Monsieur Klein

1975

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Thème : Occupation

Avec : Alain Delon, Jeanne Moreau, Suzanne Flon, Michael Lonsdale, Juliet Berto, Massimo Girotti, Gérard Jugnot, Jean Bouise, Louis Seigner, Michel Aumont, Etienne Chicot. 2h02.

Robert Klein, Alsacien, la quarantaine, voit dans l'occupation une bonne occasion de s'enrichir. Devant la répression qui s'amplifie, des juifs viennent lui céder à bon prix des tableaux de maîtres et d'autres objets d'art. Alors qu'il vient d'acheter une oeuvre du peintre hollandais Van Ostade, il reçoit, réexpédié, à son nom, le journal " Les Informations juives "qui n'est délivré que sur abonnement.

Robert Klein mène une enquête et découvre qu'un homonyme juif a raturé la première adresse - rue des Abbesses - pour y mettre la sienne. Le fichier de la revue ayant été remis à la police, il devient suspect. Son enquête l'entraîne dans la chambre de son homonyme, puis dans un château proche de Paris. Il rencontre, puis perd, la maîtresse de l'autre Klein et s'enlise dans une quête impossible qui le mènera à être raflé, au Vel d'Hiv', en juillet 1942. Avec 15 000 juifs parisiens, il part pour Auschwitz...

Les personnages de Losey, grand maitre du naturalisme, ne sont pas de faux durs, mais de faux faibles : ils sont condamnés d'avance par la violence qui les habite, et qui les pousse à aller jusqu'au bout d'un milieu que la pulsion explore, mais au prix de les faire disparaître eux-mêmes avec leur milieu. Plus encore que tout autre film de Losey, M. Klein est l'exemple d'un tel devenir qui nous tend les pièges des interprétations psychologiques ou psychanalytiques.

M. Klein est bien ce comprimé de violence qu'on retrouve toujours chez Losey. La violence des pulsions qui l'habite l'entraîne dans le plus étrange devenir : pris pour un juif, confondu avec un juif sous l'occupation nazi, il commence par protester, et met toute sa sombre violence dans une enquête où il veut dénoncer l'injustice de cette assimilation. Mais ce n'est pas au nom du droit, ou d'une prise de conscience d'une justice plus fondamentale, c'est au seul nom de la violence qui est en lui qu'il va peu à peu faire cette découverte décisive : même s'il était juif, toutes ses pulsions s'opposeraient encore à la violence dérivée d'un ordre qui n'est pas le sien, mais qui est l'ordre social d'un régime dominant. Si bien que le personnage se met à assumer cet état de juif qu'il n'est pas, et consent à sa propre disparition dans la masse des juifs entraînés vers la mort. C'est exactement le devenir juif d'un non-juif. (C'est aussi le thème d'un des meilleurs romans d'Arthur Miller, Focus, ed. de Minuit : un Américain moyen pris à tort pour un juif, persécuté par le K.K. K., abandonné par sa femme et ses amis, commence par protester, essayer de prouver qu'il est un pur aryen; puis prend progressivement conscience que ces persécutions ne seraient pas moins odieuses s'il était réellement juif, et finit par se confondre volontairement avec le juif qu'il n'est pas).

On a beaucoup commenté dans M. Klein, le rôle du double et du cheminement de l'enquête. Ces thèmes semblent secondaires et subordonnés à l'image-pulsion, c'est-à-dire à cette violence statique du personnage qui n'a pour issue dans le milieu dérivé qu'un retournement contre soi, un devenir qui le mène à la disparition comme à l'assomption la plus bouleversante.

Inséparable des milieux dérivés, les mondes originaires ont des traits particuliers qui appartiennent au style de Losey. Ce sont des espaces qui appartiennent aux actes et geste de la pulsion. Le monde originaire communique avec les milieux dérivés, à la fois comme prédateur qui y choisit ses proies, et comme parasite qui en précipite la dégradation. Le milieu dérivé, c'est l'ordre social du régime dominant de Vichy (ses gendarmes et trafics en tout genre), le monde originaire ce sont les multiples tunels, six ou sept, qui appellent vers la mort. Il y a notamment celui du début, où la femme juive retrouve son mari, et celui de la fin au vélodrome d'hiver, tout noir, antichambre de la mort quand les juifs vont prendre le train qui les conduit à Auschwitz.

Source : Gilles Deleuze, L'image mouvement, p.192-194