Sorry we missed you

2019

Genre : Drame social

Avec : Kris Hitchen (Ricky Turner), Debbie Honeywood (Abby Turner), Rhys Stone (Seb), Katie Proctor (Liza Jane), Ross Brewster (Gavin Maloney). 1h40.

Ricky Turner a décidé de travailler comme chauffeur-livreur à son compte, un métier avec lequel il semble qu’on puisse gagner beaucoup d’argent. Il ne comprend pas grand chose au charabia contractuel que Maloney, le chef du dépôt lui fait signer. Il était ouvrier dans le bâtiment. Il s’en sortait plutôt bien ; avec sa femme, Abby, ils avaient mis de côté assez d’argent pour faire un dépôt de garantie sur une maison. C'était en 2008 au moment de l’effondrement des banques et des organismes de crédit immobilier et notamment de la faillite de la banque Northern Rock basée à Newcastle, qui les a empêchés d'obtenir un crédit. L’industrie du bâtiment en a souffert, Ricky a perdu son emploi et, depuis, il a enchaîné les petits boulots mal payés. Il peut tout faire mais veut cesser d'^ter exploité et voudrait être un travailleur indépendant et se surpasser. Mais pour ce job, il faut acheter une camionnette

Ricky convainc Abby qu'il s'agit de leur dernière chance de devenir indépendants et propriétaires de leur maison. Ça fait des années qu’ils tirent le diable par la queue, alors c’est là une occasion de travailler d’arrache-pied pendant deux ou trois ans, de constituer un apport pour l’achat d’une maison, puis de retrouver enfin une vie normale. C’est maintenant ou jamais Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter sa camionnette. La camionnette remplit sa fonction. Le scanner de code-barres dans la paume de la main, Ricky retrouve le moral.

Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile. Elle a un "contrat zéro heure" qui ne comporte aucune indication d’horaires ou de durée minimum de travail. Son salaire provient uniquement de ses les heures travaillées. Elles n’incluent pas les temps de déplacement qui se trouvent multipliés désormais par les trajets en bus. Abby doit pouvoir se rendre disponible à n’importe quel moment de la journée et ne perçoit que six ou sept heures de rémunération sur la base du salaire minimum alors qu'elle travaille douze heures par jour.

Ricky et Abby sont soudés. Ils se souviennent de la nuit où ils se sont rencontrés, à Morecambe. Cela a été le coup de foudre. Ricky est originaire de Manchester, il est fan de Manchester United. Abby ne supporte pas les éclats de voix ; les conflits lui rappellent sa propre enfance. Son souci, c’est d’essayer de s’occuper de ses enfants de la manière dont elle le souhaiterait : elle travaille tellement dur qu’elle n’est jamais là, donc la plupart du temps, elle doit donner des instructions aux enfants par téléphone.

Ils ont deux enfants. Seb a seize ans et aucun de ses parents n’est là pour l’avoir à l’œil. Seb est passionné par les graffitis et délaisse l'école sans que ses parents réussissent à le comprendre et négocier avec lui une voie équilibrée : vol, retards scolaire, vengeance contre les photos familiales lorsque le téléphone est confisqué. Liza Jane, intelligente et sensible voudrait que son père arrête d'être exploité et vole les clés ce qui accroit les tensions et les jours sans salaire.

Enfin, un vol particulièrement agressif (coups et urine déversée sur Ricky) vient charger la dette financière. Le camion transportait passeports et armes qu'il faut rembourser. Un mode de transport sans doute non légal et donc non couvert par les assurances. Mais seulement par Ricky sans compter la précieuse machine aux codes barre (pas d'assurance non plus !)

Maloney le chef de Ricky, au dépôt de distribution est pragmatique, très direct. Il ne veut rien entendre des problèmes de ses "collaborateurs". Il veut devenir le numéro un dans le pays. Impitoyable, il distribue sanctions et renvois. Ricky, mal remis de son agression, décide donc de partir tarvaillrr de nouveau à 6 heures du matin. Probablement va-t-il tout perdre.

Dans un film de fiction, c'est le réalisateur qui décide du parcours de ses personnages, de la dose de bonheurs et de malheurs que la situation impose. Ken Loach charge la barque de Ricky Turner au-delà du raisonnable; ce pourrait être une tragédie. Le destin se chargerait alors de châtier en Ricky un personnage présomptueux qui aurait décidé de défier le système capitaliste. On en est loin ici.

Ricky, déraciné de sa région d'origine n'a pas le soutien d'une famille élargie. Il voudrait enfin bénéficier du système et ne pas être un eternel perdant. Seule la vieille dame aux photos, désormais incapable de se déplacer seule est nostalgique de la solidarité ouvrières lors des grèves contre Tacher. Autour de Ricky ce n'est donc que coups du sort individuels contre la famille dont l'unité est le seul trésor.

Le contrat de Ricky est plutôt bien expliqué et permet de gagner, lorsque aucun accroc ne vient enrayer la machine, environ 200 livres par jour. Mais rien si l'on ne travaille pas avec un chauffeur de remplacement et des pénalités si l'on n'en trouve pas. C'est un métier quine tolère aucun grain de sable et qui n'est donc pas compatible avec une vie de famille, par nature chronophage si on la veut heureuse.

Pas de tragédie mais un long et pénible travail de sape que renforce un contexte social lui aussi en pleine déliquescence ; longue attente à l'hôpital pour récupérer les radios ; système des soins à la personne communaux délégué à une agence de soins privées qui décrochent les contrats parce qu’elles pratiquent des prix bas. Les autorités ferment les yeux sur le fait que ces prix bas soient basés sur l’exploitation des personnes qui font le travail. Il est beaucoup plus difficile pour les gens travaillant au service d’une entreprise de soins privée de se fédérer en syndicat que pour ceux qui travaillent pour une collectivité locale, qui ont des contrats en bonne et due forme.

Jean-Luc Lacuve, le 16 novembre 2019.

Retour à la page d'accueil