Naissance d'une nation
1915
Genre : Drame épique

La guerre de sécession endeuille deux familles amies : les Cameron, au sud, et les Stoneman, au nord. Au cours de la bataille de Petersburg, le jeune Ben Cameron surnommé " le petit colonel " est fait prisonnier par son ancien ami Phil Stoneman. Soigné par Elsie Stoneman, dont il est amoureux, il est grâcié par le président Lincoln peu de temps avant l'attentat du théâtre Ford, le 14 avril 1865.

Au Sud, les vaincus reconstruisent leur pays ruiné par la guerre. Le règne des Carpetbaggers commence. Sylas Lynch, protégé de M. Stoneman, devient un important politicien de race noire. Flora Cameron, la sœur de Ben, poursuivie par un serviteur noir qui veut la violer, se jette du haut d'un rocher. Pour la venger, Ben fonde le Ku-Klux-Klan. A la tête de ses cavaliers masqués il multiplie les intimidations et les expéditions punitives.

Après avoir libéré les Stoneman menacés par le mulâtre Lynch et sauvé la famille Cameron assiégée dans une cabane, les hommes du Klan désarment les noirs et défilent triomphalement dans les rues de Piedmont. Un double mariage symbolise la nouvelle union du Nord et du Sud.

Analyse de Jacques Lourcelles :
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Première épopée américaine, premier film de très long métrage tourné aux Etats-Unis, Naissance d'une Nation est considéré par la plupart des historiens comme une date capitale dans l'évolution du spectacle cinématographique auquel il donna ses lettres de noblesse.

Cela grâce à l'originalité et à la richesse de ses procédés narratifs, au contrôle esthétique que le metteur en scène exerça personnellement sur une matière très vaste, grâce aussi -élément non négligeable- au succès colossal que le film remporta.

En tant que facteur déterminant pour la reconnaissance mondiale des mérites du long métrage, nous pensons que Cabiria, tourné un an avant Naissance d'une nation joua un rôle plus décisif. Mais c'est en tant qu'œuvre artistique que l'apport et la prééminence de Naissance d'une nation sont incontestables et incontestés.

Sur le plan matériel l'habileté de Griffith fut assez grande pour parvenir à donner l'illusion que ce film aux moyens certes importants était une immense superproduction. Après de nombreuses semaines de répétitions, le tournage proprement dit dura neuf semaine (à partir du 4 juillet 1914) et on sait aujourd'hui que le nombre de figurants ne dépassa pas les 500 (Griffith parla à l'époque de la sortie de 30 à 35 000). Le budget passa de 40 000 à 110 000 dollars dans une atmosphère de coups de poker et de scepticisme extérieur. Artisanale dans sa conception, son financement et sa réalisation, l'entreprise de Naissance d'une Nation sera par contre hautement professionnelle dans son lancement, sa publicité et sa sortie. Rappelons que le film rapporta plusieurs dizaines de millions de dollars et que le scandale (tout à fait compréhensible) qu'il causa servit beaucoup sa carrière.

Sa principale originalité esthétique tient dans sa tentative d'imbrication permanente de l'histoire individuelle et de l'histoire collective. Tous les collaborateurs de Griffith ont rapporté à quel point celui-ci s'était littéralement imbibé d'ouvrages, de documents, de photos concernant cette époque de l'histoire américaine. Montrant des personanges significatifs et représentatifs créés par le scénario (Austin Stoneman, équivalent de Thaddeus Stevens) ou bien de véritables héros historiques (Lincoln, Lee, Grant, etc) interprétés dans un esprit de fidélité absolue, entrecoupant l'action proprement dite de "tableaux d'histoire" reconstitués avec le maximum de véracité (signature par Lincoln de la levée de 75 000 volontaires, reddition de Lee à Grant, assassinat de Lincoln au Théâtre Ford, etc.) Griffith gagne parfaitement son pari durant toute la première partie du film (qui s'achève avec le séjour de Ben Cameron à l'hôpital).

Puis dans la deuxième partie, qui traite de la reconstruction et des conflits raciaux ayant lieu dans le Sud, la substance même du film se transforme : il ne s'agit plus d'histoire, individuelle ou collective, mais d'une sorte de rêverie paranoïaque et idyllique en même temps sur l'unité de l'Amérique, rêverie développée visuellement à partir du noyau privilégié et adoré que constitue le Sud lui-même, la Caroline du Sud, la ville de Piedmont, la rue où se trouve la maison des Cameron, cette maison elle-même et enfin le hall de cette maison qui ont dans l'image une importance quantitative démesurée, à cause du nombre des répétitions de plans qui s'y déroulent et les valorisent comme un leitmotiv de plus en plus obsessionnel.

L'union du nord et du sud est scellée dans le film à partir du rejet d'éléments considérés comme étrangers à l'identité américaine, à savoir les Noirs. Les Noirs, interprétés dans leur majorité par des Blancs grimés, représentent dans l'économie idéologique du film (en retirant au mot idéologie toute valeur scientifique ou historique) leur propre race, mais aussi et plus largement tous les éléments susceptibles de pervertir de l'extérieur l'unité et l'identité américaines. Le contenu politique de cette partie sera considéré, selon qu'on le prend plus ou moins au sérieux, comme nuisible ou comme nul, voire même comme absurde, étant donné l'évolution réelle de l'histoire des Etats-Unis.

Mais c'est aussi dans cette deuxième partie que l'artiste Griffith se révèle le plus brillant et le plus personnel. C'est tout spécialement dans cet emballement, dans cet affolement de l'action au cours du dernier tiers du film, basé d'une part sur un montage strictement parallèle des actions mais aussi sur l'écartèlement triangulaire de séquences situées dans des lieux différents, basé d'autre part sur l'exploitation lyrique et maximale de certaines conventions du mélodrame que Naissance d'une nation triomphe en tant que spectacle dramatique et en tant qu'œuvre d'art. A la fin, quand la chevauchée, plastiquement sublime, du Klan a vaincu le péril des aventuriers noirs disséminés dans la ville, a libéré Elsie des mains de ses bourreaux, a mis fin au siège subi par les Cameron dans leur cabane, la narration aboutit à une admirable fusion spatio-temporelle de toutes ses composantes jusque là tristement et dramatiquement séparées. Elle aboutit aussi à une apothéose lyrique où le public, par sa participation émotionnelle, est devenu partie intégrante de l'œuvre.


Bibliographie : Avant-scène n°193-194 (1977) 1 599 plans en comptant les intertitres en français ou en anglais
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Jacques Lourcelles

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(Birth of a Nation ou The clansman). Avec : Lillian Gish (Elsie Stoneman), Mae Marsh (Flora Cameron), Henry B. Walthall (Le colonel Ben Cameron), Miriam Cooper (Margaret Cameron), Mary Alden (Lydia Brown), Ralph Lewis (Austin Stoneman), George Siegmann (Silas Lynch), Walter Long (Gus), Robert Harron (Tod Stoneman), Wallace Reid (Jeff - blacksmith) Joseph Henabery (Abraham Lincoln). 3h10.
Voir : photogrammes
Thème : Guerre de sécession