Madame Bovary
1949

1857. Gustave Flaubert, l'auteur de Madame Bovary, doit défendre le personnage principal de son roman devant un tribunal. Dans le but de sauver son héroïne, l'écrivain raconte l'histoire de celle-ci en démontrant que la véritable culpabilité revient à la société, car qui était-elle au départ ?

Charles Bovary, appelé en pleine nuit pour soigner le père Rouault, affronte la méfiance de veilles domestiques, harpies et n'en termine avec son patient qu'au petit matin. Mais là, il découvre Emma, la fille de son patient, d'une éblouissante beauté en grande toilette et parfumée. Celle-ci le retient pour le petit déjeuner et l'invite à revenir. Emma, sous les traits de cet agréable jeune médecin, pense avoir découvert l'objet de ses passions intimes.

Car, Flaubert le rappelle, Emma a vécu une adolescence dans un triste couvent où elle s'est réfugiée avec délice dans la lecture de romans qui ne font qu'attiser sa nature ardente.

Charles se renseigne auprès des notables de Yonville dont Guillaumin, le notaire, sur sa possibilité d'y installer son cabinet. Puis il offre à Emma de l'épouser ; ce qu'elle accepte avec loyauté, croyant naïvement avoir découvert celui qu'elle aime. Après, le mariage paysan, atroce, où Charles doit sauver Emma de la lubricité avinée des paysans, il la conduit de nuit à Yonville où elle s'émerveille. Léon Dupuis, le jeune clerc de Guillaumin qui accueille le couple dans leur nouvelle maison, la prévient pourtant du peu de charme de celle-ci. Emme rêve toujours dans les bras de Charles qui la porte vers la chambre nuptiale. Mais, au matin, Emma pleure en découvrant son mari endormi dans une chambre sans raffinement.

Emma rêve toujours cependant et décide de faire, avec l'appui de Léon, de cette maison la plus raffinée de la ville et d'égaler Rouen et Paris. Lheuerux, l'antiquaire,  marchant de draperies et de robes, en profite pour lui vendre sa marchandise au prix fort en lui faisant signer des traites afin que son mari ne puisse contrôler les factures. La première soirée où elle joue du piano et Léon récite du Homère dans son salon de bourgeois incultes, distraits et fanfarons ne lui semblerait pas si mal si marquis D'Andervilliers, venu se faire soigner par Charles, ne riait ne tant de prétention ridicule, s'apercevant trop tard de la présence à ses cotés d'Emma. Celle-ci en est mortifiée. Emma, amère, commente la routine de Yonville incomprise de Charles qui n'aime rien tant que le réel. Ainsi demande-t-elle à Charles de lui faire un enfant espérant qu'elle pourra éradiquer son garçon afin d'en faire une femme libre et idéal. Hélas c'est Berthe qui nait.

Cette fois Emma songe à prendre Léon pour amant mais sa mère, Mme Dupuis, veille au grain et lui fait comprendre qu'il n'est pas question que son fils se compromettre avec une femme mariée. D'ailleurs elle a prévu pour lui un départ immédiat pour Rouen. Emma est désespérée mais Charles lui fait part d'une invitation du marquis pour son prochain baal. Emma, rayonnante, séduit tous les hommes et notamment le beau Rodolphe Boulanger, mais Charles gâche tout : s'étant saoulé toute la soirée, il interrompt sa danse avec Rodolphe. C'est aux comices agricoles que Rodolphe tente de nouveau de séduire Emma et lui fait miroiter des promenades à cheval.

Emma ne veut toutefois pas trahir son mari et ce d'autant qu'elle a une autre idée en tête, suggérée par Homais : guérir le jeune Hyppolite de son pied-bot. Charles refuse tout net cette opération risquée dont il se sait incapable. mais Emma lui dit ne plus pouvoir l'aimer s'il n'a pas le courage de tenter cette opération qui peut lui apporter la légion d'honneur et la gloire et qu'elle n'a que faire de sa bonté et gentillesse. Charles s'y ressouda. Tout le village assiste à ce que l'on croit d'abord être une réussite médicale. Mais la plaie s'infecte rapidement et la gangrène emporte Hyppolyte vers une mort dans d'atroces souffrances.

