femmes et des hommes interviewés qui soutiennent notre espoir que les choses changent. Un film politique en mode mineur et très beau.

Jean-Luc Lacuve, le 12 mars 2019

Source : Dossier de presse