Cinq femmes autour d'Utamaro

1946

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(Utamaro o meguru gonin no onna). Avec : Minosuke Bandô (Utamaro), Kinuyo Tanaka (Okita), Toshiko Iizuka (Takasode), Hiroko Kawasaki (Oran), Eiko Ohara (Yukie), Kiniko Shiratao (Oshin), Kôtarô Bandô (Seinosuke), Mimpei Tomimoto (Takemaro), Kyôko Kusajima (Oman). 1h46.

Edo, fin du XVIIIème. Cérémonial printanier, sous les cerisiers en fleurs, de la procession annuelle de présentation des courtisanes, femmes et fillettes.

Dans un quartier populaire, un jeune noble veut acheter pour divertir sa fiancée, fille d'un artiste reconnu, une estampe d'Utamaro. D'abord séduit par le dessin, il se révolte devant l'inscription qu'Utamaro y a inscrite où il affirme que les artistes officiels avec leur débauche de couleurs peignent des femmes qui ressemblent à des monstres alors que, d'un simple croquis, il sait lui saisir la vie de ses modèles. Le jeune noble, lui-même disciple du peintre officiel Kano, se sent outragé. Au grand dam des vendeurs d'estampes et de sa fiancée, il exige de rencontrer Utamaro pour se battre en duel avec lui.

Utamaro est chez la geisha Okita qu'il a rendue célèbre en la dessinant mais qui le délaisse pour le jeune Shozaburo. A peine est-elle rentrée et a-t-elle ironiquement salué Utamaro que l'on vient avertir celui-ci que le disciple de Kano veut se battre en duel avec lui. Celui-ci déboule fou de rage avant qu'Utamaro ne réussisse à le convaincre qu'étant donné qu'ils sont tous les deux artistes, il serait lâche de régler ce différent par les armes.

Il lui propose donc de régler l'affaire par le dessin. Devant l'assistance réunie, le jeune noble, Seinosuke, dessine une déesse. Utamaro approuve mollement, lui déclarant qu'il n'a pas su en faire un personnage vivant. De quelques coups de pinceaux, il transforme le dessin. Les sourires de l'assistance, sa tranquille assurance et le regard stupéfait de Seinosuke suffisent à exprimer le triomphe d'Utamaro.

C'est à ce moment que l'on vient les avertir qu'un tatoueur célèbre refuse de graver un dessin sur la peau d'une femme qu'il trouve trop belle pour cela. Tous décident donc d'aller sur place constater cette merveille.

Utamaro s'émerveille du corps parfait de Takasode dont le kimono entrouvert laisse découvrir le haut de son dos. Il lui propose ainsi qu'au tatoueur de faire un dessin qui pourra être à la hauteur de la beauté de la jeune femme. Devant l'assistance émerveillée, il dessine sur le dos de Takasode l'enfant prodige et sa nourrice. "Ils pleureront quand tu seras triste et souriront lorsque tu seras gaie" affirme-t-il à la jeune femme reconnaissante.

Seinosuke, convaincu de la maîtrise absolue d'Utamaro, décide de devenir son disciple acceptant de vivre humblement dans les bas-quartiers parmi le peuple et les geishas. Il renonce pour cela à son mariage avec Yokie, la fille de Kano, que celui-ci chasse de sa maison.

Un matin, un vendeur de journaux apprend à tous que Takasode s'est enfuie avec Shozaburo. Okita qui en est très amoureuse, achète tous les journaux et les jette au feu. Utamaro ironise sur son manque de perspicacité tout en s'étonnant de la séduction de Shozaburo sur la gent féminine. Sur un pont, Shozaburo et Takasode s'enfuient joyeusement.

Un soir, à la stupeur de Utamaro et de Takemaro, son fidèle assistant, Yokie débarque chez eux déclarant s'être enfuie de chez elle et être à la recherche de Seinosuke. Utamaro envoie Takemaro chercher celui-ci chez Okita. Mais Seinosuke n'a aucune envie de revoir Yokie à laquelle il reproche son goût de la mesure en toute chose ; Il préfère les plaisirs de rustre que lui accorde généreusement Okita. Takemaro étant revenu seul devant Utamaro et Yokie, ceux ci se rendent chez la geisha. Mais celle-ci refuse catégoriquement que Seinosuke la quitte.

Au matin, Utamaro fait la leçon à Okita, lui demandant de laisser libre Seinosuke d'épouser Yokie qui a sacrifié sa réputation. Okita fait semblant de croire que c'est par jalousie personnelle afin qu'elle retourne vers lui qu'agit Utamaro. Devant ses provocations, celui-ci à du mal à ne pas la fouetter comme elle le lui suggère sournoisement.