Emma se compromet alors avec Rodolphe Boulanger, qui l'abandonne non sans lâcheté. L'aventure avec Léon reprend de plus belle. Harcelée par les dettes, elle s'empoisonne à l'arsenic.

Flaubert achève sa plaidoirie : il sera acquitté.

Peut-être pour offrir un happy-end aux tragiques amours d'Emma, Minnelli choisit-il de mettre son récit en abyme avec un prologue et un épilogue qui mettent en scène le procès de Flaubert triomphant de la censure. Mais Minnelli peut aussi ainsi utiliser une voix-off, qui accélère le récit, fait entendre le texte flaubertien et, surtout, souligne son propos

Le courage d'une rêveuse obstinée

Dans sa présentation au cinéma de Minuit, Patrick Brion rapporte les propos de Minnelli : "Après avoir lu, entre autres, les essais d'Henry James, Somerset Maugham et Sigmund Freund, j'élaborais la vision conceptive de ce personnage que je voulais exprimer visuellement. Emma Bovary, dans la lignée d'un Victor Hugo ou d'un Chateaubriand, demeure jusqu'à sa mort une étudiante adolescente rêveuse. Elle est en quête de la beauté et seul son esprit peut enfanter ce concept à chaque instant puisque sa vie se heurte à une réalité indigne"

Et c'est bien ce que ne cessent de répéter Flaubert au procès (si toutes les femmes ne sont pas comme Emma, c'est qu'elles n'ont pas le courage de leurs rêves) puis la voix off. Ainsi, lorsqu'Emma revient à la ferme : "Emma avait une capacité à rêver l'impossible. Elle ne renonce jamais. C'était une femme dont la vie sera toujours une prison : sa liberté sera au-delà de l'horizon". L'arrivée, superbe, de nuit à Yonville est ponctuée, off, de "nouveaux rêves". Même "nouveaux rêves" de la voix off lorsque, enceinte, Emma espère un garçon qui sera libre : si la beauté existe il faut parcourir le monde pour partir à sa recherche. Et,  lorsqu'elle donne naissance à Berthe, la voix off déclare sur son visage désespéré : "Les heures sombres de la vie d'une femme : les anciens rêves se meurent, les  nouveaux rêves naissent... et périssent à leur tour".

Ce sont bien ainsi les rêves d'Emma que Minnelli se plait à magnifier. Si ceux-ci sont montrés comme fragiles et fallacieux, ils ne sont jamais ridiculisés, ainsi Emma lisant ses romans dans un sous-bois ou se regardant dans la glace enfin entourée de la cour de cavaliers servants qu'elle a toujours espérée.

Madame Bovary est tournée juste après la comédie musicale, Le pirate mais, Emma n'aura pas le même sort que Manuela. Comme tout personnage minnelien, Emma ne cherche pourtant qu'à aspirer ceux qu'elle aime dans son univers de rêve. Mais, ici, la résistance est trop forte : veilles harpies accueillant Charles et ivrognes lubriques du monde paysan, bourgeois vulgaires, incultes et fanfarons, marchands cupides ou aristocrates égoïstes et lâches, Minnelli ne se prise pas d'épingler, souvent dans une profondeur de champ carnavalesque, ceux qui auront raison des rêves purs et adolescents d'Emma.

Nature magnifiée par l'aspiration à la beauté et à l'idéal qu'écrase la vulgarité du commun, Minnelli tire ainsi son adaptation vers le mélodrame. Il bénéficie pour cela d'une Jennifer Jones, épouse du producteur David O’Selznick, et star de la MGM, firme productrice du film, dont la splendeur des toilettes magnifie le visage d'ange sans cacher uen sensualité moins animale mais toute aussi voluptueuse que dans Duel au soleil (King Vidor, 1946).

Jean-Luc Lacuve le 22/08/2015.

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Avec : Jennifer Jones (Emma Bovary), James Mason (Gustave Flaubert), Van Heflin (Charles Bovary), Louis Jourdan (Rodolphe Boulanger), Alf Kjellin (Leon Dupuis), Gene Lockhart (J. Homais), Frank Allenby (Lhereux). 1h54.

Thème : Gustave Flaubert
Genre : Mélodrame