Méliès possede une grande science de la machinerie théâtrale et son recours à la lanterne magique et aux premières bandes de kinétoscopes de Edison déjà fort avancé lorsqu'il découvre, en 1895, le cinématographe (il est parmi les premiers spectateurs de la fameuse séance inaugurale du Grand Café, le 28 décembre).

Enthousiasmé, il propose à Antoine Lumière - le père - de lui acheter son appareil : ce dernier refuse, objectant qu'il n'a aucun avenir commercial !

Méliès ne se décourage pas. Il construit de ses mains une caméra, fonde sa propre maison de production (la Star-Film, avec pour fière devise : "Le monde à portée de la main") et aménage un studio de cinéma - le premier du monde - à Montreuil-sous-Bois, avec une prescience étonnante de ce qu'allait être la "mise en scène" cinématographique.

En mai ou juin 1896, Méliès était enfin prêt à produire des films. Dans son jardin de Montreuil, il érigea un édifice en toile à proximité d’un mur, et fixa le tissu avec des contrepoids et des cordes attachées aux arbres. La partie haute de la toile de fond, à l’air libre, permettait aux manoeuvres de manipuler les accessoires et les truquages depuis le haut de la scène. La caméra était placée sur une plate-forme en fer, face à la scène. Les inconvénients de ce système furent très vite évidents : la toile du fond bougeait dangereusement au moindre souffle de vent, les acteurs et techniciens étaient constamment exposés au soleil, au vent ou à la pluie. En outre, il n’y avait aucun moyen de contrôler les changements de lumière pendant la prise, surtout lorsque la caméra était arrêtée pour réaliser un trucage de substitution.

L’historien Maurice Noverre a rencontré Méliès et visité son studio de Montreuil dans les années 1920. La description qu’il fit du premier studio permanent de cinéma, aujourd’hui disparu, n’a été publiée qu’en 1929, dans Le Nouvel Art Cinématographique, un magazine indépendant établi à Brest qu’il dirigeait.

“ Prenant modèle sur les ateliers de photographie et se basant sur le recul nécessaire à son appareil de prises de vues pour obtenir des tableaux comportant environ 6 mètres d’ouverture (largeur maximum utilisée habituellement par lui, M. Méliès se borna à établir le plan d’une grande salle vitrée de tous côtés et recouverte d’un toit de verre (sauf au fond, derrière ce qui allait être la scène). Il en arrêta les dimensions à 17 mètres de longueur. Sur 6 mètres de large : simple quadrilatère, couvert à 4 mètres de hauteur d’une toiture vitrée à double pente, le sommet étant à 6 mètres du sol.Au début, il éprouva une déconvenue coûteuse : s’étant adressé à un menuisier du pays, qui travaillait assez souvent pour lui, et qui, n’étant pas charpentier, se chargea néanmoins du travail, il eut la désagréable surprise, la carcasse une fois en place, de constater que les bois étaient trop faibles, qu’il se produisait un roulis inquiétant dès qu’on les touchait, et que jamais cette construction, trop légère, n’eût pu supporter le verre et le mastic de la toiture, dont le poids était évalué à 14 000 kilos par l’entrepreneur de peinture. Une catastrophe était inévitable, et ce dernier, d’ailleurs, se refusa à accepter un travail aussi dangereux.

Ne voulant pas perdre de temps et anéantir la construction existante, Mélièsfit alors doubler tous les supports par de la charpente de fer, boulonnée sur les montants de bois, et remplacer les fermes de bois de la toiture par des fermes en fer. Il arriva, ainsi, à obtenir la solidité nécessaire, mais les dépenses furent doublées, et la construction coûta 70.000 francs, chiffre assez élevé pour l’époque et pour une industrie naissante. L’atelier fut parqueté, les parois garnies de verres dépolis sur toutes les faces et au-dessus, excepté trois travées (en avant de la scène) qui reçurent du verre simple, transparent, pour les cas de lumière solaire insuffisante. Ces travées furent d’ailleurs complétées par des volets mobiles composés de châssis garnis de toile à calquer permettant d’aveugler les rayons solaires gênants.

Derrière la scène, fut construite une petite loge (4 mètres de large sur 5 mètres de long) pour les artistes, peu nombreux dans les scènes du début. Cette installation sommaire suffit pendant quelque temps, les premières vues truquées de G. Méliès ne comportant guère de machinerie théâtrale et la plupart des effets n’étant obtenus qu’à l’aide de "substitution par arrêt" et de trucages photographiques.