Utamaro manque d'inspiration à la lumière du jour ou avec une bougie, il n'arrive à rien. Ses amis et marchands d'estampes s'inquiètent de son improductivité. L'un d'eux propose de l'amener voir un spectacle propre à la stimuler. Un seigneur du voisinage s'entoure de jolies femmes qu'il fait mettre nues sous prétexte de les faire pêcher des poissons dans la mer. La ruse réussit. Les quatre hommes assistent au spectacle de ce parterre d'une quarantaine de femmes ôtant leur peignoir pour aller en chemise légère pêcher des poissons. Utamaro est subjugué par l'une d'elle, Oran, à laquelle il demande la permission de la dessiner nue. Celle-ci accepte et ne garde qu'une légère chemise qui lui comprime la taille pour se laisser peindre par Utamaro.

Pendant ce temps, Okita s'est mise en chasse de Shozaburo et le retrouve grâce à deux porteurs dont l'un a vu le tatouage de Takasode. Okita trouve celle-ci seule devant la maison où elle vit avec Shozaburo. Les deux femmes se disputent et Takasode essaie de cacher son amant qui pêchait tranquillement dans le fleuve. Peine perdue, Okita le fait enlever par les deux porteurs. Shozaburo comparait donc penaud devant elle avoue sa faute et accepte bien volontiers de la suivre.


Parallèlement Utamaro essaie de réconcilier Seinosuke et Yokie demandant au premier de visiter son atelier ou travaille modestement celle-là. Quelques jours plus tard, il est arrêté pour une gravure du shogoun qui a déplu au souverain. Seinosuke, aussi ébloui par les dessins que son maître a fait d'elle que par sa beauté, supplie Oran de poser pour lui maintenant que son maître est en prison. Yokie, humiliée et honteuse devant son insistance qui fléchie Oran, s'enfuit.

Utamaro revient chez lui, condamné à cinquante jours de menottes pendant lesquelles il ne pourra rien faire et surtout qui lui interdisent de dessiner. Il reçoit bientôt des nouvelles de Seinosuke qui se dit malade et demande de l'argent. Le fidèle Také et Yokie s'en vont lui en apporter jusque dans la vallée voisine. Mais ils découvrent bientôt que cet argent n'est destiné qu'à vivre pleinement son escapade amoureuse avec Oran.

Plus tard, Takemaro averti Okita qu'il a vu roder Takasode qui semble bien vouloir reprendre son amant. Effectivement lorsque Okita rentre chez elle, Shozaburo a disparu. Elle se saisit d'un couteau et part à leur poursuite. Elle les a bientôt rejoint et somme son amant de désigner celle qu'il préfère entre Takasode et elle. Shozaburo répond qu'il les aime toutes les deux. Okita lui enfonce alors le couteau dans le corps puis se retourne contre Takasode.

On vient annoncer à Utamaro encore menotté le drame qui s'est déroulé. Okita surgit tout de suite après venant lui dire que son esprit vient lui dire adieu. Elle ne pouvait supporter un amour tiède. Pour éviter tout compromis avec son sens de l'amour, elle ne regrette pas son geste qui va la conduire à la mort. Elle va se livrer.

Plus tard, les cinquante jours étant passés, on vient délier les mains d'Utamaro. Ses amis se préparent à fêter cela, Utamaro les renvoie, la fête peut attendre pas l'envie de peindre. Il demande à Takemaro de lui apporter son matériel, trace quelques coups de pinceau. En plan serré viennent se superposer des estampes d'Utamaro.

Autour d'Utamaro, figure légendaire de l'estampes japonaises (1753-1806), gravitent cinq femmes : Okita, la geisha dont il a été amoureux, Takasode, la femme sur laquelle il réalise le dessin, Oran, celle qui pêchait nue des poissons, Yokie la fille de l'artiste officiel dont il se sent responsable de la chute et Oshin la robuste geisha qui finira par épouser son assistant.

Ces cinq figures de femmes sont intiment mêlées à l'art d'Utamaro. Ainsi que l'indique Jacques Lourcelles :

"Pour Utamaro comme pour Mizoguchi, la beauté de la femme représente à la fois le contenu ultime de l'œuvre et la plus ardente stimulation à créer. La femme est au terme et à l'origine de l'œuvre. L'obsession de la femme, l'obsession de la beauté idéale et celle de la création se confondent pour l'artiste et c'est justement le caractère polyvalent de cette obsession -elle n'est jamais uniquement sexuelle ou sentimentale ou esthétique- qui sauve l'artiste de la tragédie où basculent souvent ses modèles et leurs partenaires ".

