Seule sur la plage la nuit

2017

Schubert : adagio du quintette en ut op. 163 D 956

(Bamui haebyun-eoseo honja). Avec : Kim Min-hee (Young-hee), Seo Young-hwa (Jee-young), Kwon Hae-hyo (Chun-woo), Jeong Jae-yeong (Myung-soo), Song Seon-mi (Jun-hee), Ahn Jae-hong (Seung-hee), Mun Sung-Keun (Sang-won). 1h32.
Jee-young et Young-hee vers le parc de Hambourg puis Young-hee s'agenouillant sur le quintette de Schubert : "C’est une prière, la promesse d’apprendre à me connaître moi-même et de mener une vie qui me ressemble"

1 - Young-hee est venue rendre visite à son amie Jee-young, installée à Hambourg et grignote un friand à la saucisse sur la table d'un snack près du marché. Jee-young est fière d'habiter dans une ville dont tous les guides disent que c'est là où il fait le mieux vivre.

Sur le balcon de son amie, Young-hee  lui déclare qu'elle serait heureuse de vivre à Hambourg et de partager son appartement. Jee-young lui dit préférer habiter seule. Elle s'est habituée à vivre seule. Elle n'a plus de désir sexuel, ou plus beaucoup, et comprend que son mari l'ait délaissée après dix ans de vie commune. Young-hee joue quelques notes sur un petit synthétiseur dans le salon.

Ensuite Young-hee et  Jee-young vont se promener dans le parc de la ville. Sur le chemin, elles sont importunées par un homme étrange qui leur demande l'heure et s'étonne qu'elles n'aient pas même de téléphone pour lui indiquer l'heure.  Elles ne peuvent déjeuner dans le restaurant du parc, fermé pendant les vacances.  En franchissant le pont du parc, Young-hee s'agenouille. Un peu plus tard, son amie lui demande pourquoi : "C’est une prière, la promesse d’apprendre à me connaître moi-même et de mener une vie qui me ressemble". Elles continuent leur discussion sur un banc. Young-hee aime un homme marié, père d'un enfant qui la rejoindra peut-être le samedi qui vient. Mais cela ne semble pas avoir beaucoup d'importance. Elles quittent le banc car l'homme étrange s'approche d'elles.

Avant leur rendez-vous du soir, chez un ami, Paul, elles entrent chez un libraire, malade d'un cancer, qui compose des morceaux de musique  pour enfants. Elles rendent enfin visite à Paul qui tient une galerie d'art avec sa femme. "Elle le mène par le bout du nez" remarque Young-hee. Puis, les deux amies se rendent chez le couple.

Lors du déjeuner avec Paul et sa femme, Jee-young ne prononce pas un mot tant elle a peur de parler anglais. Young-hee ne sait exprimer que sa faim. Tous les quatre vont sur la plage, à une heure à peine de la ville.

Young-hee dessine le portrait de l'homme qu'elle aime sur la plage et marche vers la mer laissant ses amis la regarder s'éloigner. Elle est mystérieusement emportée sur les épaules de l'homme étrange.

2- Gangneung, ville côtière de Corée. Seule dans une salle de cinéma, Young-hee en sort pour examiner le programme. Elle est abordée par Chun-woo, le programmateur de la salle qui lui reproche de l'ignorer. Young-hee est en effet venue à Gangneung, ville côtière de Corée où elle passa son adolescence et connue la gloire comme actrice à la demande de son amie Jun-hee.

Chun-woo trouve Young-hee changée, murie, et lui rapporte les rumeurs que l'on colporte sur elle : elle aurait eu une liaison avec un cinéaste marié. Il lui demande de l'accompagner dans le café de son ami Myung-soo. Ils échangent quelques mots. Elle le trouve rajeuni. Il doit partir pour un rendez-vous et il espère qu'elle l'attendra dans le café avec Myung-soo. Celui-ci tarde. Young-hee, sort dans la rue fumer une cigarette et chanter. Myung-soo arrive transi de froid. Young-hee le trouve vieilli et le teint maladif. Il tente de lui cacher qu'il vit avec la tenancière du café. Il prétend qu'elle est une simple amie. Mais Seung-hee proteste et humilie Myung-soo en lui ordonnant de trier immédiatement des fèves. Young-hee sort et prend soin d'une fleur éclairée par le soleil, jusqu'à ce que sorte Myung-soo quia finit de trier ses fèves et propose d'aller diner chez Jun-hee.

C'est à cinq qu'ils se retrouvent le soir pour un repas ensemble : Young-hee et deux couples : Myung-soo et Seung-hee, qui s'affichent désormais comme tel, et Chun-woo et Jun-hee qui sont des amis qui s'étaient perdus de vue. La discussion s'envenime. Young-hee déclare : "Aucun de vous n'est digne d'aimer. Vous êtes tous lâches, vous vous contentez de faux-semblants en faisant des choses moches. Vous êtes heureux comme ça. Vous n'êtes pas dignes d'être aimés". Elle-même voudrait "continuer de croire à l’amour, croire en ce monde" ou "mourir avec élégance".