Cet atelier primitif orienté de façon à recevoir la lumière face à la scène, aux heures les plus propices, c’est-à-dire de 11 heures du matin à 3 heures de l’après-midi (dernière limite), et ne pouvait, dès lors, recevoir des décors dans tous les coins, ainsi qu’aujourd’hui, les constructions environnantes gênant la lumière dans toute autre direction que celle adoptée pour l’emplacement de la scène.Lorsqu’il s’agissait de ce qu’on appelle aujourd’hui des gros plans, ils n’étaient pas photographiés à part, mais l’artiste à mettre en valeur s’avançait lentement vers l’appareil en sortant des limite du tableau, tracées à la craie sur le sol, et s’en approchait assez près pour que sa tête touchât presque le haut du tableau. Bien entendu, la mise au point, réglée d’avance, était modifiée au fur et à mesure de son avancement, et l’on avait ainsi un personnage de grande dimension, dont l’image était coupée vers le milieu de la cuisse, mais parfaitement nette.

Au bout de très peu de temps, désireux d’obtenir certains effets fantastiques ressortissant de la machinerie théâtrale, Méliès fit creuser, à l’emplacement réservé à la scène, une fosse de 3 mètres de profondeur, sur toute sa surface. Le plancher fut modifié et agencé comme une scène de théâtre de féerie, avec rues, trappes, trappillons, mâts à décors, tampons ascendants pour les apparitions, trappes en étoile, trappes dites « tombeau » et treuils placés non au-dessus de la scène, comme dans les théâtres, mais bien hors du studio, trop étroit alors, pour les mettre à l’intérieur.

La largeur de 6 mètres (maximum utilisable pour les décors, vu l’obligation de laisser un espace libre hors du tableau, pour les entrées et sorties des artistes), devint insuffisante ; une baie fut ouverte derrière l’appareil, et un appentis construit pour pouvoir le reculer. On obtient alors des tableaux de 7 mètres d’ouverture, mais il n’y avait plus, ni à droite, ni à gauche, de coulisse, d’où la gêne considérable pour régler les sorties dans les scènes à nombreux personnages.Méliès se décida alors à agrandir son studio, mais au niveau de la scène seulement. Cette scène n’était d’ailleurs pas surélevée, mais de plain-pied avec le reste de l’atelier. Sa limite, en avant, n’était indiquée que par un tracé à terre.

Il fit alors construire à droite et à gauche deux annexes vitrées de 3 mètres de large, avec portes se faisant vis-à-vis, ce qui formait une large coulisse permettant au personnel de se grouper hors du tableau ; les portes permettaient la traversée d’un long cortège, formé dehors, dans le jardin, passant en travers du tableau, et ressortant par la porte opposée. Ceci, principalement pour les voitures, chevaux, autos, etc., trains de chemin de fer, traîneaux et cortèges aériens de divinités mythologiques. Par la même occasion, il fit surmonter la scène d’un cintre vitré de 2 m 30 de hauteur avec deux ponts de fer traversant la scène et un balcon les rejoignant à droite et à gauche de la scène ; cette disposition permit aux machinistes de circuler aisément tout autour de la scène, et d’un pont à l’autre.

Enfin, de ce fait, la largeur totale du studio étant passée à 13 mètres, une grande bâtisse à deux étages fut construite derrière, en remplacement de la petite ; le rez-de-chaussée contint alors les loges des dames, et le premier les loges des hommes ; deux grands casiers à décors furent installés dans les annexes, à droite et à gauche de la scène, puis on construisit un grand hangar, contigu à tout le studio et de même dimension que lui, avec sol bitumé, mais composé seulement de charpentes de fer, supportant une toiture de toile et des stores de côté et permettant à volonté d’en faire une salle fermée (abritée du soleil et de la pluie), ou une simple carcasse à jour, tous stores roulés, afin de ne pas enlever de lumière dans le studio, au moment des prises de vues. Cette nouvelle construction servait généralement à la peinture des décors et à la menuiserie, en été, pour éviter la chaleur torride du studio. Occasionnellement, elle devenait une grande tente permettant de faire habiller une très nombreuse figuration.

Enfin, une dernière fois, une nouvelle petite pièce fut construite derrière celle qui abritait l’appareil, de façon à le faire reculer encore, et à pouvoir prendre des vues jusqu’à 11 mètres d’ouverture. Ce sontces modifications continues, occasionnées par des besoins successifs, qui furent la cause de l’aspect téléscopique étrange que présente ce premier studio.

Bientôt les constructions se multiplièrent aux alentours du studio. D’abord, un énorme hangar qui servit à emmagasiner le gros matériel (on se souvient que, dans ses vues, Méliès employa des ballons, des trains entiers, des tramways, des paquebots, des praticables et escaliers de toutes sortes, des avions, etc., le tout construit et conservé dans ses ateliers). Puis un grand bâtiment de trois étages, dont le rez-de-chaussée devint le magasin à bois de construction, et les deux étages des magasins de costumes ; ce bâtiment était entièrement en brique, ciment et fer, à l’exclusion de tout bois, pour éviter les dangers d’incendie. Il fut collectionné là plus de 20 000 costumes de toutes sortes et de toutes les époques, avec leurs accessoires, lingerie, chaussures, armes, perruques, buffleteries, gants, bijouterie, etc..”

