Fils unique d'un riche collectionneur d'art, Machisu est encouragé par tous à devenir peintre. Il peint alors en toutes circonstances recevant les flagorneries de son entourage, néanmoins impressionné par son obstination.

Mais son père est ruiné par la mort de tous ses vers à soie. Les usines de filature et la banque qu'il possède font faillite. Il se suicide alors avec la Geisha qui était sa maîtresse depuis longtemps.

La femme de son père, qui l'avait épousé pour son argent, conduit l'enfant chez son oncle qui l'éduque à contrecœur. Elle se suicidera un peu plus tard.

Quelques années plus tard, le jeune homme, pauvre et solitaire, parvient à intégrer une école d'art. Il essuie les critiques sévères d'un marchand d'art mais le soutien indéfectible de Sachiko, une jeune employée qu'il épouse, l'encourage à persister dans sa voie.

Arrivé à cinquante ans, Machisu n'a toujours pas vendu une toile. Il reste néanmoins dévoué à son art contraignant sa fille à la prostitution pour survivre. Celle-ci meurt, assassinée, et Sachiko le quitte alors.

Machisu n'a plus les moyens de peindre, il tente de se suicider dans sa voiture mais est sauvé par un passant, qui le sauve à nouveau lorsqu'il s'immole par le feu.

Couvert de bandages, Machisu n'est plus relié au monde que par un œil et par une canette de bière trouvée qu'il tente de vendre comme une œuvre d'art. Seule Sachiko veut bien la lui acheter. Il s'en va alors avec elle, envoyant promener la canette de bière comme la passion de l'art qui aura détruit sa vie.

Le préambule en forme de dessin animé met en scène Xénon d'Élée expliquant son fameux paradoxe d'Achille et la tortue dans lequel, le jeune héros grec, coureur très rapide, ne rattrapera jamais la tortue (voir : résolution plus bas). Le dessin animé se termine par une image de cauchemar, Achille courant dans le couloir du temps sans atteindre une tortue immobile. Le film proprement dit commence alors sur une image de joyeux fêtards, rentrants saouls d'une soirée bien arrosée.

Un tragique de cauchemar

Si l'on prend le préambule au sérieux, on assimilera Machisu au jeune Achille et l'art à la tortue. Le jeune Machisu ne semble d'abord pas loin de pouvoir rattraper l'art. En dépit des problèmes qui s'abattent sur lui, son attitude inflexible force le respect. Jeune homme, il réussit à vaincre sa maladresse d'enfant et devient un agréable paysagiste. Le gallièriste lui indique alors toute une série de petites avancées qui pourraient lui permettre enfin d'atteindre l'art. Mais toutes ses tentatives se révèlent être une suite infinie d'échecs.

Tout cet aspect de la poursuite infinie de l'art est amusante mais assez lassante car extrêmement programmatique et répétitive. Aucun espoir n'est réellement donné par Kitano à son héros ainsi qu'il l'a annoncé dans son prologue.

Le refus de toute empathie

A ce manque de surprises vient se rajouter une volonté d'exclure toute empathie avec le héros. Le jeune Machisu est un enfant présomptueux vite antipathique même si l'on comprend son attitude. Au milieu du cauchemar que va être sa vie, la peinture restera donc un refuge d'abord protecteur puis carcéral.

Les relations qui lient les personnages de la scène initiale ne seront comprises que progressivement. Il y a le père de Machisu, une geisha qui est sa maîtresse, un peintre dont il est le mécène et leur marchand de tableaux. Machisu, pauvre enfant de riche, subit probablement les traumatises liés au fait d'avoir perdu sa mère, d'avoir pour belle-mère une femme certes gentille mais qui a probablement épousé son père pour son argent, lequel ne trouve le réconfort qu'avec la geisha qui l'aime sincèrement. Quant au marchand de tableau, c'est un être aussi intelligent que cynique vis à vis de l'art. Reste le peintre dont on ne saura jamais s'il est bon ou non mais qui vit de son art et dont la droiture, le conseil avisé sur les yeux des poissons et le cadeau d'un béret rouge marquent profondément Machisu.

La musique, sirupeuse à souhait, vient annihiler tout sentiment qui pourrait sourdre, tels ces plans où, solitaire, il grimpe la colline derrière sa belle-mère.

Jeune homme, il compte sur l'indulgence de ses patrons qui lui permettent, parfois de ne pas livrer les journaux. Il semble ensuite ignorer l'amour que lui prodigue sa femme qui peint la nuit avec lui tout en travaillant le jour. Adulte, il contraint sa fille à la prostitution et empoche même une partie de ses gains.

La communauté des artistes

La lutte des classes entre les artistes d'une part et la société de l'autre semble donc être de mise. Machisu n'arrivera jamais non seulement à vendre un tableau mais même à être un peu utile. Le dessin qu'il propose à un commanditaire, souvenir de la mort de son père et de sa maîtresse, est trop morbide. Les commerçants n'apprécient pas qu'il repeigne leur grille de fer. Les critiques sont soit des flagorneurs, le marchand, soit des gens dont les conseils sont avisés mais qui ne donnent pas la façon de dépasser l'endroit où se trouve la tortue.