Jun-hee, touchée par la fière et douloureuse solitude de Young-hee l'embrasse puis sort fumer une cigarette avec elle. Les deux femmes souhaitent devenir amies. Jun-hee souhaite même devenir l'agent artistique de Young-hee. Myung-soo lui rend amicalement l'argent qu'il lui avait autrefois emprunté, lui donnant même un bonus pour les intérêts.

Le lendemain, Chun-woo et Jun-hee ont conduit Young-hee dans un appartement qu'ils ont loué à proximité de la plage. L'homme étrange s'agite à laver les vitres du balcon alors que personne ne semble voir sa présence pourtant insistante. Les trois amis passent la soirée ensemble. Le lendemain, Chun-woo et Jun-hee repartent vers la ville et Young-hee reste seule sur la plage. Elle s'allonge sur le sable. Elle est réveillée par un homme qui se révèle être l'assistant réalisateur du cinéaste qu'elle aima. Elle vient se réchauffer près du feu de camp où tous les techniciens l'admirent. Le soir elle a rendez-vous avec le cinéaste, Sang-won, qu'elle trouve vieilli et qui lui offre un livre dont il lit un passage. Il est bouleversé par les regrets

Mais ce n'était qu'un rêve. Un homme la réveille. Young-hee marche seule sur la plage la nuit.

Autour de la table , de gauche à droite : Myung-soo , Seung-hee, Young-hee, Jun-hee, Chun-woo

Le cinéma de Hong Sang-soo est par bien des points proche de celui d'Eric Rohmer. Le personnage principal affirme une volonté morale qu'il va confronter avec la réalité par de longs échanges verbaux avec les autres mais aussi en se sentant immergé dans la nature et le cosmos.

Ces composantes, si fortes du cinéaste français, le cinéaste coréen les exprime par une écriture très personnelle. Extrêmement élégante, elle exclut le champ contrechamp au profit de plans longs que viennent recadrer des zooms, avant ou arrière, au grès de l'importance du hors champ. Seule sur la plage la nuit utilise aussi la forme fétiche du cinéaste, adoptée dans 11 films sur 21 : une histoire construite en plusieurs parties comme pour mieux élargir les possibles du personnage.

Enfin, en stars invitées d'un film aussi déroutant que profondément touchant, on trouve les influences de Walt Whitman pour le titre et François Truffaut pour le personnage du fou.

Mener une vie qui me ressemble

En franchissant le pont du parc de Hambourg, Young-hee s'agenouille et explique ensuite à son amie : "C’est une prière, la promesse d’apprendre à me connaître moi-même et de mener une vie qui me ressemble". En plein désarroi amoureux, mélancolique et néanmoins pleine d'espoir, elle exprime ainsi le désir de prendre en main sa vie pour un nouveau départ. Son offre de partager l'appartement de son amie est néanmoins refusée, tout comme elle ne semble pas accepter la proposition de Jun-hee de ne pas la quitter pour la guider dans sa carrière.

Ainsi, ce devoir moral qu'elle s'est imposée à elle-même, comme les personnages d'Eric Rohmer le font, se résoud dans une solitude assumée que magnifie l'adagio du quintette de Schubert. Leitmotiv du personnage, celui-ci résonne à chaque fois que Young-hee assume sa solitude magnifique et douloureuse : lorsqu'elle joue du synthétiseur dans le salon, lorsqu'elle franchit le pont, lorsqu'elle caresse la fleur de chou jaune et lorsqu'elle se promène sur la plage. Autre grand moment musical, la chanson de Young-hee à l'extérieur du café dans la nette et froide lumière du soleil d'hiver où elle chante là encore un chagrin qu'elle assume.

Dans la deuxième partie, assise dans une salle de cinéma, comme une spectatrice d'un premier échec, elle tente un nouveau départ auprès de ses amis rencontrée dans l'adolescence. Là aussi son discours est fort : "Aucun de vous n'est digne d'aimer. Vous êtes tous lâches, vous vous contentez de faux-semblants en faisant des choses moches. Vous êtes heureux comme ça. Vous n'êtes pas qualifiés pour aimer". Elle-même voudrait "continuer de croire à l’amour, croire en ce monde" ou "mourir avec élégance".