La description du studio de Montreuil nous apprend beaucoup sur Méliès. Le premier studio, qu’il décrivait comme la “réunion d’un studio de photographie et d’un théâtre”, reprenait l’idée d’une serre lumineuse, héritée des photographes depuis les années 1860. De plus, ses dimensions correspondaient exactement à celles du Théâtre Robert-Houdin, qui mesurait 17 mètres sur 6, et dont la scène occupait un espace de 5 x 4 mètres.

Avoir conservé ces dimensions familières montre combien Méliès avait au départ décidé de limiter ses films à des scènes d’intérieur. Alors que les opérateurs Lumière parcouraient et filmaient le monde, Méliès avait préféré se limiter à l’espace restreint de son studio, où il lui était facile de concevoir ses scènes dirigées. En cela, les travaux de Méliès ressemblent à ceux des autres grands studios de l’époque glorieuse des débuts du cinéma, mais aussi à la façon de produire des cinéastes d’avant-garde des années 1920 et au-delà.Nous avons moins de renseignements concernant le second studio, construit à Montreuil en 1905 pour répondre aux exigences du marché américain. Il s’agissait d’une structure en verre et en acier de 14 m de haut posée sur des fondations en briques. La scène mesurait environ 9 m de large. Ces grandes dimensions provoquèrent une réelle perte d’intimité dans certains des films sortis à partir de la fin 1905, comme par exemple Le Tripot Clandestin (1905). Dans ce nouveau studio, la réalisation des films fut souvent confiée à d’autres, moins exigeants que Méliès. Un des principaux avantages du second studio était sa grue d’élévation, qui permettait de soulever et abaisser des personnes et des objets importants sur la scène. Cette technique sera utilisée pour le “carrosse infernal” dans Les Quatre Cents Farces du Diables (1906), et le glorieux géant des neiges dans A la Conquête du Pôle (1912), qui nécessitera l’intervention de douze techniciens.

L’année de construction du second studio fut très faste pour la Star Film. En plus des équipements techniques, on installa des lampes à vapeur de mercure dans le nouveau studio pour renforcer la lumière du jour inégale et parfois insuffisante.

Malheureusement, le déclin de Méliès coïncide avec l’agrandissement de ses installations et les lourds emprunts qu’il avait contractés pour le nouvel édifice. En 1923, après la ruine de Méliès, le Studio B (comme on l’appelait généralement) fut démoli en un mois. Les décors de Star Film étaient peints dans l’entrepôt voisin, dont les rideaux de toile pouvaient être enroulés pour éviter de bloquer la lumière dans le studio principal. Ils étaient peints à plat sur le sol, dans le style du théâtre français, contrairement au théâtre anglais où les décors étaient souvent peints accrochés à leur place de jeu. Ce petit détail est peut-être la raison de la précision et des détails des décors, mais aussi de leur aspect « à plat », sans réelle profondeur, et les rares décors construits en perspective ne sont que des exceptions. On connaît la relation entre une peinture exécutée d’en haut et un certain manque de relief de l’image, même si, dans le cas de Méliès, certains éléments censés être éloignés étaient dessinés de plus petite taille, pour simuler la profondeur de la scène et compenser ainsi cet inconvénient.Pour Méliès, une planification détaillée et une longue préparation étaient essentielles, et les journées de travail étaient interminables. Pendant ces longues journées passées au studio, il n’avait de pitié ni pour ses employés, ni pour lui même. Toute sa vie, il se leva tôt, consacrant la matinée à préparer les scénarii, les storyboards, les costumes et les nombreux détails logistiques de la production de ses films. Certains décors pour une pantomime compliquée pouvaient nécessiter plusieurs mois de travail. Les décors à moitié terminés étaient souvent utilisés pour des petits films courts, avant de trouver leur place dans des productions plus ambitieuses. Le tournage des films se déroulait à la lumière de la mi-journée, souvent à la fin d’une semaine de travail. Aux débuts, les acteurs de la Star Film étaient des membres de la famille et des collègues. Très vite, Méliès attira à Montreuil des acteurs du Châtelet, des Folies Bergère et de l’Opéra de Paris.

Comparé à d’autres studios, Méliès payait bien ses acteurs : un Louis d’or par jour, plus le déjeuner. Après le tournage, la fin d’après-midi était consacrée aux travaux de laboratoire et aux activités du Théâtre Robert-Houdin, et les soirées réservées pour assister aux représentations d’autres théâtres parisiens.

 

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Les studios de Georges Méliès