L'intérêt particulier de ce film dans l'œuvre de Mizoguchi est de mettre totalement hors champ les puissances masculines de l'argent et de la contrainte militaire ou politique. Le caractère tragique du destin de Okita, comme dans une moindre mesure de Takasode et de Yokie, ne leur est pas imposé de l'extérieur mais provient de leur propre cheminement. Lorsque Utamaro est arrêté, nous ne voyons ni la gravure à l'origine de son emprisonnement, ni le jugement, ni ses quelques jours passés en prison. La sanction n'aura pour effet que de le persuader un peu plus de reprendre fiévreusement son activé artistique.

Le cheminement d'Okita est plus atypique encore dans l'œuvre de Mizoguchi. C'est elle qui domine dans toutes ses relations avec les hommes : elle peut faire enrager le sage Utamaro, rendre esclave le faible Seinosuke et ramener à elle le trop volage Shozaburo. Elle fait preuve de décision et c'est elle-même qui décide de son destin. Le plan où, en ombre chinoise, elle se saisit d'un couteau ne laisse aucun doute sur l'usage fatal qu'elle en fera. Si les femmes s'en tirent ici moins bien que les hommes, c'est que leur passion, l'amour, exige de s'appliquer avec constance à des êtres par nature changeants. Même Utamaro a besoin de sujets d'inspiration différents pour poursuivre son œuvre. C'est bien la pureté de son sentiment qui condamne Okita comme leur amour exclusif qui conduit au malheur Takasode et Yokie.

L'éloge du mouvement, du changement passe aussi dans quelques-uns uns des plus beaux plans du film. Lorsque Seinosuke déboule chez Utamaro pour exiger le duel, il arrive par la droite du plan, bloquant violemment Utamaro qui s'apprêtait à sortir au centre de la pièce. Utamaro est contraint de se mettre à terre dans une position humiliante pour échapper au courroux de son interlocuteur. Il finit par le convaincre de régler l'affaire par le dessin. L'affaire se calme, on apporte les feuilles de dessin puis la caméra se déplace légèrement sur la droite pour recadrer les deux protagonistes de face devant la feuille de papier. Ce simple mouvement dit que les choses sont revenus à leur place et que l'issue du duel n'a plus rien à voir à avec celui que Seinosuke voulait imposer par la violence.

A l'inverse, chez Yokie, Seinosuke lui fait part de son intention de quitter la maison de Kano. Le cadrage fixe alors le mur du fond et enclos ceux que l'on croit encore deux amants dans un espace serré et chaleureux. Kano surgit alors par la porte du fond et chasse Seinosuke. La caméra glisse alors sur la droite découvrant la porte mais aussi l'ensemble des couloirs et des portes de la maison par lesquels s'enfuit le jeune homme pour ne plus revenir.

L'usage du recadrage est d'ailleurs assez constant dans ce film où, comme toujours chez Mizoguchi, l'usage du montage est parcimonieux et le choix de l'échelle des plans réduit du plan large au plan rapproché. Seul un flash très bref saisit en gros plan sur le visage d'Oran lorsque Utamaro la désigne au milieu de ses compagnes. Un plan d'élection, de perception plus que d'émotion. Celle-ci provient du seul mouvement des âmes que Mizoguchi sait saisir avec sa grâce habituelle dans ce film où la structure narrative est plus dense qu'habituellement parce que les relations de désirs entre personnages y sont plus nombreuses.

Film excluant le hors champs du pouvoir, le film fait également un usage réduit des échappées dans la nature. Les quelques plans de rivières ou de forêt n'en sont que plus émouvants et magnifiques, exprimant tout à la fois la possibilité d'une vie amoureuse simple et heureuse (musique allègre de la fuite de Takasode et de Shozaburo.) et la fragilité de cet espoir (Také et Yokie franchissant le col pour rejoindre Seinosuke).

Jean-Luc Lacuve le 28/01/2007.

critique du DVD
Editeur : Carlotta, juin 2007. Langue : japonais. Sous-titres : français. Son : mono. Format : 1,37.
Coffret Mizoguchi les années 40

Coffret 3 DVD, 5 films : DVD1 : Cinq femmes autour d'Utamaro. DVD2 : L'épé Bijomaru et L'amour de l'actrice Sumako. DVD3 : Les femmes de la nuit et Flamme de mon amour.