La mort avec élégance, c'est celle qui la menace en restant endormie trop près de la plage. Le dernier plan du film la voit pourtant s'éloigner sur la plage alors que s'élève une dernière fois l'adagio du quintette de Schubert

Un personnage lié aux autres et au cosmos

Au total, Youg-hee reste seule la nuit sur la plage dans le même état de solitude qui la relie au cosmos que Walt Whitman lorsqu'il écrit le poème éponyme du titre du film. La nature ne cesse en effet de communiquer avec l'état d'esprit de Young-hee. Loin de la splendeur hivernale de Matins calmes à Séoul ou du Jour d'après, celui-ci se pare de la froideur du début de l'hiver.

Cette liaison avec le cosmos, Hong Sang-soo l'exprime d'une toute autre manière que le poète américain. Le refus classique chez lui du champ champ/contrechamp y est pour beaucoup. Il provient de la certitude pour Hong Sang-soo que l'on n'est jamais deux avec la femme ou l'homme que l'on aime ou avec qui on est ami. Il y a toujours d'autres éléments à prendre en compte. Un autre qui peut être un rival très présent ou le passé de l'aimée qui empêche de vivre pleinement.

Sa mise en scène refuse donc le champ contre-champ qui fabrique une liaison duelle, artificielle à laquelle ne croit pas le réalisateur au seul bénéfice du zoom-arrière qui élargit le champ et du zoom-avant qui le rétrécit. Le hors-champ y prend alors une importance nouvelle, ainsi la tenancière du café qu'aimerait exclure dans sa relation avec Young-hee. Le rétrécissement de champ intensifie l'entrée dans celui-ci d'un personnage ou le resserrement sur une discussion à deux. L'élargissement de champ rend le personnage de nouveau en relation avec le monde plus vaste qui l'entoure, lui  offrant de nouvelles possibilités.

Deux parties, un rêve et le cinéma

Les possibilités de vie sont nombreuses. Les films de Hong Sang-soo sont souvent construits sur une structure duelle. Une seconde partie vient au milieu du film rejouer d'une manière différente une première partie qui prend alors un sens nouveau ou nourrit la seconde en proposant des variations.

La répétition n'a pas pour but d'exhiber les différences ni même de montrer que les gens vivent différemment une même action. Hong Sang-soo ne nous dit pas qu'une aventure est plus juste qu'une autre mais que l'on pourrait vivre d'autres situations que celle unique que nous offre la vie. Cette structure est sans doute plus élégante que celle, trop trop excessive dans ses différences, mise en place par Kieslowski avec Le hasard et plus troublante encore que Smoking/no smoking d'Alain Resnais.

Les similitudes entre les deux parties son nombreuses. Young-hee est invitée par une amie, Jee-young puis Jun-hee, dans une ville censée être celle où tout le monde veut vivre, Hambourg (reconnaissable aux plaques d'immatriculation des véhicules) et Gangneung, ville côtière de Corée. Les couples constitués lui déplaisent tant l'homme semble avoir renoncé devant la femme, que ce soit Paul ou Myung-soo. Dans les deux parties, elle a été amoureuse d'un homme marié avec qui elle a rompu. A Hambourg, il ne vient pas la rejoindre et à Gangneung, elle ne le rencontre qu'en rêve. Une différence notable intervient pourtant. Dans la première partie, l'homme marié a un enfant et, dans la seconde seulement, il est un cinéaste et elle une actrice. Tant est si bien que deux possibilités restent valides : les deux parties s'inscrivent successivement dans le temps de la vie de Youg-hee ou la première partie est un film inspiré de sa vie que vient de voir l'actrice Youg-hee.

Le rêve, amorcé par un faux réveil de Young-hee, endormie sur la plage est l'occasion de connaitre ce qu'elle veut ou craint pour elle-même. Elle souhaite sans doute retrouver son ancien amant, le réalisateur Sang-won, vieilli et plein de douloureux regrets. Elle ne se fait pas faute de lui reprocher de raconter toujours les mêmes histoires en relation avec sa vie personnelle. Lorsqu'elle s'en va, le dernier mot revient à Sang-won demandant à ses assistants s'il a bien lu et été bon sur cette scène.

C'est donc un rêve à prendre au premier degré mais aussi au second, celui du pouvoir du cinéma sur la vie du cinéaste Hong Sang-soo et de son actrice Kim Min-hee. Seule sur la plage la nuit est en effet le premier des trois films de 2017 que Hong Sang-soo réalise avec pour actrice principale Kim Min-hee, l'ancienne top modèle pour laquelle il divorça après leur rencontre sur le tournage d'Un jour avec, un jour sans (2015). Seule sur la plage la nuit se nourrit d'une liaison qui suscita en Corée un scandale digne de celui qui poursuivit en leur temps Roberto Rossellini et Ingrid Bergman. Loin d'être un échec comme dans le film, leur relation a nourri trois créations communes à ce jour et Kim Min-hee est devenue une actrice confirmée en jouant le rôle principal de Mademoiselle (Park Chan-wook, 2016).