Pourtant si la passion de l'art, entendue ici comme une passion christique, isole Machisu du monde, de sa classe, des autres enfants, de la réalité économique, de sa famille, il trouve une solidarité au sein du milieu de l'art avec les autres praticiens. C'est d'abord le peintre idiot rencontré dans son enfance, sa femme et ses amis de l'école d'art. Ces relations très fortes ne se rompent qu'avec la mort hélas très présente. L'idiot se jette sur le bus lorsque Machisu s'en va, son ami se suicide du haut d'un pont quand il sait que la reconnaissance ne viendra pas et sa femme le quitte lorsque leur fille meurt. La mort est la compagne de l'artiste et seule les bourgeois s'offusquent qu'elle puisse servir à l'art. Ce sera le jugement des journaux qui condamnent son attitude face à l'accidenté de la route ou de leur fille qui, traumatisée par des parents hors norme, souhaiterait naturellement une vie plus douce.

La rue de la honte

Kitano met ici en scène une histoire à la fois ample, puisque s'inscrivant dans le parcourt de toute une vie, et une réflexion sur l'art qui met en jeu toute l'histoire de la peinture moderne. On ne peut manquer d'être frappé par la rupture radicale qu'il entreprend vis à vis des deux grands maîtres du cinéma japonais.

Ozu est le cinéaste des drames familiaux, le cinéaste qui replace toujours les mutations obligatoirement douloureuses qui s'inscrivent dans la vie des hommes (fin de l'enfance, séparation des parents, mort) au sein de l'immuable indifférente mais apaisante nature. Mizoguchi examine lui le travail de l'artiste attaché à son art qui ne doit pas rechercher une vaine beauté qui le ferait échapper aux réalités économiques de son temps.

Kitano refuse à Machisu l'amour de sa femme ou de sa fille qu'il aura soumis à la prostitution comme dans La rue de la honte et il ne le fera pas retourner à sa poterie comme le héros des Contes de la lune vague après la pluie.

Musihina n'est ni aimant ni utile. Le dévouement à l'art qui pourrait passer pour une belle affirmation de liberté est montrée ici avec une implacable lucidité pour ce qu'il est : une aliénation. Ainsi Kitano conclut-il ce qu'il appelle sa trilogie sur "l'autodestruction de l'artiste" amorcée sous des auspices moins tragiques avec Takeschi's, comédie burlesque teintée d'autobiographie, et poursuivie par Glory to the filmmaker !, comédie burlesque, hommage aux genres du cinéma japonais.

Les histoires de clowns tristes ne faisant pas obligatoirement les meilleurs films, on attend un Kitano plus inventif au tournant... ou à la Fondation Cartier pour l'art contemporain.

Jean-Luc Lacuve le 21/03/2010


Le paradoxe d'Achille et la tortue

Dans le paradoxe d'Achille et de la tortue, formulé par Xénon d'Élée, il est dit que le jeune héros grec, coureur très rapide, ne rattrapera jamais la tortue a laquelle il avait accordé gracieusement une avance de cent mètres.

En effet au bout d'un certain temps, Achille aura comblé ses cent mètres de retard et atteint le point de départ de la tortue ; mais pendant ce temps, la tortue aura parcourue une certaine distance, certes beaucoup plus courte, mais non nulle, disons un mètre. Cela demandera alors à Achille un temps supplémentaire pour parcourir cette distance, pendant lequel la tortue avancera encore plus loin ; et puis une autre durée avant d'atteindre ce troisième point, alors que la tortue aura encore progressé. Ainsi, toutes les fois qu'Achille atteint l'endroit où la tortue se trouvait, elle se retrouve encore plus loin. Par conséquent, le rapide Achille n'a jamais pu et ne pourra jamais rattraper la tortue.

Dans le paradoxe, on découpe un événement d'une durée finie (Achille rattrape la tortue) en une infinité d'événements de plus en plus brefs (par exemple, Achille fait 99 % de la distance manquante). L'erreur mathématique consiste à affirmer que la somme de cette infinité d'événements de plus en plus brefs tend vers l'infini, ce qui empêcherait alors Achille de rejoindre la tortue. Le paradoxe est résolu en utilisant le concept de "suite infinie convergente", le fait qu'une série infinie de nombres strictement positifs peut converger vers un résultat fini.

Numériquement, si chaque étape est 100 fois plus brève que la précédente et si la première étape a pris 10 secondes, alors la suivante a pris 0,1 seconde et on obtient la série suivante : T = 10 + 0,1 + 0,001 + 0,00001… = 10,10101… secondes. Le paradoxe montre tout juste qu'Achille ne peut pas rejoindre la tortue en moins de 10,10 secondes. Mais les sommes qui s'ajoutent à l'infini seront incapables d'atteindre 10,11 secondes, moment où Achille aura déjà dépassé la tortue.

 

Retour à la page d'accueil

Achille et la tortue
2009
(Akiresu to kame). Avec : Takeshi Kitano (Machisu Kuramochi), Kanako Higuchi (Sachiko), Yûrei Yanagi (Machisu, jeune homme), Kumiko Aso (Sachiko, jeune fille), Akira Nakao (Risuke Kuramochi, le père de Machisu), Masatô Ibu (Akio Kikuta, le marchand d’art), Reikô Yoshioka (Machisu, enfant), Mariko Tsutsui (Haru Kuramochi, sa belle-mère), Ren Osugi (Tomisuke Kuramochi, son oncle). 1h59.

Genre : Comédie sociale