La séquence du rêve ouvre ainsi une quatrième porte, celle du cinéma tout en ménageant une harmonique plus simple : la relation amoureuse discrète entre la script et l'un des assistants dans laquelle Youg-hee se projette aussi.

Le personnage étrange

L'amour que cherche Young-hee en peut être une illusion hors du temps et de l'espace telle que l'introduit Hong Sang-soo avec le personnage étrange qui intervient cinq fois. Dans la première partie, il demande l'heure puis fait fuir Youg-hee et son amie du banc où elles se sont assises. Enfin, il emporte Young-hee sur ses épaules dans le dernier plan de la première partie. Dans la seconde partie, l'homme étrange s'agite à laver les vitres du balcon alors que personne ne semble voir sa présence pourtant insistante. Lorsque Chun-woo se repose sur le canapé, laissant ses amies faire les courses, l'homme étrange est visible une cinquième fois, regardant la mer comme résigné à être exclu du monde.

Ce personnage étrange évoque par bien de points l'homme fou de Baisers volés (François Truffaut, 1968). Comme ici, celui-ci suit Christine et entre dans le champ à cinq ou six reprises. Le fou est l'image même du désir sauvage et illimité de la relation duelle qui exclut le passage vers un monde gouverné par la loi sociabilisé des adultes.

Fin de Baisers volés : "Mademoiselle, je sais que je ne suis pas un inconnu pour vous. Pendant longtemps, je vous ai observée sans que vous ne vous en rendiez compte. Mais depuis quelques jours, je ne cherche même plus à me cacher. Maintenant, je sais que le moment est venu. Voilà : avant de vous rencontrer, je n’ai jamais aimé personne. Je hais le provisoire. Je connais bien la vie. Je sais que tout le monde trahit tout le monde. Mais entre nous, ce sera différent. Nous serons un exemple. Nous ne nous quitterons jamais, pas même une heure. Je ne travaille pas, je n’ai aucune obligation dans la vie. Vous serez ma seule préoccupation. Je comprends. Je comprends que tout cela est trop soudain pour que vous disiez oui tout de suite, et que vous désirez d’abord rompre des liens provisoires qui vous attachent à des personnes provisoires. Moi, je suis définitif. Je suis très heureux."
"-Il est complètement fou, ce type-là !" déclare Christine " "- Oui, oui. Sûrement…" réplique, songeur, Antoine. Fin du film

Truffaut disait de cette scène :

"Avec les années qui passent, je crois que cette dernière scène de Baisers volés, qui a été faite avec beaucoup d'innocence sans savoir moi-même ce qu'elle voulait dire, devient comme une clef pour presque toutes les histoires que je raconte."

Dans la première partie, ce fou veut mette les choses au point. Il demande l'heure et s'approche du banc des deux amis comme dans Baisers volés.  Au lieu de discourir comme chez Truffaut, il délivre Young-hee de ses tourments, en l'assommant probablement, et  l'enlève en la portant sur ses épaules. Dans la seconde partie, l'illusion est partie : c'est un pantin qui s'agite derrière la vitre, que plus personne ne voit, auquel plus personne ne croit et qui doit se résigner à partir.

Sans illusion, l'actrice Youg-hee est seule sur la plage mais avec le désir d'aimer, le désir de cinéma ou de mourir avec élégance ; de mener une vie qui lui ressemble. C'est une vie que le cinéma a démultiplié pour l'actrice Kim Min-hee, comme pour nous, spectateurs.

Jean-Luc Lacuve, le 20 janvier 2018 après le ciné-club de vendredi 19 janvier)

Seul sur la plage la nuit (poème du recueil Feuilles d’herbe (Leaves of Grass) de Walt Whitman, publié en1855).

Seul sur la plage la nuit,
Cependant que l’aïeule poursuit son oscillant va-et-vient et chante sa chanson rauque,
Et que je contemple les étoiles qui brillent, me vient en pensée l’image de la clef des mondes et de l’avenir.
Une vaste symétrie tient dans son cadre les choses entre elles,
Sphères connues ou à naître, soleils, lunes et planètes de toute taille,
Distances entre les lieux de quelque amplitude qu’elles soient,
Distances temporelles, formes inanimées,
Âmes de toute espèce, corps vivants de toute nature quels que soient leur variété, leur habitat,
Opérations gazeuses, aqueuses, végétales, minérales, poissons, créatures frustes,
Nations, couleurs de peau, barbaries, civilisations, langues,
Identités déjà existantes ou bien encore à venir sur notre globe ou tout autre globe,
Vies et morts du passé, du présent, du futur,
Une seule et même symétrie les unit depuis toujours par son amplitude,
Les unit, les unira toujours par ses clés solidaires, le jeu réglé des serrures.